Publié le 08/10/2019

"SITUER" : le Chinonais par Benoît Vincent

Benoît Vincent, au sein du Labo de Ciclic, développe le projet "SITUER", une mise en fiction de six régions naturelles du Centre-Val de Loire : la Beauce, le Berry, la Brenne, le Perche, le Chinonais et la Touraine. L'écrivain et naturaliste propose une cartographie littéraire, une tentative de traduction esthétique de ces territoires naturels emblématiques, une invitation à parcourir, penser et lire nos paysages d'un regard neuf. Il nous livre ici un extrait de son travail en cours...

De deux choses l'une  [Chinon / Tours – Loches]

 

De là partans arrivèrent au port du molin, & trouvèrent tout le
gué couvert de corps mors, en telle foulle qu’ilz avoient
enguorgé le cours du molin.
[François Rabelais]

Le marais est le plus grand de Touraine peut-être, assurément le plus grand du secteur, loin s’en faut. Il est un espace de profusion du cours d’eau appelé Négron.

Le marais est une prolifération du cours d’eau, il est cours d’eau en forme non de lame (comme on parle de la lame d’eau) mais de nappe. La nappe s’écoule non d’amont en aval mais latéralement, et d’ailleurs elle ne coule guère. Elle reste, et elle élabore patiemment cet ensemble féerique et diabolique à la fois (je le sais moi qui ai traversé les marais, habité les marais, arpenté les marais, essoré les marais).

C’est une structure particulière, qui m’a valu bien des tentatives de relations, tantôt poétiques, tantôt journalistiques, tantôt narratives, et la plupart du temps ce furent des échecs. Il est impossible de rendre le marais… ses couleurs, son tremblement, ses frimas.

Le froid du marais, le silence du marais, le vide du marais, le brun du marais, quand, plutôt qu’une sorte de filet il ressemble à une bonde. Une bonde pour l’âme. Un lieu de reddition bénévole.

Je crois que l’homme, effrayé par l’aliéneté du marais, effrayé par le marais, secrètement travaille à son éradication. Dans bien des régions il y est parvenu. On ne compte plus le nombre de marais fossilisés, ou au contraire envahis d’arbustes, mutilés par les griffes de certaines pratiques agricoles, du drainage, de la plantation, du pâturage de ces machines vivantes trop lourdes pour lui.

Qu’est-ce qu’un marais ? Une chose ? Un être ? Un éon ? Une entité abstraite ? Un complexe, un collectif ? Ou bien un simple mot, abandonné à lui-même au coin d’un livre, dans la marge d’un roman, une anecdote dans une chronique ?

 

*

 « Une ville nouvelle ? »

Une ville nouvelle, et une ville complète. Levée, comme une carte, du vide, de nulle part. Une ville céans, avec ses maisons et ses routes, ses édifices et ses monuments, ainsi que sa voirie, qui la relie au réel (les autres villes, les autres nulle part). Une ville avec ses habitants, qui empruntent, comme par miracle, à peine sont-ils construits, les voies et les escaliers, les portes et les ponts. Ils allaient faire une ville nouvelle !

C’est en tout cas se que m’annonça le baron mon oncle alors que nous faisions le tour de son domaine. Nous passions à proximité du marais de Taligny et lors que nous nous approchâmes du gué qui aujourd’hui n’est plus, et que le sieur Rabelais se plût à nommer de Vède, plutôt que de Négron. Le baron reprit : « Voyez-vous, j’aime à considérer que derrière chaque chose se dissimule plus d’une réalité. J’aime à considérer les choses duelles, et non figées dans la gangue de leur identité unique.

Les évènements semblent vous donner raison.

