Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #1
Marseille 13-04-2018

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel.
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.

 

Marseille, 13 avril 2018
[Extrait] 

 

De la même manière que quelquefois on voudrait embrasser toute la matière autour de soi, d'un amour effusif la voir se perdre en nous, de la même manière peut-être, certains voyages, de ce geste rêvé, configurent le désir. Ainsi des mois qui précédèrent le départ, où chaque soir dans mon lit, j'ai parcouru le cercle entier du quarantième parallèle et cru si souvent faire mentalement cela : ceindre la Terre. Voilà même qu'à seulement rêver cette longue phrase qui s'écrirait bientôt le long de deux océans et de trois continents, la distance se réduisait doucement, domestiquée par la pensée modéliste, de sorte que même les immenses plaines de l'Ouest américain, même l'immense Pacifique et même l'immense Russie n'apparaissaient plus, peu à peu, que comme le décor d'un plateau de jeu où se déplacer d'un coup de dés jusqu'à la case d'arrivée, qui sera aussi, finalement, celle du départ. C'est l'avantage d'une boucle, que du moindre pas fait en direction du large, du moindre regard posé sur l'horizon, quelque chose nous met déjà sur le chemin du retour. Je pars signifie en fait je reviens. Sans doute, de me dire cela, ces mêmes soirs précédant le départ à l'ombre de ma vie sédentaire, ce fut ma manière à moi de négocier l'obstacle, de ruser peut-être avec l'anxiété diffuse, laquelle ne pouvait s'empêcher de murmurer si souvent sa question : « mais quelle mouche t'a piqué de vouloir faire ce voyage ? »

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