Cent jours autour du monde
Christian Garcin #7
Origami

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.

Origami

Au Japon, c’est étrange, j’ai oublié que nous étions en train de faire un tour du monde. C’était la première fois depuis notre départ. Sur les cargos, aucun risque : nous avancions linéairement, cap à l’ouest, en pleine conscience de notre position à la surface du globe et du tour que nous en effectuions, jour après jour le long d’un océan infiniment ouvert que nous parcourions le moins erratiquement du monde, selon une ligne tracée à l’avance qu’il nous était impossible de modifier. L’ouest nous aimantait, l’infini nous entourait, mais le chemin restait étroitement balisé : l’errance était impossible.
 

À cet égard, nos références littéraires, pendant ces traversées, étaient davantage à chercher du côté des remonteurs de fleuves, prisonniers de la linéarité de leur itinéraire, que des grandes épopées maritimes – et ce en dépit de l’espace identique sur lequel nous avancions. Achab poursuit Moby Dick, peu importe où celui-ci l’attire (vers la mort, on le sait, et du côté des îles Gilbert au nord desquelles nous sommes passés), et peu en importe le chemin ; Ulysse cherche à rejoindre Ithaque et met dix ans à y parvenir, sautant d’île en rivage sans décider grand-chose. Dans les deux cas les imprévus, les contretemps, les pauses, les modifications d’itinéraires surviennent. L’errance est le moteur du livre. Nous, nous étions plutôt comme Charles Marlowe dans Au cœur des ténèbres de Conrad, ou Maqroll el Gaviero dans La neige de l’amiral, d’Alvaro Mutis, qui l’un et l’autre s’enlisent dans la lente remontée d’un fleuve au point que le temps finit par se dissoudre en un magma indifférencié : il ne s’agissait pas d’une errance totale, « ouverte » si l’on veut, mais d’une errance « fermée », étroitement déterminée, pour eux, par la configuration du fleuve – pour nous, par les lignes maritimes que suivaient scrupuleusement les navires. Une fausse errance en fait, dont il est impossible de s’échapper. Dans ce type d’avancée, il ne s’agit plus de découverte, mais de répétitivité, qui entraîne le repli, et la méditation. Plus uniquement de compréhension du monde, mais aussi de révélation, de découverte de soi. C’étaient ces espaces-là que, sur les océans immenses, nous arpentions du dedans –  et ce subtil équilibre-là que nous nous expérimentions, l’un et l’autre, pendant nos traversées maritimes.