Publié le 16/07/2019

"SITUER" : mettre en mots la forme ou l’ambiance propre à un territoire

Neuf et remarquable : ce sont les deux termes qui viennent à l’esprit pour qualifier « Situer », le projet de cartographie littéraire de la région Centre-Val de Loire que, depuis le mois de novembre, Benoît Vincent déploie dans le cadre du Labo de création de Ciclic. Naturaliste et écrivain, Vincent arpente ainsi la Beauce, la Champagne berrichone, la Brenne, le Perche, le Chinonais et la Touraine pour offrir une tentative de traduction esthétique et critique des territoires. Partenaire de l’événement, Diacritik a voulu en dévoiler davantage sur ce projet en soumettant Benoît Vincent à la question. 

Entretien réalisé par Johan Faerber pour Diacritik.

« Mon projet consiste plus ou moins à rendre
par des mots la forme ou l’ambiance propre à un territoire »  [B.V.]

Ma première question serait la suivante : comment est né « Situer », projet du laboratoire de création littéraire de Ciclic ? Quelle est la genèse de ce projet qui propose d’offrir une fiction du territoire à partir de l’exploration de six régions naturelles définies : la Beauce, la Champagne berrichonne, la Brenne, le Perche, le Chinonais et la Touraine ?

Cela faisait longtemps que Yann Dissez et moi-même évoquions un projet de résidence. Lorsque nous nous sommes vus pour en parler plus concrètement, j’avais débuté une série de travaux sur la région naturelle (ou pays, ou terroir), en écho au travail du photographe Éric Tabuchi (voir sur Hors-Sol).

C’était donc l’occasion de 'tester' la fiction sur un nombre limité de régions naturelles identifiées. Nous avons ensuite choisi d’essayer d’en avoir une dans chaque département (en réalité nous avons dû laisser de côté le Loiret, la Sologne, mais il n’est pas exclu que je produise des textes supplémentaires sur des terroirs supplémentaires).

 « Situer » est un projet qui, dans l’écho prolongé de vos travaux précédents, convoque une double approche des territoires depuis, pourrait-on dire, votre double situation de parole. En effet, vous vous situez à la croisée d’une pratique de naturaliste et d’un destin d’écriture.
Arrêtons-nous ainsi tout d’abord à la question de la saisie d’un point de vue naturaliste. Vous dites notamment, dans le texte de présentation de votre projet, que
« comme naturaliste, je suis souvent amené sur le terrain à nommer des réalités écologiques diverses ». Ma question sera alors double : comment allez-vous procéder pour ce nouveau projet et à quel degré votre expérience de naturaliste interviendra-t-elle ? Est-ce que cette méthode d’investigation peut se donner comme un chemin d’écriture ? Est-ce finalement une approche raisonnée du sensible ?

Cette question est peut-être la plus ardue de toutes. Je partirais de votre dernière demande : une approche raisonnée du sensible ? En réalité la situation est plus complexe encore, car si cela avait pu être une direction envisageable, tout comme par exemple je propose aux étudiants de l’École de la nature et du paysage de Blois une méthode possible de description objective du paysage fondée sur la symphytosociologie, dans les faits ma pratique naturaliste et ma pratique d’écriture ont de plus en plus tendance à se mélanger, et du fait de mon recul théorique, critique, sur la littérature comme sur l’écologie, c’est plutôt le contraire qui est à l’œuvre : c’est le sensible qui devient la clef de tout le rationnel. Il n’empêche que j’ai tout de même une lecture orientée par la pratique botanique, notamment sur la compréhension ou l’interprétation des paysages par les végétations, par exemple. Cela m’aide à me déplacer.

Si nous venons d’évoquer la part naturaliste de votre travail, il apparaît à suivre les lignes de votre projet que cette part d’investigation sera le matériau premier d’une œuvre d’écriture. Et l’écriture, ici, paraît intervenir autour notamment de la notion de « territoire ». Vous affirmez qu’il s’agit pour vous par l’écriture d’en offrir « une traduction ». De quelle nature s’agit-il ? Comment envisagez-vous de traduire le territoire en écriture ? En quoi s’agit-il d’un travail de déconstruction pourrait-on dire ?

Je ne pense pas qu’il soit tout à fait exact de parler de déconstruction ici. Une partie de mon travail théorique consistant justement à déconstruire la déconstruction, si l’on veut, mon projet est plutôt voué au raccommodage. La traduction est un raccommodage. Et le territoire, en tant que contrée (au sens heideggerien du terme), est propice à la rencontre. Ainsi mon projet consiste plus ou moins à rendre par des mots la forme ou l’ambiance propre à un territoire défini, en l’occurrence ce que nous dénommons ici pays, terroir ou région naturelle. C’est un travail relativement à contre-courant de l’époque, puisque nous parlons de thèmes ambigus et problématiques comme ‘terre’, ‘frontière’, ‘appartenance’, ‘appropriation’, etc. En tout état de cause, l’approche naturaliste est l’une des approches possibles, il y en a bien d’autre : nous définissons justement le terroir comme la superposition de ‘données’ géologiques et climatiques, biologiques et écologiques, puis anthropiques. L’écriture est le parachèvement de ces lectures empilées.

