La voix au chapitre

Ce premier dossier de l'année est consacré aux perceptions et pratiques de la lecture à voix haute de textes littéraires, par les écrivains et comédiens. Pour l'introduire, l'écrivain et traducteur Claro livre sa réflexion à ce propos dans ce texte La voix au chapitre. Ciclic a également interrogé plusieurs écrivains, intégrés cette saison dans le programme de soutien aux auteurs et à la création littéraire in situ. Vous découvrirez J'entends des voix un texte de Nicolas Rollet, chercheur en anthropologie linguistique, analyse conversationnelle, et écrivain, basé sur le point de vue du spectateur-auditeur. Bien sûr, on ne peut parler de lecture à voix haute sans évoquer mille lectures d'hiver, manifestation qui permet à chaque habitant de la région d’accueillir un comédien professionnel qui vient lire à voix haute le texte d’un écrivain.  


Claro, auteur, traducteur et lecteur de ses propres textes, nous livre ici sa réflexion à propos de la lecture à voix haute.

Sans doute revient-il aux poètes de nous rappeler les enjeux des lectures publiques. L’écrivain de fiction a pris tellement l’habitude d’exporter oralement sa prose, promotion oblige, dans les librairies ou des salles plus ou moins adaptées à l’exercice (tentes, théâtres, médiathèques…) qu’il oublie souvent que cette forme d’exposition ne saurait se résumer à une simple restitution de la chose écrite.

Sans pour autant devenir un performer ou l’acteur par excellence de son texte, l’écrivain appelé à se lire a peut-être, a sûrement, un enseignement à tirer du travail effectué régulièrement par ceux qui pratiquent la poésie, souvent dans la marge. Il ne suffit pas de s’asseoir et d’ouvrir son livre à la page marquée (quand elle est marquée…) puis de lire, mais à voix haute (quand il y a sonorisation…) pour partager autre chose qu’un simple déroulé d’énoncés.

Donner à entendre la chose écrite n’a, il est vrai, de sens (n’en prend véritablement) que si le texte en question a été écrit/pensé dans un souci non pas nécessairement vocal (la fiction ne tend guère vers la poésie sonore…) mais en tout cas inévitablement musical (voire scénique, cf. Olivier Cadiot). Il ne s’agit pas d’avancer que telle ou telle prose se doit de passer par l’épreuve récitante pour tester/assurer ses positions langagières (quoique…), non, il s’agit d’autre chose : de risquer physiquement un rapprochement entre le texte horizontal, muet, et le lecteur vertical, l’auditeur debout dans la langue de l’autre. D’entrer dans la scansion.

La prose peut y gagner quelque chose – tout comme elle peut y perdre. En effet, la mise en orbite vocale, si elle est orchestrée consciencieusement, permet au texte d’accéder à un autre niveau, d’atteindre une autre intensité, de nouveaux déploiements. Aussi faut-il se méfier de tous les affects avec lesquels le texte joue souvent à son encre défendante, et veiller à ce que l’émotion compactée dans ses lignes (dans ses inévitables plis psychologisants, ses thématiques parfois insonorisées) ne prenne pas l’auditeur en otage : c’est au texte d’avancer, à ses pulsions, et non à ses effets plus ou moins contrôlés. Le texte lu doit et peut s’inventer une autre téléologie.

La réflexion proposée par le numéro 1 de la revue Grumeaux, paru au printemps 2009 aux éditions Nous, ne devrait pas laisser indifférents les écrivains de fiction, dont l’exigence poétique est censée – mais l’est-elle ? – irriguer sourdement un travail pas nécessairement/uniquement narratif. Quiconque (je parle de l’écrivain de fiction) lit ses textes en public – donc, des « extraits » – s’aperçoit très vite que le phrasé n’est pas inné et que certains passages passent plus ou moins bien l’épreuve glottale. Un respect basique du lecteur devrait passer par un minimum de préparation, afin qu’on n’ait pas l’impression d’assister à une laborieuse dictée. Tenir compte, donc, de toutes sortes de facteurs, ainsi que le souligne Christian Prigent : « Aujourd’hui, je compose le programme de mes ‘lectures’ avec quatre types de textes (distribués en fonction de la demande des organisateurs, des types de publics, des lieux proposés, des durées imparties et de… l’inspiration du moment). »

