Cent jours autour du monde
Christian Garcin - jours 6 à 14
Océan Atlantique 28-04-2018

Chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel, qui n'en savent pas beaucoup plus sur leur attelage ni sur les raisons de leur

 Jour  6

Une hirondelle a pris possession du bateau, passe devant notre hublot, tourne autour des conteneurs, s’engouffre entre les ponts, nous accompagne tout du long. Je ne sais s’il faut s’en réjouir : ces animaux sont grégaires, ou du moins vivent en couple, à ce que je crois savoir, or celle-ci semble isolée de ses congénères. J’imagine pourtant qu’après avoir franchi des milliers de kilomètres depuis l’Afrique, ce ne sont pas les dizaines qui nous séparent des côtes espagnoles qui lui seront un obstacle lorsqu’il s’agira de les rejoindre. Plus tard je me rends compte, assez soulagé je dois l’admettre, qu’en fait elles sont deux ‒ un couple, donc. Et même trois. Peut-être font-elles simplement escale sur le bateau entre Afrique et Europe, et rejoindront-elles bientôt le continent. À moins qu’elles nichent ici (hypothèse peu probable : où faire son nid sur un porte-conteneurs ?), et s’apprêtent à faire avec nous la route jusqu’à New York ‒ ce qui serait un surprenant détour dans leur itinéraire migratoire.

Je ne parviens jamais à prononcer, lire ou écrire les mots « quart », « officier de quart », sans penser immédiatement au roman du poète, marin et romancier grec Nikos Kavvadias intitulé, justement, Le Quart. Kavvadias est né en 1910 près de Kharbin, aujourd’hui Harbin, en Mandchourie, par où nous passerons dans deux mois. Harbin, c’est là où s’arrête le transsibérien de la Prose de Cendrars, et on se dit que si celui-ci l’avait réellement pris, ils auraient peut-être pu s’y croiser, le manchot au galurin gris et le nouveau-né grec en Chine. Paru en 1954, Le Quart est un chant magnifique, un roman des fraternités humaines, de l’absurdité des destins, des amours perdues et des échecs toujours recommencés, un huis-clos sombre, profond, parfois amèrement souriant et souvent mélancolique, à la fois récit d’aventures, mémoires, poèmes et multiples faits divers, un roman fait des histoires que se racontent les marins la nuit, sur la passerelle du Pythéas qui fait route vers la mer de Chine, d’un port à l’autre, d’un bordel à l’autre, d’une désillusion à l’autre.

« Je voudrais qu'on oublie aussi mes ossements, mais dans un bordel. Et que les femmes s'en servent comme canules pour leurs bocks, comme fume-cigarettes, comme sifflets. »

Dans la nuit, nous avons changé d’heure.

Les hirondelles sont toujours là.

Jour 8

Deuxième changement d’heure.

Outre les trois hirondelles, le navire transporte cinq autres passagers clandestins : des tourterelles, qui ont l’air un peu perdues, ne bougeant qu’à peine des conteneurs sur lesquels elles ont élu domicile.

Le sentiment de la géographie, auquel les moyens de transport rapides nous ont peu à peu déshabitués, refait surface, à l’occasion, lors d’expériences de longue durée telle que celle dans laquelle nous nous sommes engouffrés dès l’instant où nous avons passé la porte de Gibraltar. D’ailleurs l’océan s’est mis à s’agiter comme un grand drap qu’on remue, peut-être pour nous souhaiter la bienvenue. Traverser les 9000 km qui séparent Pékin de Moscou en transsibérien, les 7000 de l’Atlantique et les 9000 du Pacifique en bateau, voilà de quoi éprouver physiquement, intimement, l’étendue de ces vastitudes ‒ autrement en tout cas que par une sorte de projection mentale convertissant dans l’espace, mais de manière abstraite, les centimètres représentés sur les cartes. Sous nos pieds la terre et la mer vibreront ‒ elles vibrent déjà. La grande affaire de ce voyage, notamment et surtout pendant le tiers consacré aux traversées transsibérienne et transocéaniques, sera double : l’espace qui nous pénètrera et que nous mesurerons du dedans, en arpenteurs amateurs, et le temps annihilé dans lequel nous nous engluerons, l’un s’éprouvant de manière accumulative, quand l’autre lentement se diluera dans le rituel de lectures, d’écriture, de repas, de siestes, de films du soir et de contemplation parfois béate du dehors. Aucune obligation, personne qui attende de nous quoi que ce soit, rien qui viendrait perturber la perfection de notre inemploi du temps. Déjà, nous ne savons même plus quel jour nous sommes.

Ce matin l’océan s’est un peu calmé. Nous sommes enveloppés d’une ouate de coton grisâtre.