Il apparaît, à considérer vos précédents textes, que votre projet de traduction littéraire trouve dans chaque territoire sa langue – c’est-à-dire sa puissance formelle. Chaque géographie réclame sa forme. Vous avez notamment eu recours déjà, selon les zones explorées, à la fiction, à la forme autobiographique ou encore au petit traité. Comment décidez-vous de la forme : quelle inflexion du territoire vous conduit à choisir une forme plutôt qu’à une autre ?

C’est encore une question difficile, car précisément la forme ne peut être envisagée a priori. On ne peut plaquer a priori une forme à un propos artistique (voir le texte coécrit avec Gilles Amiel de Ménard dans Hors-Sol).

Farigoule Bastard est un récit, parce que je connais bien le territoire de la Haute-Provence, qu’il est celui de l’enfance mais aussi de ma fiction personnelle, et donc coulait de source la forme narrative, la présence du personnage, en tant qu’il pouvait porter une syntaxe comme des évènements.

Dans GEnove, c’est la complexité de la ville de Gênes qui a sans doute favorisé l’aspect éclaté et les genres différents des textes qui composent ce livre composite, avec listes, recettes de cuisine, photographies, poésies, traités, fiction, etc.

Pour Situer, je ne saurai être définitif, mais probablement s’agira-t-il de microrécits sur le modèle de la série des Résidences auxquelles ils appartiennent, qui évoquent en quelques lignes, deux pages au maximum, une ambiance, un paysage, une rencontre de terroir.

S’agissant de votre exploration de la région Centre Val-de-Loire, vous indiquez sans attendre : « il me semble intéressant ici de travailler sur la fiction, fiction du territoire et fiction sur le territoire. » Est-ce que vous pouvez nous en dire davantage : pourquoi la fiction s’impose-t-elle à vous ? L’étude du territoire peut-elle aussi faire varier votre prochain texte en cours de route ?

Assurément chaque texte ajouté à ce qu’on pourrait appeler œuvre reconditionne l’entièreté de celle-ci, aussi bien son origine que son horizon, en ce sens je serais en effet moderne, borgésien ; mais j’irai plus loin : le choix de la fiction ne relève pas seulement de la technique ou du choix d’un outil, mais ressortit d’une modalité d’appréhension du réel. Qu’il s’agisse de botanique, de philosophie ou de la vie quotidienne, le réel transpire toujours à travers le filtre du langage, et par conséquent, en ressort toujours transformé, ‘justement’ traduit. Ma fiction (et les personnages qui la portent) sont ainsi éminemment subjectifs.

En ce qui concerne l’écriture elle-même, sa pratique et son déploiement, vous indiquez que Situer procèdera à partir notamment de textes écrits « sur le vif ». Comment allez-vous vous y prendre ? On sait que votre travail s’offre comme autant de fictions critiques : est-ce que cette part critique doit obligatoirement s’originer dans un savoir préalablement livresque sinon bibliophile ? Est-ce que l’écriture de terrain ne prime-t-elle pas toujours ?

Je ne sais pas bien répondre à votre question. Je ne fais pas de différence, strictement, entre le terrain et la bibliothèque. Mais l’un est l’autre se nourrissent réciproquement, et je peux donc accumuler du matériau non seulement par la documentation, mais encore (et plutôt) par la méditation ou les promenades personnelles comme par la discussion avec les habitants. Car mes séjours s’organisent en deux temps contemporains : une découverte libre, avec un regard naïf et sans contrainte (je me suis bien gardé de faire des recherches préalables), et précisément au hasard de la déambulation, des rêveries solitaires, des lectures personnelles ; mais je suis accueilli par un acteur local, partenaire de Ciclic, lequel dégote localement des personnes ressources que je rencontre, ce qui me permet d’entendre justement la parole vernaculaire, et permet d’accélérer mon immersion au sein du territoire. Le séjour est très court (trois ou quatre jours pleins) mais, en taoïste amateur, je tiens à transformer cette contrainte en force : c’est précisément l’occasion, le kairos, que je cherche à mettre en mots.

Comment s’est déterminé le choix des six secteurs que vous allez arpenter et écrire ? Parleriez-vous ainsi d’une tentative de cartographie ou le terme vous paraît aussi bien insuffisant qu’inapproprié pour qualifier votre travail ?

