Cent jours autour du monde
Christian Garcin #10

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.


Aux bords du lac Baïkal – 4 juillet 2018

Avec les Russes, on ne sait jamais trop sur quel pied danser : ils peuvent témoigner tout à tour d’un formidable enthousiasme, qui faisait dire à Mme de Staël que « les Russes ratent toujours leur but, parce qu’ils le dépassent », et de cette étonnante force d’inertie qu’on désigne, je crois, sous le nom d’ostranenie, petite cousine de la saudade portugaise : une sorte de mélancolie profonde qui consiste à toujours considérer les choses du dehors, à distance, à s'imaginer voir la réalité par-delà le voile des habitudes et des conventions – un à-quoi-bonisme qui a pour effet de saboter le premier élan (puis, méthodiquement, tous les suivants), et de conduire, au bout du compte, à une forme d’inaction bougonne. En somme, la puissance joyeuse de la Révolution, et la morne grisaille bureaucratique. Aujourd’hui, à quelque niveau que l’on se place, politique notamment, on ne peut pas dire que la Russie fasse grand-chose pour avoir l’air aimable. Pas plus que certains de ses habitants lorsque vous avez affaire à eux dans, mettons, un magasin, une gare ou n’importe quelle administration où l’on ne sait plus très bien si l’attitude parfois résolument hostile à votre égard relève d’une maussaderie congénitale, d’une simple déprime passagère ou d’une sorte d’universel russe antipathique et morne. Et pourtant, même si cela peut paraitre étrange de le dire ainsi, j’aime ce pays. Je ne saurais dire exactement ce que j’y aime : peut-être la musique de sa langue, ou alors sa littérature, ou sa géographie – sa formidable vastitude, sa beauté, l’immense désert d’hommes qui en constitue la majeure partie –, ou encore, dissimulées sous la maussaderie dont je parlais plus haut, la sensibilité et la générosité de ce peuple si souvent malmené par tous les pouvoirs, toutes les guerres, civiles ou non, et à toutes les époques – plus probablement un peu de tout cela à la fois.

En arrivant à Zabaïkalsk, à la frontière sino-russe où, le temps de changer les boggies des wagons, les voyageurs quittent le train pendant quatre heures, je me souvenais des lignes que j’avais écrites il y a quelques années lorsque j’avais effectué le même voyage en transmandchourien, mais en sens inverse. C’était l’hiver, j’étais presque seul dans le wagon, et j’étais arrivé en fin de journée dans cette gare déserte, glaciale, peu accueillante, au buffet de laquelle une serveuse obstinément antipathique déployait une remarquable absence d’efforts pour me faire comprendre le plus clairement possible que j’étais un intrus.

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