Jour 9

Nous passons l’essentiel de notre temps dans notre cabine, mais les incursions au-dehors et les coups d’œil fréquents par le hublot ne viennent évidemment pas démentir l’extraordinaire permanence du tableau qui nous est proposé. Tout est à la fois absolument identique et subtilement frémissant et mouvant, à l’infini ‒ je veux dire jusqu’à l’horizon qui limite la vue, bien sûr, mais l’esprit, lui, sait bien que si on se trouvait soudain propulsé à l’endroit précis marqué par l’horizon, celui-ci reculerait d’autant, dans toutes les directions. C’est ainsi que l’œil de l’imagination pallie les carences de l’œil. On s’élève de quelques mètres, centaines de mètres, au-dessus du navire, qui devient vite un point, une flèche plutôt, tournée vers l’ouest, immobile ou presque sur le tapis bleu qui n’en finit pas, et voilà, nous sommes seuls. Lorsque, avant d’embarquer, nous suivions l’itinéraire du navire sur la carte du site marinettraffic qui donne en temps réel les positions des bateaux sur les mers et les océans, ceux-ci pullulaient de tous côtés, on aurait pu penser que l’Atlantique nord était encombré comme une autoroute un jour de départ en vacances. Or on ne voit rien ni personne, et le monde est vide, voilà la vérité. On nous aura menti. On quitte alors notre position stratosphérique et on redescend. On attend ‒ mais quoi ? Quel événement ? C’est pour cela que les grands romans maritimes sont des romans de tempêtes, d’obsessions suicidaires, de vagues gigantesques, de naufrages : il faut bien de l’action. Ou alors il faut Kavvadias. Ou alors chez Conrad, bien sûr, ces marins qui, le soir à la lueur chancelante de la lampe-tempête, racontent aux autres marins des histoires d’héroïsme, de lâcheté, de noirs destins brisés. Mais Conrad et Kavvadias déplacent en quelque sorte le curseur du grand dehors vers l’infini du dedans, ce qui est très satisfaisant pour la littérature, mais un peu moins pour la restitution de l’expérience intime, quasiment zen, du presque-rien qui ondule à peine. Pour cela il faudrait un Buzzatti marin, un Désert des Tartares océanique qui dirait l’attente indéfinie sur la grande plaine d’eau frénétiquement identique à elle-même, et la puissance hypnotique de ces journées-là.

Troisième changement d’heure. Le vent est tombé. Brume matinale, mer étale et grise.

Hirondelles et tourterelles ont disparu.

Jour 10

Nous logeons au Château (ainsi nomme-t-on le bâtiment, sorte de petit immeuble où se trouvent cabines, mess, salles de repos, passerelle, etc.) et, comme tous les châtelains, il nous prend de temps en temps une envie de sortir, de quitter les salons tout confort pour aller parcourir l’étendue du domaine. Faute de grand escalier à double hélice, nous empruntons les échelons métalliques extérieurs et descendons tout en bas. Faute de parc gazonné, de jets d’eau et de carrés floraux, nous longeons l’océan, n’ayant pas à franchement parler le sentiment d’y perdre au change, et nous dirigeons par la coursive vers le pont avant, à 200 mètres de là. Le temps est idéal, et le panorama aussi, entre la perfection géométrique des empilements de containers, les lignes brisées des perspectives de leurs blocs et des filins qui les maintiennent, les rondes ouvertures qui révèlent le bleu profond de la mer tout en bas, les enchevêtrements de jaunes, de verts et de rouges vifs des échelles, poutrelles et autres structures métalliques qui partout se croisent et se chevauchent, le soleil blanc qui inonde le tout, et l’horizon grand ouvert dans le lointain éblouissant. Et puis le silence, dont on prend soudain conscience face au vent qui siffle à peine, loin de notre Château derrière lequel les systèmes frigorifiques des containers font un boucan permanent, auquel on a fini par s’habituer comme au roulement d’un train.

Dans ce Château, nous sommes vingt-sept : vingt-trois membres d’équipage (douze Philippins, un Polonais, un Ukrainien, un Roumain et huit Russes) dont sept sont officiers (quatre Russes, le Polonais, l’Ukrainien, le Roumain). Plus quatre passagers (un Suisse, un Belge, deux Français), dont un est musicien, l’autre ingénieur à la retraite, et les deux autres écrivains.

 Les Russes, même non-officiers, mangent avec les autres Russes, les officiers et les passagers. Les Philippins mangent entre eux.

 Entre les deux salles à manger, la cuisine, tenue par deux Philippins.