Comme je vous l’ai décrit plus haut, mais cela pourrait être sept ou dix. Tout le projet des Résidences est une cartographie, en effet, du territoire français ; à ce jour une dizaine sont écrite, une cinquantaine sont en travail (entre leur visite, leur décantation et le cours de leur écriture), et il y a près de 500 terroirs en France… enfin une version italienne commence à poindre, qui s’intitule Permanenze.

La restitution publique de votre travail se décompose, indiquez-vous encore, en deux temps distincts. Comment envisagez-vous cette articulation et en quoi nourrit-elle votre écriture ?

La restitution publique en tant que telle prend en effet deux formes différentes : à la fin de chaque séjour sur un terroir particulier, une rencontre publique ouverte, avec l’acteur culturel partenaire de Ciclic*, permet de confronter quelques idées, de poser quelques questions, et de présenter aussi la nature du projet et ma vision du terroir. Il y aura ensuite, au printemps, un retour sur place, parallèle à la publication des fictions, avec une ‘véritable’ lecture publique, et ce dans chacun de ces terroirs.

Dans votre entreprise d’écriture critique du territoire, vous soulevez deux points enfin qui ne manquent pas d’attirer l’attention. Après avoir dit combien vos textes pourront évoquer les caractères et les clichés des territoires, vous dites que vous en convoquerez les « blessures ». Qu’appelez-vous les blessures du territoire et en quoi leur mise en lumière fait-il partie de votre travail critique de déconstruction ?

Il ne vous a pas échappé que les territoires les plus reculés, les plus ruraux, ne présentent pas dans une forme olympique. C’est justement dans l’intervalle entre le poncif subjectif (éventuellement diachronique) et la donnée objective (éventuellement synchronique), entre ce qu’il croit être et ce qu’il devient que le territoire tire, joue, remue. Et ces mouvements soulignent à la fois ce qu’il voudrait être comme les difficultés qui l’entravent. La traduction du territoire implique de tout traduire, y compris ce qui ne cadre pas avec les clichés ou le folklore ou les attendus touristiques. A ce propos je considère de la même manière, avec le moins d’a priori esthétique possible, la Sologne et le Léon, le Luberon ou le Berry. Charge à moi d’en titrer le sel de la fiction, mais je présuppose que ce sel est partout.

Enfin, ma dernière question porte sur la mise en intrigue du territoire. D’une expression chère à Claude Ollier, il apparaît que votre travail relève d’un « suspense tellurique » et dans ce suspense surgit ce que vous nommez « les rêves » du territoire. En quoi consistent-ils et comment, là encore, les mettez-vous en lumière et en exergue ? En quoi, finalement, votre travail, entre blessures convoquées et rêves convoqués, relève-t-il d’une puissance politique ? Diriez-vous que Situer est un projet politique d’appréhension du territoire ?

Les rêves, je crois bien les avoir mis en balance avec les blessures à peine évoquées. En un certain sens mon travail concerne les communautés (comme je l’ai indiqué dans la présentation du festival Secunda). Or ces communautés sont comme des individus, si l’on veut : il y a une fiction collective, comme il y a une fiction individuelle : nous nous racontons toujours des histoires. Comme un assemblage, une cénose particulière, un terroir s’identifie, se projette et s’élabore. Du moment qu’il y a société, alors il y a forcément politique. Je ne donne pas d’indication ou de direction relatives à mon opinion personnelle, mais je relève des symptômes, si l’on veut. Lorsque j’ai débuté ma résidence en Brenne, c’était le 20 novembre, trois jours après le 17, début de la mobilisation des Gilets jaunes. Dans le même temps, au Blanc, je rencontrais le collectif opposé à la fermeture de la maternité. Evidemment, pour moi, les deux évènements étaient liés, au sens d’une communauté rurale (ou autres qualificatifs quasiment écologiques qu’on voudra appliquer), au-delà des clivages politiques qui pouvaient opposer les deux mouvements. On verra bientôt que ce clivage s’estompera. Ou devra s’estomper, tout du moins, si, effectivement, c’est un projet politique que nous voulons porter, dans un monde où celle-ci est suspecte, empêchée, voire niée (par exemple dans le cadre de l’Union européenne). De fait mon travail n’est pas strictement politique, mais, à l’écoute des habitants d’un pays comme je l’espère, il n’est pas exempt de politique.

entretien réalisé par Johan Faerber pour Diacritik


*la Fol 36 - ligue de l’enseignement de l’Indre, les mille univers, le POLAU-pôle arts & urbanisme, L’échalier, la Bibliothèque départementale d’Eure-et-Loir et le musée Rabelais – Maison de la Devinière