Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #7
Japon 9-06-2018

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.

 

Tanguy Viel :  Japon, 9 juin 2018

Le temps manque au Japon pour écrire sérieusement. Et la formule s'y trouve vérifiée qui dit qu'écrire ou vivre, souvent il faut choisir. Même quand on rêve, comme il m'arrive quelquefois, de faire se recouvrer les deux verbes, en réalité ils ne font que se succéder l'un l'autre, à plus ou moins grands intervalles. Encore nous faut-il respecter l'ordre biologique des choses, c'est-à-dire d'abord les vivre, ensuite les écrire. Toute littérature s'écrit au passé.

Et si d'aventure on cherche une manière de contourner la loi, tout ce qu'on peut faire au préalable, c'est lire des choses sur ce qu'on va vivre. Ainsi dans le cargo qui traversait le Pacifique, et parce que le temps n'y manquait pas, j'ai respecté le programme de lecture que je m'étais fixé, et j'ai lu un grand classique de l'ethnologie du Japon : Le chrysanthème et le sabre de Ruth Benedict. Le livre est célèbre pour deux raisons : d'abord parce que c'est une belle étude culturelle sur la société japonaise, sur ses mœurs et ses assises historiques, ensuite parce qu'il fut écrit par une Américaine qui n'a jamais mis les pieds au Japon. Le livre est une commande du ministère de la guerre américain, en 1945, pour essayer de comprendre, après la capitulation japonaise, les étranges réactions et comportements des vaincus, avec lesquels les Américains allaient en quelque sorte cohabiter de longues années. C'est par là-même une étude comparative d'avec les mœurs américaines, au risque d'y forcer quelquefois les contrastes. Ainsi tout s'y polarise volontiers entre la structure hiérarchie du monde japonais et l'égalité supposée de la démocratie américaine. De même, tout semble opposer la diligence et le souci permanent d'autrui qu'exigent les règles de la dignité nippone avec les valeurs individuelles du libéralisme occidental. Soixante-dix ans après sa parution, le livre est encore âprement commenté, en quoi il doit avoir touché des points sensibles. Le fait est qu'à le lire, l'âme japonaise semble prise dans un étroit corset. Même, à force d'exemples éloquents quant au sacrifice de soi, quant à l'amour du pays ou bien aux délicates obligations familiales, et tandis que le cargo s'approchait à grands pas des côtes japonaises, le Japon m'intimidait de plus en plus et sans doute, entrer dans le port de Yokohama avec ces seules pages pour viatique, l'œil tout inquiet de ce savoir, n'était pas le moyen le plus contemplatif de débarquer.