Dans le mess des officiers, des Russes et des passagers, deux tables de six personnes et une de quatre, un poster d’un tableau de Miro, un de Keith Haring, un autre représentant les monuments de Marseille, un bac de fleurs artificielles. Dans la salle à manger des Philippins, trois tables de quatre personnes, un poster de Monet, un portrait de Jésus, un de Marie, une fleur entre les deux, un calendrier, et une petite image de Jésus posant paternellement la main sur l’épaule d’un marin.

Jour 11

Quelques chiffres. Le CMA-CGM Puget est un porte-containers de 282 mètres sur 32. Son poids à vide est de 19000 tonnes. En charge, 69000. Pendant cette traversée il transporte 3094 containers. Sa vitesse moyenne est de 17,9 nœuds (33 km/h). Son cap, 280, soit presque exactement un axe est-ouest (270), qui nous déposera à New York dans, si tout va bien, trois jours.

Nous quittons à nouveau le Château et descendons aux Enfers, à savoir le royaume souterrain de la salle des machines. Hadès, qu’on appelle aussi Jerzy, le chief engineer polonais, nous accueille dans son antre vert pomme et insonorisée, baignée d’une vive lumière électrique, envahie de cadrans, boutons et manettes en tous genres ‒ à la fois le cerveau et le système nerveux central du navire. Je ne comprends pas toutes les informations qu’il nous donne : elles se noient instantanément dans la profusion d’éléments qui agrippent l’œil et l’attention, les chiffres, flèches, croquis, données et schémas qui clignotent sur les écrans lumineux ou s’affichent sur les livres de bord grand ouverts. Je retiens simplement que deux générateurs sur trois sont opérationnels. Son adjoint, un jeune Russe austère et bougon comme beaucoup de Russes, qui le sera moins dès que nous échangerons quelques syllabes, pour le redevenir aussitôt sa tâche accomplie, nous a accompagnés dans cet entrelacs de machineries énormes, générateurs, propulseurs, mélangeurs, compresseurs, phénoménal assemblage d’acier tout droit sorti d’un tableau géant de Fernand Léger, ou d’une bd de Jack Kirby, le bruit assourdissant en plus. On y fournit l’énergie nécessaire à la propulsion du navire, on y convertit l’eau salée en l’eau douce, on y produit l’électricité, on y fabrique ce qui permet au navire de fonctionner en autarcie. Tout est énorme, solide, fonctionnel, rassurant. Rien ne peut arriver. On se prend alors à rêver à une vie entière sur les mers, dans le confort du Château et le rythme monastique des journées, ne tolérant que quelques escales rapides afin de s’approvisionner en denrées de base et faire le plein de fuel, et repartir ensuite, portés par la formidable et puissante machinerie dissimulée dessous, relier un océan à l’autre, sans but précis, grappillant une ou deux heures de jour dans un sens, les reperdant dans l’autre, toujours errant à travers mers, comme un cavalier mongol dans la steppe qui ondule à l’infini, comme lui devenant poreux à l’immensité du monde et nous laissant traverser par elle, l’immensité devenant alors l’image la plus sûre de notre intimité, qui s’y sera noyée.

Jour 12

« Mon âme s’élève infailliblement en proportion de la monotonie extérieure », écrivait Thoreau à propos du désert. L’océan aussi est un désert ‒ pour ce qui est de notre âme, je ne me prononcerai pas, mais la monotonie, j’en ai déjà parlé : les journées s’étirent au point qu’elles comptent souvent vingt-cinq heures, le temps est une pâte molle, et le moindre micro-événement prend des airs de péripétie. Un bateau aperçu avant-hier sur la ligne d’horizon pendant que je pédalais dans la salle de sport m’a tenu en haleine un bon quart d’heure. Quatre oiseaux noirs aperçus peu après, sans doute arrivés des Açores, m’ont durablement distrait. Le regard se perd dans le bleu (ou le gris), et l’esprit mouline. Les couchers de soleil, lorsque celui-ci n’est pas voilé, nous convoquent sur la passerelle ou tout au bout du pont avant, et c’est une autre heure de passée à regarder le disque orange plonger derrière l’horizon, là où vivent les monstres. Le temps s’épaissit, devient plus consistant, et paradoxalement se dilue ‒ car en réalité, il passe trop vite. La monotonie, la répétitivité, le temps retrouvé, sont devenus nos viatiques. Mais cette monotonie ne durera pas : une tempête est annoncée demain. On s’attend à des vagues de cinq mètres d’amplitude, nous a dit Dragos. Notre âme, cette fois, ne s’élèvera donc pas beaucoup ‒ à l’inverse, sans doute, de nos cœurs dans nos poitrines.

