Publié le 15/04/2019

"SITUER" : La Brenne
par Benoît Vincent

Benoît Vincent au sein du Labo de Ciclic développe son projet "SITUER", une mise en fiction de six régions naturelles : la Beauce, le Berry, la Brenne, le Perche, le Chinonais et la Touraine. L'écrivain et naturaliste propose une cartographie littéraire, une tentative de traduction esthétique de ces territoires naturels emblématiques, une invitation à parcourir, penser et lire nos paysages d'un regard neuf. Découvrez ici le texte d'une première région explorée...

Menu fretin [36.1 – Brenne – Le Blanc]

 

Microfiction (cérofiction) de la série Résidences et écrite à l’occasion de la résidence Situer organisée avec Ciclic en région Centre-Val de Loire.

 
L’aube a tout d’abord doré les brandes, avant même le moindre rayon. Comme il restait quelques fleurs, elles se sont embrasées, comme n’ayant plus rien à perdre. Les étangs par contre faisaient encore cratères, flaques noires sans yeux, ou yeux sans vie, écrasés au sol, tacitement reconduits.

Je passai de l’un à l’autre, un peu par promenade quotidienne, un peu pour braconner : c’était le moment des vidanges. C’est pas tellement les carpes que je cherchais, c’était plutôt les écrevisses. Mais comme les étangs sont vidangés, les écrevisses se barrent à pattes vers d’autres points d’eau. Je fais ça un peu en loucedé, un peu en gain de cause : mon oncle en possède une tripotée, des pièces d’eau, et je me sens un peu chez moi.

J’étais là, je passais d’une chaîne à l’autre, quand je l’ai vu : un grand et fier animal, garrot massif, un cerf, adulte, des filets de brumes accrochés dans les bois, les yeux trouant les dernières écharpes de la nuit. Il ne me voyait pas (je crois), regardait derrière moi. Que regardait-il ? Je ne sais pas, mais il semblait inquiet et effectivement, d’un bond d’une détente impossible, il ne fut bientôt qu’un bouquet de bruyère frissonnant. Derrière moi, au comble, un autre mouvement brusque et furtif, peut-être ce qui effraya le cerf.

On peut voir ça encore, au petit matin, par chez nous ; la journée n’est pas complètement perdue. 

*

Je devais rejoindre Marc et Samir à 14h au Blanc : non seulement on devait régler l’histoire des papiers de Marc, qui vient de perdre son emploi à l’abattoir et on voulait lui donner un coup de main, mais en plus on devait organiser une partie des pique-nique pour la marche sur Paris, rapport à la fermeture de la maternité.

Ça ça concerne tout le monde, je connais personne qui ne s’est pas mobilisé, d’ailleurs ils devraient nous aider, là-dessus, les gilets jaunes, je sais pas, peut-être y’en a, moi j’en ai pas vus. Et les voilà qu’ils me bloquent à deux pas de la ville. Ils distribuent des chouquettes.

J’aime pas les chouquettes.

Surtout je ne les connais pas, peut-être ils viennent d’ailleurs je ne sais pas.

*

Au café, Ghislaine a l’air fatigué. Le blocage qui n’en finit pas allonge la queue de véhicules jusque devant la devanture, et si ce sont des poids-lourds (et ce sont souvent des poids-lourds), tout le soleil est obturé.

Aujourd’hui c’est langue de bœuf. René est assez fier de ses langues. Il a raison.

Je suis en retard. Samir est resté coincé deux heures à Loches, il a fait demi-tour. Alors Marc est parti. Je reste seul avec Ghislaine qui finit de servir un monsieur avec son petit-fils, et la langue de bœuf. Les frites sont exquises.

C’est René qui souvent m’achète les écrevisses. Il les fait avec le poulet, c’est un délice. Y a pas plus frais. Du coup je suis fier moi aussi quand il fait des écrevisses. C’est mes écrevisses. Moi qui suis bon à rien ou presque, en tout cas pas à la chasse, j’ai l’impression que ça aide un peu.

*

À quinze heures je sors finalement de table. On n’a pas de travail à l’imprimerie aujourd’hui, parce que depuis vendredi on n’a plus de papier et les blocages nous ont mis au chômage technique. C’est marrant ces blocages, quand même, parce que ça nous sort un peu du ronron du quotidien. On s’ankylose finalement avec le travail, on a du mal, ensuite, à trouver l’énergie pour sortir, se faire une balade, apprécier les ciels, profiter du jour qui passe simplement.

