Cent jours autour du monde
Christian Garcin #7
Origami

Chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel, qui n'en savent pas beaucoup plus sur leur attelage ni sur les raisons de leur voyage.

Origami

Au Japon, c’est étrange, j’ai oublié que nous étions en train de faire un tour du monde. C’était la première fois depuis notre départ. Sur les cargos, aucun risque : nous avancions linéairement, cap à l’ouest, en pleine conscience de notre position à la surface du globe et du tour que nous en effectuions, jour après jour le long d’un océan infiniment ouvert que nous parcourions le moins erratiquement du monde, selon une ligne tracée à l’avance qu’il nous était impossible de modifier. L’ouest nous aimantait, l’infini nous entourait, mais le chemin restait étroitement balisé : l’errance était impossible.
 

À cet égard, nos références littéraires, pendant ces traversées, étaient davantage à chercher du côté des remonteurs de fleuves, prisonniers de la linéarité de leur itinéraire, que des grandes épopées maritimes – et ce en dépit de l’espace identique sur lequel nous avancions. Achab poursuit Moby Dick, peu importe où celui-ci l’attire (vers la mort, on le sait, et du côté des îles Gilbert au nord desquelles nous sommes passés), et peu en importe le chemin ; Ulysse cherche à rejoindre Ithaque et met dix ans à y parvenir, sautant d’île en rivage sans décider grand-chose. Dans les deux cas les imprévus, les contretemps, les pauses, les modifications d’itinéraires surviennent. L’errance est le moteur du livre. Nous, nous étions plutôt comme Charles Marlowe dans Au cœur des ténèbres de Conrad, ou Maqroll el Gaviero dans La neige de l’amiral, d’Alvaro Mutis, qui l’un et l’autre s’enlisent dans la lente remontée d’un fleuve au point que le temps finit par se dissoudre en un magma indifférencié : il ne s’agissait pas d’une errance totale, « ouverte » si l’on veut, mais d’une errance « fermée », étroitement déterminée, pour eux, par la configuration du fleuve – pour nous, par les lignes maritimes que suivaient scrupuleusement les navires. Une fausse errance en fait, dont il est impossible de s’échapper. Dans ce type d’avancée, il ne s’agit plus de découverte, mais de répétitivité, qui entraîne le repli, et la méditation. Plus uniquement de compréhension du monde, mais aussi de révélation, de découverte de soi. C’étaient ces espaces-là que, sur les océans immenses, nous arpentions du dedans –  et ce subtil équilibre-là que nous nous expérimentions, l’un et l’autre, pendant nos traversées maritimes. 

L’autre traversée, terrestre, celle du territoire américain, aurait pu se prêter davantage à l’errance. Mais là encore l’urgence de l’ouest nous poussait à la roue – d’autant plus que le temps nous pressait : pour sauter d’un cargo à l’autre, il fallait joindre les deux rives en un temps déterminé. L’espace américain, il en a déjà un peu été question ici, est perçu à juste titre comme immense, mais une bonne partie se trouve comme annihilée par notre incapacité à se la représenter : on sait qu’il y a cinq mille kilomètres d’une rive à l’autre, des plaines à n’en plus finir, des vaches, du maïs, du blé, d’interminables lignes droites et des électeurs de Trump, mais l’espace qui s’y déploie n’a, le plus souvent, que peu marqué notre imaginaire, et encore moins provoqué notre désir. Beaucoup passent de la côte est à la côte ouest, les deux seuls lieux qui vaillent, et survolent le reste – au sens propre : en avion. Nous, non : nous avons traversé ces lieux monotones et plats, roulé plein ouest sans jamais faillir, et sans nous autoriser la moindre errance – juste, sur le chemin, quelques parcs et déserts, une balade ou deux, un lac, quelques amis à voir. Mais tout cela circonscrit dans la logique de la traversée plein ouest d’un espace horizontal. Sur les mers, sur la terre, la planète s’arpentait consciemment, et toujours dans la même direction.

Et puis il y eut le Japon. Depuis ma première visite dans ce pays je le sais : si minuscule qu’il semble être, le Japon est un pays immense, froissé, replié sur lui-même. Il faut le parcourir en tous sens pour parvenir, parfois, à le faire s’ouvrir un peu et révéler ses profondeurs et ses recoins. La géographie, évidemment, y est pour beaucoup : la montagne est omniprésente et abrupte, qui dissimule dans ses plis vallées et villages, sentiers et torrents sur lesquels on débouche par surprise au détour d’un virage, alors que nous étions enfermés dans le vert vif d’une forêt humide qui bouchait le regard. Il semble qu’il n’y ait guère d’autre alternative, ici, que plaines surpeuplées ou montagnes impénétrables, d’une folle densité végétale. Mais dans les unes comme dans les autres il est identiquement possible de s’égarer et d’avoir le sentiment d’avoir changé de monde, d’être soudain passé de la lumière à l’ombre, de la vitesse à l’immobilité, ou de l’endroit à l’envers. Partout dans les grandes villes sont aménagées d’inattendues poches de silence et de repli, à deux pas des artères surpeuplées, dans de paisibles et silencieuses ruelles où la petite vie de quartier suit son cours, lentement, loin des agitations urbaines. Le devant et le derrière, la façade et l’arrière-cour, l’artère pressée et la ruelle calme, l’affiché et le tu, le rôle social que l’on tient avec conviction et l’intimité que l’on dissimule avec pudeur, l’autorisé et le proscrit, tout semble se répartir selon une logique binaire du dehors et du dedans, du révélé et de l’enfoui. Rien de plus délicieux que ces calmes ruelles qui grouillent d’une petite vie silencieuse chichement déposée là, à deux pas des foules d’Harukuju ou de Ueno. Le Japon est un pays où chaque montagne, chaque village, chaque quartier de chaque ville, renferme un arrière-monde invisible, non dévoilé, susceptible de se déplier. C’est le pays le plus dense et le plus calme qui soit. Le plus urbain et le plus vert.