Jour 13

Pendant la nuit nous procédons au sixième changement d’heure, et nous voici quasiment new-yorkais. Au petit matin nous sommes réveillés par les mouvements du bateau qui tangue et oscille lentement, comme un gros bœuf de labour qui, las d’avoir été aiguillonné, renâcle et souffle mais finit par y aller, lourdement, un côté après l’autre, avec la patience et la placidité infinies des bêtes. C’est que celle-ci, de bête, est imposante, et plutôt lourde à remuer. La tempête, cela dit, n’est pas vraiment telle que nous l’attendions. Les termes ne recoupant pas, d’une langue à l’autre, exactement les mêmes réalités, le mot « storm » dont se sert l’équipage pour désigner la météo du jour peut signifier aussi bien « dépression » que « tempête », ou « fort coup de vent », voire « orage » ‒ ce qui n’est pas exactement la même chose. Et puis je n’y connais rien, mais j’imagine qu’il y a plusieurs catégories de tempêtes. Sur le bulletin météo en tout cas, nous avons vu ce qui était annoncé pour aujourd’hui : vent de 30 à 35 nœuds (55 à 65 km/h), vagues de 10 à 20 pieds (trois à six mètres). Ça balance déjà pas mal, dirons-nous, mais juste de quoi provoquer une légère nausée, que nous tentons vite de juguler par l’absorption de cachets de Nautamine ou de Mercalm, lesquels présentent l’inconvénient, à moins que ce soit un avantage, de nous assommer un peu et nous faire glisser dans un état vaguement cotonneux qui ne trouve son accomplissement que dans une sieste hachée, répétitive et morcelée ‒ ou alors toujours recommencée, comme la mer de Valéry.

Jour 14

« En général, ce qui manque aux cités protestantes des Etats-Unis, ce sont les grandes œuvres de l’architecture : la Réformation jeune d’âge, qui ne sacrifie point à l’imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces tours jumelles dont l’antique religion a couronné l’Europe. Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, ne pyramide au-dessus de la masse des murs et des toits : l’œil est attristé de ce niveau », écrit Chateaubriand au moment où, en 1791 et âgé de vingt-trois ans, il arrive en Amérique ‒ ou, plus exactement, quelques années plus tard, dans le souvenir de cette arrivée. L’horizontalité des villes américaines voici plus de deux siècles : c’est ce à quoi je pensais en accostant l’autre jour à Valence, plus plate encore, vue de la mer, que ne l’était Barcelone la veille. Pour New York, nous avions encore quelques jours à patienter, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit l’horizontalité de la ville qui nous saute immédiatement aux yeux.

Chateaubriand, cela dit, n’est pas toujours crédible : il invente beaucoup dans ses Mémoires et ailleurs. Il n’a peut-être pas, à Philadelphie, serré la main de Georges Washington, qui lui aurait dit « Well, well, young man. » Il n’a peut-être pas vécu plusieurs semaines dans une tribu indienne après s’être cassé un bras à Niagara. Il n’a certainement pas été élu à l’Académie ainsi qu’il le raconte (« L’élection eut lieu ; je passai au scrutin à une assez forte majorité. » Note de bas de page : « Chateaubriand n’obtint, et au second tour, que 13 voix sur 25 »). Pour cela, et pour d’autres raisons, il n’était pas aimé partout. « Notre grand hypocrite national », disait de lui Stendhal. Et Siéyès : « Quel charlatan! » Et Lamartine : « Figure de faux grand homme » (juste retour de bâton : « Quel grand dadais ! », disait Chateaubriand de Lamartine.)

Pourtant, en 1854, plus de soixante-dix ans après son arrivée en Amérique, New York est toujours aussi plate, ainsi qu’en témoigne un tableau d’Hubert Sattler. Sur ce point, on peut donc lui faire confiance. Tout comme nous pouvons le suivre, mon compagnon de traversée et moi, sur son idée de ce que doit être le rythme d’un voyage ‒ même si, deux siècles plus tard, la vitesse qu’il dénonce s’apparente à notre lenteur désirée, et sa lenteur à une expérience enfuie pour nous de l’espace et du temps. « Nul, plus que ce maître des vieux jours (M. de Fontanes), n’était convaincu de l’excellence de la maxime : « Hâte-toi lentement. » Que dirait-il donc, aujourd’hui qu’au moral comme au physique, on s’évertue à supprimer le chemin et que l’on croit ne pouvoir jamais aller assez vite ? M. de Fontanes préférait voyager au gré d’une délicieuse mesure. »
C’est ainsi : la vitesse est toujours aussi excessive que la jeunesse est irrespectueuse et la météo déglinguée, et ce, quelles que soient les époques. Pour l’irrespect et la déglingue, nous verrons bien (pour la jeunesse, il commence à se faire tard). Mais pour l’allure, le rythme et la « délicieuse mesure » que regrette René, nous promettons de faire de notre mieux.

[Christian Garcin]