Le livre des morts

Ciclic accompagne Camille de Toledo dans l'écriture de son prochain ouvrage, Le livre des morts. A la Maison Ernst, une exposition (Suspended life / Vie suspendue) et un cycle de cinq rencontres, Ecrire la légende, jalonnent l'écriture de ce roman et permettent à l'auteur de partager son questionnement sur les rapports qu'entretiennent texte, mémoire et photographie.

Le livre des morts chemine dans le sillon des livres de Sebald. Il s’écrit à la suite de deux autres de mes livres, Le Hêtre et le Bouleau et Vies pøtentielles, paru en 2009 et en 2010 aux éditions du Seuil. 

La matière première de ce Livre des morts sera composée de photographies, les archives photographiques que j’ai recueillies à la mort de mes proches. Il poursuit une intuition sur les traces et la façon dont nos vies sont désormais matériellement exposées par des centaines, des milliers d’images. C’est à partir de ces images que naît l’écriture. Un geste d’écriture qui vient, en quelque sorte, non plus avant l’image comme dans le cas des romans adaptés, mais après l’image, tel un art d’exégèse ou de commentaire. Ce que je voudrais traquer, je crois, dans cet amoncellement de photographies, dans cette abondance des traces, c’est un sens. Pourquoi ai-je jusque-là survécu et à quelle fin ? A quoi sert celui qui reste et pour raconter quelle histoire ?  

Il me semble que ce livre à venir est un roman. Car il s’agit du récit qui naît de l’enquête, de cette enquête autour des morts, avec les morts, pour comprendre ce qui a eu lieu. Je crois également qu’il y a une nature proprement fictionnelle dans la manière dont les photographies construisent un certain récit : la belle enfance, la joie, les voyages, les vacances, les moments heureux. La nécessité du texte commence à cet endroit-là, quand les photographies n’ayant conservé que la joie sont appelées, en quelque sorte, au tribunal de la vie. Comment puis-je déceler, dans cette archive photographique laissée par les morts, les brèches, les failles ? A quel moment des êtres cessent de s’aimer ? Pourquoi le frère a-t-il eu si peur ? D’où venaient les ombres qui m’ont paru les emporter, les uns après les autres ? De quoi était faite cette mécanique par laquelle les différentes pièces se sont mises à tomber ? 

Ainsi pourrait être exposé la méthode que je compte suivre :

se poser face aux images. Les étaler devant soi comme si elles étaient les pièces d’un puzzle. Se tenir là, devant les photographies laissées par les morts pour comprendre, essayer de comprendre, le fil d’une vie. Ecrire comme écrivent les monteurs, ceux auxquels les réalisateurs, parfois, confient leur récit, lorsqu’ils n’y parviennent plus, lorsqu’ils sont perdus dans le labyrinthe des rushs du tournage. Etre romancier comme l’est un monteur, pour tisser une histoire à partir de fragments du réel, de tous ces fragments d’images. Voilà en quoi consiste ce travail dont la plus grande violence tient à cette mise à distance d’un matériel que je qualifie parfois de « radioactif », tant il est vif, brûlant à mes yeux. Car celui qui reste, celui qui a la charge du montage, pour tisser un récit des vies et des morts, celui-là est dans les images, il fait partie de ces ombres. Il est à l’intérieur de ce qu’il observe. Comment, à partir de là, ne pas être absorbé par cette matière ? Comment la tenir suffisamment loin de soi pour qu’elle ne soit pas seulement autobiographique ? C’est ici que j’en reviens à cette matrice des images, afin que ce roman des morts soit aussi un récit qui nous engage, collectivement, dans la façon que nous avons de peupler nos vies d’images, d’archiver nos vies. Ici, Le livre des morts obéit moins à une démarche intime de compréhension qu’à une nécessité d’explorer ce qui nous arrive, quand nous devenons, chacun à notre manière, un flux de preuves, des séquences, des instants, quand la continuité de la vie ne s’éprouve plus de l’intérieur – telle que cette continuité se donnait à lire dans les Essais de Montaigne, par exemple – où cette continuité même n’existe plus, tant elle s’efface devant des incarnations fragmentaires. 

[Camille de Toledo]