Ils me donneront raison s’ils viennent à leur terme ; d’ici là je crains de trépasser avant de pouvoir contempler leur œuvre. » 

*

Dans le courant des années soixante-dix du vingtième siècle, on décide d’isoler le bief qui alimente le moulin qu’on trouve à l’amont du marais, à l’ouest, de son chenal principal, et on l’envoie baigner le lavoir médiéval à l’opposé ; ce n’est qu’en aval que les deux tresses se rejoignent à nouveau en un seul courant. Mais lorsque le bief se sépare du cours d’eau, il le traverse via un étonnant pont-canal de béton, aujord'huit plein de vase et limon et recouvert de mousses, de lichen, de petites annuelles.

On ne connaît pas la raison de cette séparation des eaux. Mais j’aime savoir que quelqu’un, quelque retraité du syndicat des eaux ou du département (l’Indre-et-Loire affiche maintenant sur ses documents officiels ce logo avec ces mots : Touraine, le département ce qui est non seulement absurde, mais probablement anticonstitutionnel) détient ce savoir, conserve comme un trésor la raison qui a conduit à faire d’une rivière un huit, un tore, un objet d’Eischer ou de Möbius.

Ce que vous voyez n’est pas ce que vous voyez.

Vous voyez le Négron, mais vous voyez la Vède.

Vous voyez l’Indre-et-Loire, mais vous voyez la Touraine.

Cet employé aux écritures, cet homme (ou cette femme) dans son bureau, à l’antenne du département (mais l’antenne du département d’Indre-et-Loire existait-elle dans les années 70 ?) ou peut-être plutôt en sous-préfecture – on est toujours dans la déclinaison, dans le duel1 – peut-être a-t-il signé le document qui autorise la création du pont-canal, qui sépare et isole la rivière d’elle-même… ou bien quelque ingénieur de mèche avec quelque élu et quelque attaché de cabinet ont-ils ourdi un dossier en bonne et due forme, de création du pont-canal, avec exécution par les services techniques de la ville auxquels on a concédé (et adjoint) le matériel de location nécessaire pour la bonne réalisation de l’ouvrage (je pense ici aux coffrages et aux fers à béton, peut-être même quelque outil moins noble ou onéreux mais nécessaire, et cela permet de rajeunir l’outillage parfois ancien de la mairie, c’est l’occasion, savez-vous par exemple que nous disposons de toute une série de gouges, de marteaux-taillants, de hies, de tous types et toutes tailles, dont plus personne ne sait précisément la fonction aujourd’hui ?) 

*

 « Entre-temps le pont, ici s’est une nouvelle fois éboulé, emporté par la crue. On songe à bâtir un autre passage, moins dangereux, à détourner la route... » 

*

Moi je suis venu deux fois dans le coin. La première fois j’ai eu l’occasion de visiter certaines caves souterraines, creusées dans le tuffeau ; la deuxième fois, j’ai eu l’occasion de visiter le marais ainsi que les ouvrages qui le bornent. Ces deux espaces, de quelque manière, sont apposés, les deux versions peut-être d’une même réalité. L’envers et le revers du même décor. 

*

Je déambule sans but dans le paysage et je parviens à Ligré où depuis la vallée de la Loire l’horizon s'est transformé. Ce sont désormais des vignes, un arlequin de vignes, puis, à ma grande surprise, des alignements de chênes, pour les truffes. Des truffières, ici ! Quelle n’est pas ma surprise lorsque je constate de mes yeux que les chênes sont à la fois des chênes pédonculés et des chênes verts, des yeuses ! Des yeuses, ici !

Mes yeuses !

Avec la pierre et la vigne, les yeuses formaient bel et bien un paysage, et c’est ce paysage que je tâchais d’élucider (si on élucide un paysage), mais je ne parvenais justement pas à le pénétrer car je le connaissais trop. Il était comme un reflet dans un miroir. Qui peut atteindre son reflet dans le miroir ?

Et pourtant il fallait revenir, y revenir, sillonner, et arpenter.

