Cent jours autour du monde
Christian Garcin #11

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.


Russie – 15 juillet 2018

 

1 - Idées reçues et autres

Vu de chez nous, tout se ressemble, et se simplifie souvent à proportion de la distance. Les Japonais, par exemple, seraient toujours pressés – ce qui est faux. Les Russes sont austères et bougons. C’est déjà plus vrai, ou du moins cela peut souvent correspondre assez bien, j’en ai parlé dans une chronique précédente, à la première impression que l’on en a lorsqu’on se trouve confronté à une vendeuse de produkty ou à un type derrière son guichet de gare. Mais cela vaut surtout dans ces circonstances-là : certes les Russes ne sont pas a priori souriants comme peuvent l’être les Japonais ou les Occidentaux, que pour cette raison ils considèrent d’ailleurs parfois comme assez hypocrites (pourquoi sourire à quelqu’un que l’on ne connait pas ?), mais on a de plus le sentiment que cette vendeuse, ce guichetier, portent sur les épaules tous les drames et toutes les désillusions du petit peuple russe – qui n’a été, au cours de son histoire, épargné ni par les unes ni par les autres. Comme si un accablement collectif pesait sur le destin de chacun. Comme si les Russes avaient du mal à se projeter dans l’avenir, tant les perspectives sont limitées et le combat contre la bureaucratie épuisant et permanent – c’est du moins ce qu’en disait une étudiante à Irkoutsk, s’excusant en souriant de la fréquente absence de sourire chez ses compatriotes. Comme si leur indéniable conscience historique, soigneusement entretenue par tous les gouvernements à force de commémorations, d’anniversaires de victoires, de souvenirs glorieux, de millions de morts et d’héroïsmes divers, n’avait pour effet que de renforcer un syndrome que l’on trouve notamment dans toute la littérature russe, celui de l’« homme de trop », qui caractérise un homme qui se sent étranger dans son propre milieu, s’estime supérieur, ne trouve pas d’application à ses aptitudes et s’abandonne à la lassitude, au scepticisme et à l’accablement. Concept qu’il suffirait d’élargir de l’homme au peuple tout entier : un « peuple de trop », qui s’estime dans son bon droit, mais incompris et mal aimé. Car, même si cela relève aussi du lieu commun (mais les lieux communs parfois témoignent d’un certain état de la vérité intrinsèque des comportements collectifs), les Russes, après un premier abord parfois peu engageant, s’ils sont souvent chaleureux, sensibles et généreux, sont surtout inquiets de savoir ce que vous, Européens, pensez de leur pays. Si vous l’aimez. Si vous n’avez pas eu peur d’y venir, vu tout le mal que l’on dit sur lui, chez nous en Occident. Il faut alors expliquer que, pour l’essentiel, la défiance qu’éprouvent certains provient d’une critique politique, et non d’un désamour du pays ou de ses habitants. Mais cela ne semble pas les tranquilliser. La Russie, il faudrait l’aimer ou la détester, tout d’un bloc, le paysan du coin et Poutine compris.

Sacha est pompier à Iekaterinbourg. C’est lui qui nous a posé la question de savoir si nous n’avions pas eu peur de venir en Russie vu toutes les horreurs qu’on débite sur son compte en Occident. Il a vingt-cinq ans et arrive de Novokouznetsk, où il est allé voir ses parents avec sa femme et son jeune fils de sept mois, Kyril. 

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