Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #3
Océan Atlantique 28-04-2018

Chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel, qui n'en savent pas beaucoup plus sur leur attelage ni sur les raisons de leur voyage.

 

Tanguy Viel :  New York,  28 avril 2018

Si je donnais un titre à chacune de ces chroniques, celle-ci contiendrait forcément le mot "mer". D'une part parce que c'est à peu près la seule chose qui nous entoure depuis une semaine, d'autre part parce que j'ai remarqué qu'avec le mot mer, tout titre qui s'en empare y gagne aussitôt sa teneur en poésie. Quelques exemples :   Le silence de la mer, La mer de la fertilité, Seule la mer, Vingt mille lieues sous les mers, La mer la mer, ou même tout simplement La mer. Au fond, il suffirait peut-être de répéter le mot mer à l'infini pour obtenir le Graal du poème.

Ceci n'est pas de l'ironie : comment le pourrais-je, tandis que j'écris ces lignes au large des Açores, à la merci d'elle pour plusieurs jours encore, fût-elle pour l'heure clémente – et quoique à tout instant, même calme, elle fasse la preuve de sa toute-puissance, quand du pont supérieur je vois les cent mille tonnes du navire se balancer d'un côté l'autre, mollement basculer parmi la houle qui le soulève d'un rien, en même temps que l'étrave plonge légèrement dans les creux, mélange presque harmonieux de tangage et roulis, selon que la vague pousse ou freine et vient soulever l'un ou l'autre des bords. Et le navire d'hésiter sur ses flancs, aussi nonchalant qu'un éléphant dans les rues de l'Inde.

Du pont supérieur, ce qu'on voit, ce sont surtout les mille containers arrimés les uns aux autres et qui dessinent, vu du dessus, cette silhouette un peu pataude et vacillante, elle-même perdue sur l'étendue bleue, ou grise, selon quel ciel s'y mire et l'éclaire plus ou moins. Là, sur la passerelle à trente mètres au-dessus des flots, à force de cet angle ouvert à tous les caps, je suis comme au centre d'un cercle qui par beau temps se déploie au plus large. Sauf erreur il n'y a même que là, dans ce temps sans relief, plus que du haut d'une falaise, plus qu'au cœur des grandes plaines, qu'on puisse faire l'expérience d'un tel champ homogène de vision. La vue y est tellement haute et dégagée qu'au loin sur l'horizon, se perdant dans l'air s'irisant, on croirait voir apparaître quelquefois la courbure de la terre, en pressentir la rotondité le long d'une ligne qui semble plier sous le regard – à moins que ce ne soit le fruit de notre désir le plus intime, le plus démiurge aussi : faire se plier l'horizon comme on tordrait une barre d'acier.

Du pont supérieur, dans le vent qui semble se taire au coucher du soleil, le plus dur en est encore de redescendre, parce que quelque chose là, aimante et magnétise le regard, comme aussi recommencé que la mer elle-même, au point qu'on se croirait prisonnier d'une micro-boucle temporelle, quand la surface de l'eau semble effacer à chaque instant sa propre mémoire, et la nôtre avec elle. Et seulement le navire, du haut duquel on se penche, seulement lui, continuant de se balancer dans les vagues comme le pachyderme qu'il est, avec son pragmatisme d'acier, peut nous ramener au grand récit du monde.

Dans le temps vide de la mer, le rôle de narrateur appartient au bateau. C'est même cela qui nous rend si légers, nous autres passagers libérés de ce poids que d'habitude on porte, comme tout un chacun, d'inventer le sens des choses. Les transports souvent font cela, de prendre en charge pour un temps l'épaisseur narrative de nos vies, de quand la route est tracée, les coordonnées établies, et qu'alors on n'a plus qu'à narguer l'infini depuis l'intérieur d'une coquille de noix, comme on se promènerait dans un labyrinthe dont on connaîtrait la sortie. Et cela est plus vrai encore quand s'y associe la folle lenteur, qui à son tour défie les lois de la destination, crée une sorte de trou de ver où se reposer un instant. Naviguer sur un cargo, plus que tout autre moyen de transport, pourrait ressembler à cela, une dimension jusqu'alors repliée sur elle-même et qui ouvrirait, à la force des heures et de la monotonie, à l'épaisseur nouvelle d'un temps d'habitude invisible, retourné comme un gant dont apparaîtraient les coutures sur la pendule de notre cabine. Même le changement d'heure, de fuseau en fuseau, se dilate au fil des jours, heure par heure qu'on retire chaque matin aux aiguilles des horloges. De la fenêtre de notre cabine, me retournant sur la traînée blanche que laisse derrière elle l'hélice du moteur, je crois voir chaque méridien s'éloigner doucement dans notre sillage, en même temps que je plonge dans le creux des heures gagnées.

Je n'ai jamais compris grand-chose aux théories d'Einstein. Comme tout le monde, je me suis laissé dire que le temps influait sur l'espace, ou inversement, qu'en tout cas un rapport presque magique les nouait soudain l'un à l'autre, dans une sorte de tresse qui les rendrait solidaires de leur torsion réciproque. Il en serait un peu de même ici, où l'on s'y perd entre la lenteur et la longueur, entre les heures et les miles qui séparent Valence, dernier port accosté, de New York, prochain port touché. Et le nom des jours eux-mêmes se dissout dans la mer bleue. Pourtant, je jure qu'on ne fait rien d'extraordinaire, rien qu'on ne fasse pas déjà pour la majeure partie du temps chez soi – lire, écrire, et rêvasser un peu – à ceci près qu'on ne fait que cela et qu'alors méditant sur l'emploi des heures dans la vie dite normale, je m'interroge sur leur ductilité, si glissantes et fugaces quand ici elles semblent se densifier, comme augmentant leur masse et leur force de gravitation. Je ne voudrais pas rendre mystique ce qui n'est qu'une sorte de rappel à l'ordre, mais le fait est que soudain la vie apparaît dans son essentielle nudité et qu'on se répète à longueur de journée qu'il n'y a vraiment que ça à faire dans la vie – lire, écrire et rêvasser.

[Tanguy Viel]