Les blocages ça nous a fait comme la neige. Un jour de relâche. Une vacance.

Je me suis dit que tiens, j’allais voir s’il y avait des champignons. Mais pour une fois, il fait beau, j’ai le temps, je ne vais pas aux rosés, sur les prés des chèvres ; je vais tester dans les pins, autour des buttons, je suis sûr qu’on peut en trouver.

Samir au téléphone m’a dit de pas compter sur lui pour les manger, il n’a pas confiance. Samir il n’est pas d’ici, mais il s’est lové comme un ange dans le pays. C’est comme s’il y était depuis sept générations. Un vrai ventre jaune. Il connaît tous les vieux, tous les étangs. Toutes les histoires.

Mais pas les champignons.

J’y suis donc allé. Tout seul. Le soleil est haut dans le ciel, et fait comme dans les films une grosse boule qui tord un peu le paysage. Le fait trembler. Je ne sais pas pourquoi.

En tout cas je me suis garé à l’orée du bois. Les bois vers chez moi à Douadic ne sont pas bien gros, alors je suis allé vers Lancosme. 

*

Toutes les histoires qu’il connaît, Samir, parfois il les raconte. Mais cette fois c’est moi qui pourrais lui en raconter une.

Comme je me dirigeais vers Lancosme, je me suis rappelé que mon oncle avait un petit terrain boisé vers les Chaises, alors j’ai amené la voiture là-bas. (On sait jamais avec tous les vieux sourds ici, on peut se prendre une balle perdue vite fait.) Je ne savais plus trop où c’était mais je savais qu’il y avait de vieux pins, de vieux chênes, hauts dans les étangs. Je me suis garé à la fin d’un chemin qui devenait tout boueux. J’étais dans la forêt, et la seule limite aux arbres était l’eau. J’étais peinard. Pas un bruit. Pas de brise. Le soleil, même dérangé par les hautes futaies, chauffait encore un peu. On sentait bien qu’on était pas loin de la fin fin.

Je frugais dans les brandes, un peu à la zeub, pas tellement concentré au fond sur l’or de la terre. Déconcentré, oui, en fait, par le plaisir d’être sans horaire et sans tâche, égayé par la douceur (pour la saison) et les flaveurs de la mousse, légèrement vinaigrée de l’âcre des étangs. La lande elle sent la lande, y’a pas à dire. Et l’ajonc fait toujours buisson ardent.

Quoi qu’on dise.

J’étais là de fourré en fourré, un peu penché en gravité, un peu suspendu, humant en équilibre, arrachant parfois de la chemise un lambeau, et parfois m’arrêtant pour fumer une cigarette. Le temps passait sans que j’y prenne garde. Et la lumière baissait. Et j’étais bien.

Au loin les tirs de canon à air comprimé, contre les cormorans et les goélands, qui faisaient plein ventre des vidanges, à chaque fois me faisaient sursauter. Et à chaque fois je râlais, souriant, dedans.

Je foumougeais donc quand soudain, au détour d’un bosquet bien épineux, je vis de nouveau un cerf, peut-être le cerf : même stature haute, même noblesse et même hasard sans réciproque. Il ne m’avait pas vu, je devais être contrevent, je m’arrêtai, et il se remit à brouter. Je l’épiai longuement, l’observai, et le suivis dans son aimable cabotage. Il s’arrêtait à chaque clairière.

Je le jure, le petit jeu dura comme ça un temps certain, si long que la nuit tomba ; je passais sous les branches, parfois sous les barbelés, parfois sous les feuilles même. Je me mêlais à la Brenne, je peux le dire. Je m’enfonçais dans la boue, une fois je fis tout un détour dans l’eau tel un ragondin. Le cerf était tranquille, sa couronne l’empêchant de s’embrouiller dans des secteurs non ouverts, tout le contraire de moi. Un bond et il franchit une haute clôture. En m’aidant de griffes, ou de branches, ou je ne sais plus, au prix d’accrocs et quelques égratignures, je traversais aussi. Je sentais le sang et je voyais la bourre qui sortait de ma veste. C’était raccord.

Ce n’est qu’une fois que je le perdis tout à fait (il bondit prestement et s’enfonça loin dans le lointain, en un quart de seconde) que je réalisai que j’avais pénétré la base militaire, sans même m’en apercevoir. Je le perdis tout à fait, il disparut tout à fait, lorsque la balle me tua, net, au milieu d’une clairière. Je m’écroulai d’un bloc, les yeux juste, juste devant trois champignons.