Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #10
Russie 4 juillet 2018

Chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel, qui n'en savent pas beaucoup plus sur leur attelage ni sur les raisons de leur voyage.

 

Russie – 4 juillet 2018

Oust-Bargouzine est le nom du village de Sibérie que nous venons de quitter. Sur Internet, il faut zoomer jusqu'à l'avant dernier grossissement des cartes pour en voir apparaître le nom, sur la rive Est du lac Baïkal, dans la province de Bouriatie – en Russie donc. En déplaçant le curseur sur la carte, on peut voir le peuplement parcimonieux de la région, l'isolement de ses habitants et même on peut arpenter, par photos interposées, quelques-unes de ses rues sableuses, longer ses façades de bois sombre, les peintures écaillées de ses fenêtres et ses toits de tôle ondulée. On entendra presque l'aboiement de ses chiens et les cris de ses enfants à vélo.

Oust-Bargouzine se situe à l'embouchure d'une rivière, à quatre heures de bus au nord-ouest d'Ulan Udé. Son nom même signifie « estuaire », là où l'eau de la Bargouzine se jette dans le grand Baïkal. Autour sont les forêts de Sibérie, les montagnes qui tombent dans l'eau, les vallées escarpées. Autour est l'immense lac qui inonde l'écran de son bleu clair et vide. Je crois qu'il m'arrivera de raconter que j'ai séjourné dans la Russie profonde.

Cela fait plusieurs fois ces derniers temps que la notion revient, de profondeur. Aux États-Unis déjà, sur certaines routes du Middle West, ou bien dans les bourgades de l'Arizona, j'ai eu cette impression quelquefois d'entrer dans l'Amérique profonde. Au Japon ensuite, à serpenter sur les routes étroites entre deux montagnes luxuriantes, ou bien à traverser tel village silencieux, l'idée m'est venue à l'esprit que nous étions dans le Japon profond. C'est pourtant une expression qu'il faudrait fuir, d'un genre dont l'éthique du langage exige qu'on lui torde le cou. Et c'est une bien étrange idée de concevoir un pays dans sa profondeur, verticalement en un sens, comme on mesure un océan, ou un lac.

Hier encore pourtant, tandis qu'on filait sur un bateau au large du Baïkal, cette histoire de profondeur est réapparue. La surface du lac était d'huile, y reflétant l'ombre du ciel et des montagnes, mais, tandis qu'on s'éloignait des îles où se reposent ses phoques, le pilote du bateau, qui ne parlait pas anglais, m'a fait un signe de tête en pointant son doigt vers le bas. Puis il a pris son clavier de téléphone et il a écrit : 800. Ce n'était pas dur de comprendre qu'il y avait 800 mètres d'eau sous nos pieds, dès lors que la première chose qui vient quand on pense au Baïkal, la première chose qu'on sait sur lui, c'est qu'il peut atteindre plus de 1500 mètres de profondeur en certains endroits. Et quoiqu'il me soit impossible de me représenter 1500 mètres dans ce sens-là, vertical et sous-marin, je suis presque sûr que la proximité du Baïkal a redonné vigueur à ce mot-là de "profondeur". Déjà dans le bus inconfortable qui nous en rapprochait, nous enfonçant d'heure en heure dans la taïga bouriate, traversant les alignements de plus en plus touffus de bouleaux, de sapins et de mélèzes, il y avait cet adjectif qui insistait, murmurant sans cesse qu'on allait là, oui, dans la Russie profonde.

J'ai beau accueillir l'expression avec toute l'ironie qui convient, il faut lui reconnaître ceci : qu'elle survient en certains lieux et pas en d'autres. Elle a ses terres arables et ses climats de prédilection. Après tout, on ne dira jamais de la Place Rouge qu'elle est la Russie profonde, pas plus qu'on ne le dirait d'une autoroute ou d'un aéroport. Nous savons, quelque chose en nous sait, que la Russie profonde, comme la France profonde, a à voir avec le rural et même, peut-être, avec l'ancestral et le pastoral. La profondeur a ses marqueurs et elle demande pour la ressentir qu'on en coche toutes les cases.

D'abord, il faut y parvenir. En un sens, il faut y descendre. Dans le bus engagé sur les chemins de terre, dans la poussière du sable et les énormes nids-de-poule, dans le défaut des amortisseurs, nous savons que nous faisons cela sur le sol russe, nous plongeons verticalement parmi les forêts d'arbres, et chaque halte que fait l'autocar est une sorte de palier de compression qu'il faut respecter pour arriver à destination. A mesure qu'on descend dans les sous-sols de la Russie, les routes se dégradent, l'habitat se disperse. S'étoffent les branches des arbres, s'empoussièrent les vitres du car. La profondeur ne tolère pas le confort urbain ni les aires surpeuplées. Il n'y faut pas d'infrastructure de verre ni de béton, à peine quelques postes à essence sur de la terre battue. Il faut qu'il y règne le calme et le silence, peut-être même l'ennui. Il faut ensuite qu'on y vive plus modestement qu'ailleurs, plus typiquement même – tout pays profond prolonge l'imaginaire qu'il a lui-même fait naître.