Aussi allais-je me perdre le long de la Vienne, le bocage exubérant du Véron. Après tout c’était un tout autre bassin versant, aussi. Je grimpai au panorama de Candes-Saint-Martin pour me persuader qu’il n’y avait pas de venteuse montagne au loin, et si moutonnait une esquisse de mer, qu’au moins celle-ci soit froide et tempétueuse et indomptable infini. Quelques coquilles de l’ouest m'ont distrait. Ne manquait que la centrale nucléaire pour compléter la carte postale provençale. 

*

« On prête beaucoup de qualités aux écrivains, sans doute trop, mais on ne peut leur reprocher, leur manque de tact au regard des réalités du monde. Et cette franchise, quand bien même elle prendrait le tour de la fantaisie la plus fugace, de l’audace irréfléchie qui cède volontiers (et non sans malice) à la passion, détermine par la lecture que nous en faisons notre propre découverte du monde. Je pense précisément à ceci : si deux géants venaient à peupler les collines qui s’épandent sous mes yeux, je ne leur donnerais crédit que dans la mesure où les aventures dont ils seraient les protagonistes ne cachaient, en quelque façon, une certaine rigueur topographique, ou bien une instruction de morale ou de politique, ou encore une leçon de vie, une manière de règle de discours que nous procure leur exemple ou leur société.

En quoi tout roman est double ; non seulement le lecteur écrit le livre que l’auteur lui a lu une première fois, mais dans ce geste c’est aussi un paysage qui est chaque fois échafaudé et renouvelé, à la manière d’un décor de théâtre itinérant.

On argue parfois que le principal tort que portent la littérature et les livres, et en particulier les romans, est d’entretenir une certaine duplicité dans la confrontation du monde. Pour ma part, je gage que cette fréquentation ne développe au contraire un certaine aisance à appréhender l’équivoque qui ne laisse pas de surprendre et susciter le goût de poursuivre la route.

Je me souviendrai toujours de ce que notre professeur d’histoire médiévale, à Tours, nous disait de Jeanne d’Arc : qu’elle n’était jamais qui on croyait, car on préférait surtout qu’elle soit ce qu’on voulait. Et il citait ce passage qu’il nous avait fortement incité à apprendre par cœur : "Le vingt-quatrième jour du mois de février 1449, la Pucelle Jehanne qui avait été en France, revint dans notre région, en plusieurs endroits on la vit, et reconnut. Elle se faisait appeler Claude. Elle fut trahie par plusieurs traits de la Pucelle Jehanne de France qui amena Charles à Reims. Or lorsque Charles lui demanda quel secret ils partageaient, la chronicque [sic] devint obscure : pour les uns elle ne le sut pas ; pour les autres elle ne voulut pas qu’ils l'apprissent. 

*

Je sais bien que tout cela va trop vite, que tout cela est expédié. Les visites, les rencontres. Mêmes les arrêts aux ronds-points, les stations dans la nature, les hésitations à la lisière du bois, au perron devant le coton de neige qui s’amoncelle ou dans l’habitacle face au rideau de pluie battante. Je le sais dans mon corps, dans mes mains, dans mes yeux, je le lis aussi dans la pierre de Chinon, dans les rues de Chinon, que je traverse, fantôme.

Je le trouve encore dans les romans que je lis, dans les lettres que je compulse avidement. 

*

« […] et je raccompagnais mon bon oncle jusqu’au seuil de son manoir. Déjà le froid exhalé des profondeurs de la terre venait ternir les derniers jours de l’année. Entre chien et loup, les formes et les couleurs se mêlaient en des figures grotesques et gigantesques qui impressionnaient jusqu’au plus farouche des mousquetaires. Derrière le mur blanc, qui seul se détachait du fond obscur et brouillé, le baron disparut ; j’entendis encore la porte cochère se refermer et peut-être ai-je aperçu une lueur venue de l’intérieur qui devait être douillet, déchirer les ténèbres, et porter son fumet de soupe sur le silence du sauvage alentours. »




[1] D’ailleurs pourra-t-on parler de Loches ?