Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #11
Russie 15 juillet 2018

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.

 

Russie – 15 juillet 2018

Dans la chronique précédente, j'essayais de partager ce sentiment de profondeur aquatique qui peut s'emparer de soi à mesure des semaines passées hors de son foyer, du genre de profondeur qui développe ses symptômes de vertige et d'ivresse, pour cette raison simple, biologique peut-être, que la durée du voyage et son étendue dans l'espace ont fini par nous déposer quelque part dans un temps trouble et presque indéfini, là où des courants tièdes et sous-marins semblent nous transporter et entremêlent toutes les images accumulées. Voilà qu'après trois mois, il m'arrive de laisser défiler intérieurement le trajet effectué depuis notre départ, et c'est alors étrange de voir apparaître depuis ce fond narcotique, et comme en contre-plongée, le port de Marseille un jour d'avril, ou bien l'agitation de l'Atlantique, ou bien certaines lumières d'Amérique, aussi bien l'eau bleue du Pacifique et les vallées du Japon, de là jusqu'aux laminaires du Baïkal en passant par Shanghai et puis la Mandchourie. Dans la chronique précédente, j'essayais de dire aussi comment certains lieux reculés risquaient d'augmenter ce sentiment de profondeur, le provoquer ou le renforcer : au bord du lac Baïkal, à l'ombre des pins sibériens, il est ainsi probable que nous ayons touché le fond de ce voyage, le vertige de son épaisseur, comme dans ce vieux bathyscaphe qui explore les fonds du lac et dont on peut reproduire virtuellement l'expérience dans le petit musée de Listvianka : là, une jeune fille au chemisier tout droit sorti d'un film soviétique vous ouvre en souriant la porte jaune d'un faux sous-marin, écrit dessus « Baïkal diving », et vous invite à regarder par les hublots l'illusion d'une descente au fond du lac. Un petit écran noir et blanc fait office de profondimètre, de sorte qu'on sache que virtuellement, on y descend jusqu'à 1637 mètres. Virtuellement, j'ai vu défiler devant moi tous les poissons du Baïkal, les phoques et les omouls et toutes les roches qui tombent en escalier vers l'obscurité, et tous les organismes qui ont décidé de vivre au fond des failles. 

[...]