On ne lit pas dans le foyer du Théâtre du Châtelet comme on lit dans une librairie de quinze mètres carrés, on ne lit pas trois minutes comme on lit vingt minutes, ni la même chose, sans doute, on ne lit pas devant quinze connaissances comme on lit devant soixante inconnus – l’intransigeance n’a rien à voir ici : les conditions de lecture peuvent apporter beaucoup au texte, s’en imprégner est donc forcément gratifiant. En outre, c’est le corps qui s’expose, qu’on le veuille ou pas, et non la seule persona littéraire.

Ainsi Jérôme Game a-t-il ces mots plus que pertinents à propos de l’épreuve de l’oral : « Ce qui m’intéresse, c’est quand le texte est un affect, non pas un territoire fixe ou fixable mais une série de mouvements, de relations entre l’intérieur et l’extérieur. La notion de pied-de-biche, d’effraction, que la lecture soit une espèce d’effraction à l’intérieur, à l’extérieur du texte, un entrant, un sortant de lui-même. » On aimerait bien appliquer la pression de ce pied-de-biche à certains textes contemporains pour voir s’ils ont quelque chose dans le coffre, si leur intérieur n’est pas déjà dissous dans un extérieur qu’ils s’imaginent programmé. Mais c’est là peut-être un autre débat. Revenons à nos Grumeaux.

Benoît Casas, toujours dans la même revue, estime quant à lui que « Lire à voix haute c’est répondre de ce qu’on lit », énoncé qu’on peut entendre de plus d’une façon, aucune n’excluant l’autre. La lecture comme « répons » à l’écrit… La lecture assumant le texte… La voix assumant le silence… Et d’ajouter un peu plus loin : « Lire à voix haute c’est sexualiser » : car comment lire ce qui s’est concrétisé au plus fort du corps sans assumer pleinement sa charge, ses fluides, ses tensions ?

Vincent Tholomé – auteur d’un livre intitulé Kirkjubaejarklaustur – touche au plus juste lorsqu’il écrit : « La voix, parce qu’elle est vivante, cherche rythmes, phrasés. Cherche, dans le texte imprimé, ce qui l’intéresse. Là. Dans l’instant. » Question essentielle : qu’est-ce qui intéresse la voix ? Comment va-t-elle, incarnée, puiser quelle matière et comment ? Tous les textes ne sont pas « taillés » pour la lecture publique, certes, mais il en est forcément, dans une œuvre digne de ce nom, qui vont, via la diction, dire autre chose, profiter d’une autre parallaxe.

Bien sûr, cela demande travail. « D’où » – je cite cette fois-ci Christian Prigent – « quelques efforts pour éviter la modulation psychologique et la venue au premier plan des effets d’émotion » – rien de pire que le scribe devenu acteur, voire pitre : son texte le fera trébucher plus sûrement qu’un parent bien intentionné. Et Prigent de raconter qu’il évita longtemps de lire tel texte pour ne pas l’entendre rissoler rudement sur le feu d’un affectif encore trop prégnant. Comment ne pas s’inspirer de la magnifique formule de Cécile Mainardi : « Lire en évaporation continue du signifié » ? On lui adjoindra aussitôt cette autre formule, d’une clarté terrible, signée Jacques Jouet : « La voix me vérifie la page ».

Pour finir, on méditera l’équation de Louis Zukofsky, signalée fort à propos par Stephen Ratcliffe :

"Poétique –
musique

discours
Une intégrale
Limite inférieure le discours
Limite supérieure la musique"

[Claro]

La revue Grumeaux est coéditée par les éditions Nous et l’association grumeaux. (Directeur de publication : Yoann Thommerel)  

Ce texte est une version légèrement remaniée du billet publié le lundi 21 septembre 2009 par Claro sur son blog, Le clavier cannibale, à l’occasion de la parution du numéro 1 de la revue Grumeaux consacrée au thème de la « voix »