Ainsi dans la France profonde, au cœur du bocage vallonné, un vieil homme en bleu de travail fume une gitane à l'ombre d'un platane, il se tient sous l'enseigne du café « Au bon accueil » tandis qu'en face, sur la place de l'église, deux adolescents ont garé leur mobylette près de l'arrêt de bus. Ainsi donc dans la Russie profonde, la silhouette massive d'un homme en treillis se détache sur une façade de bois sombre, se perd soudain dans la poussière d'un 4X4 qui vient de vrombir, tandis qu'un chien à demi-errant aboie dans la rue déserte, au loin le son de la hache qui prépare déjà l'hiver. Au grand jeu de la profondeur, Oust-Bargouzine tient sa place, avec ses maisons de bois et ses rues sableuses, ses bains chauffants et sa scierie locale, le tout si isolé que les habitants ont l'air de vivre en autarcie.

Car il faut cela aussi au pays profond : un seuil maximum de nécessité, où les activités de ceux qui y vivent, outre de faire fonctionner comme partout l'école et l'hôpital et le commerce local, sont la chasse, la pêche et la coupe du bois – non que je cherche à dessiner ici une Arcadie sibérienne, encore moins un phalanstère fouriériste, mais il arrive que la rusticité matérielle des lieux, le confort suffisant qu'il procure aussi vite, ait le don d'inquiéter nos usages et nos besoins véritables, plus encore leur inflation technique dans le dernier demi-siècle. Il y a, dans cette histoire de profondeur, quelque chose qui se déplace insensiblement de l'espace vers le temps : comme si les heures d'autocar, en plus de verticaliser l'espace, nous avaient ramenés loin en arrière, en un état préalable de la triade anthropologique « vivre habiter travailler ».

En Russie, on a souvent ce sentiment de faire un bond de quarante à cinquante ans en arrière, plus encore dans les campagnes ou bien le long des voies ferrées, quand on regarde défiler les longues palissades qui clôturent les jardins, qu'on croise les vieilles Lada qui pétaradent dans les rues abîmées, ou bien que le chauffeur du bus fume encore au volant. Peu importe à vrai dire qu'on puisse dater l'instant, pourvu qu'on en mesure l'écart avec ce qui serait notre présent à nous, c'est-à-dire, sinon notre quotidien, du moins notre environnement européen : celui des TGV et des Starbucks Café.

Bien sûr, il n'est pas besoin de venir jusqu'à Oust-Bargouzine pour mesurer ce grand riff des temps : nous avons nous aussi, entre deux lignes TGV, nos zones de recul et de vie rudimentaire ; elles pullulent dans le Perche ou l'Argoat, dans les Cévennes ou le Quercy, dans les Alpes ou l'Auvergne. La ruralité, si c'est l'autre nom de la profondeur, n'est pas l'apanage de la Sibérie. Mais s'ajoute ici pour moi l'exotisme et l'immensité, et ces deux-là ont le don de rompre les liens avec la surface, c'est-à-dire les coordonnées du monde connu.

Sans doute aussi, si la sensation insiste et s'intensifie là à Oust-Bargouzine, outre cette force de l'exotisme, c'est pour une autre raison, plus intime peut-être, lié au temps propre de ce voyage : qu'à force d'avancer lentement le long de cette ligne circulaire autour de la Terre, le temps qu'il fallut pour se rendre là, à Oust-Bargouzine, finit lui aussi par se verticaliser : maintenant que nous avons dépassé les 80 jours de Jules Verne, nous entrons dans d'autres de ses livres, quelque chose comme Vingt mille lieues sous les mers ou, mieux encore, Voyage au centre de la Terre.

En réalité, nous avons commencé à descendre il y a déjà trois mois, bien avant les quatre heures de bus donc, bien avant les soixante heures de train, avant même les trois jours de ferry et les vingt-cinq mille kilomètres accomplis. Retrouver la surface impliquerait de remonter quelque part en avril, où s'éclaire le souvenir, scintillant loin là-haut, du départ. Les durées s'accumulent et font effet sur nous. Les jours passés font comme des roches tièdes qui se superposent doucement. Il existe peut-être, quelque part dans les astres, un tableau des correspondances entre le temps du voyage et le sentiment de la profondeur, indifférent alors aux frontières qu'il traverse. La profondeur de la Russie à Oust-Bargouzine comme celle du Baïkal en ses plus grandes failles, est celle de la Terre elle-même – la Terre profonde, faudrait-il dire.