Le plus déroutant aussi, tant il est difficile de ne pas s’y perdre tôt ou tard. Pour commencer, les plans des villes et quartiers ne sont pas orientés comme les nôtres : le haut n’indique pas le nord, mais la direction qui se trouve devant vous – ce qui, finalement, est assez logique. Ensuite il faut compter avec les non-explications d’un peuple toujours empressé de vous renseigner mais qui ne parle quasiment pas anglais. Pour peu que vous-même ne parliez pas davantage japonais, il devient difficile de s’entendre. Et puis il y a le pur incompréhensible. Vouloir trouver, dans un village de montagne par exemple, un petit restaurant indiqué, plan à l’appui et sourire indéfectible, par, mettons, un très aimable propriétaire de ryokan, risque de vous entraîner dans d’infinies conjectures. Le plan pourtant est tout simple : vous sortez du ryokan, et c’est deux minutes à droite. Eh bien non. Ou alors ce serait à gauche ? Non plus. A plus de deux minutes peut-être. Douze, vingt ? Non. C’est peut-être ici, ou alors là. Ou nulle part. C’est comme le grain de beauté d’Albertine : sur la joue, sur le menton, près de la lèvre supérieure, à la base du nez ? Marcel ne sait plus. Le restaurant de sushis, au cœur de la montagne, avait-il soudainement disparu, ou changé de place ? Nous n’en savions rien, et l’avions déjà baptisé « Albertine a des sushis », lorsqu’il réapparut le lendemain matin, sous la forme d’une maison banale, sans le moindre signe extérieur qui eût pu nous laisser deviner sa fonction.

Mais le plus facile, pour se perdre, est de décider d’arpenter le pays de manière vaguement erratique. Mettons que vous soyez à Matsumoto, au pied des Alpes japonaises, et que vous y louiez une voiture pour parcourir la région à votre aise. Il ne faut surtout pas imaginer parcourir la grosse centaine de kilomètres qui vous sépare de, mettons, Takayama, en une heure, ni deux, ni trois. Ni même quatre, pour peu que vous ayez renoncé aux itinéraires des cartes et décidé d’emprunter les petites routes de montagne. Ce serait compter, d’abord, sans le trafic toujours dense partout ailleurs que sur ces minuscules routes, auxquelles il faut bien arriver, et qui d’ailleurs se révèlent parfois être tout bonnement fermées, ce qui vous obligé à revenir sur vos pas pour récupérer une autre route à des dizaines de kilomètres de là pour pouvoir contourner la montagne, à présent inaccessible,  qui se dressait devant vous. Ce serait surtout compter sans les tours et détours sinueux de ces mêmes routes qui, lorsqu’elles ne sont pas fermées, n’en finissent plus de monter, descendre, remonter, redescendre, pour finalement vous perdre entre des rangées d’arbres millénaires, une série de sanctuaires disséminés à flanc de collines où de paisibles Inari montent la garde, oreilles dressées dans un silence assourdissant, et des étendues d’antiques cimetières qui parsèment les flancs de la montagne que vous êtes en train de gravir – et qui, vous l’ignoriez, se trouve être sacrée. Vous pénétrez alors dans un autre monde qui vous engloutit dans une bulle de vert humide, où les distances s’allongent démesurément tandis que les routes se rétrécissent et s’agitent sous les roues de votre minuscule Nissan, vous vous enfoncez entre des arbres gigantesques et des cascades invisibles, en vous disant qu’entre ces arbres et ces cascades doit se déployer tout un monde de vallées minuscules et cachées, parsemées de masures en bois sombre coiffées de toits de chaume, d’animaux mythiques des contes de Miyazaki et d’histoires villageoises ancrées là depuis des siècles. Les virages n’en finissent plus, il n’est plus question d’ouest ni d’est, mais d’essayer d’émerger enfin de ce bel et inquiétant océan vert qui vous remue en tous sens. Et lorsque, une éternité plus tard, vous débouchez enfin sur une route un peu plus large, un peu moins tordue, qui semble pouvoir vous mener à l’endroit que vous avez choisi, vous vous rendez compte que la journée est terminée, que la nuit approche, et que vous avez mis plus de six  heures à parcourir deux cents kilomètres. Comme si la géographie n’était pas faite que d’espace, mais aussi de temps – n’était pas seulement horizontale mais aussi verticale, constituée d’espaces imbriqués les uns dans les autres.

Au fond, depuis notre arrivée au Japon, que ce soit dans le foisonnement des lignes de métro tokyoïtes, la profusion végétale et labyrinthique des montagnes, les impasses et les demi-tours auxquels les routes nous obligeaient, ou l’invisibilité (à nos yeux) momentanée des lieux, nous n’avions fait que tourner en rond. Ce qui résultait de tout cela, c’était une sérieuse perte de repères – au demeurant pas désagréable. C’était surtout que les longues traversées plein ouest en voiture ou bateau, cap sur le soleil couchant, circumnavigation en tête, s’étaient bel et bien volatilisées dans les sortilèges du Japon, les allers-retours entre l’est et l’ouest, le nord et le sud, l’horizontal et le vertical, les arrière-mondes ménagés au cœur de ses villes, les sinuosités de ses routes, le dédale de ses forêts et les multiples origamis de sa géographie.