La médiation en bibliothèque, témoignage de Corinne Lorentz

Afin d'évoquer l'enjeu de la médiation en lecture publique, et plus particulièrement en littérature jeunesse, Ciclic s'entretient avec Corinne Lorentz de la Bibliothèque semi-rurale de Semoy, notamment pour sa sensibilité à l'aspect territorial et partenarial de son métier. 

 

Votre itinéraire professionnel vous a permis d'élaborer une vision territoriale de votre métier. Pouvez-vous nous dire en quoi le métier de bibliothécaire est, pour vous, en mutation nécessaire, en particulier en section jeunesse ?

Corinne Lorentz : "En préambule, je souhaite souligner que les propos qui vont alimenter ce texte engagent uniquement un parcours et une vision personnels où parcours professionnel et personnel se sont intimement côtoyés pour devenir ce que j’estime être une certaine vision du métier de bibliothécaire au XXI e siècle.

Jeune professionnelle, j’ai eu la chance, ou j’ai saisi la chance d’occuper dès mon premier poste, un poste à responsabilités (création d’une vidéothèque). J’ai intégré une équipe remarquable, généreuse et dynamique. Mes collègues m’ont beaucoup transmis et surtout m’ont insufflé une envie inextinguible de toujours tendre vers l’excellence au bénéfice des publics.

Toujours poussée par la compréhension de ce métier, j’ai souvent assisté à des formations, des  débats, des colloques passionnants qui ont nourri mon désir d’apprendre et d’avancer dans ce métier aux limites un peu floues. Professionnels du livre, acteurs culturels, acteurs sociaux, sociologues, philosophes, équipes de médecins, auteurs, comédiens, artistes, éditeurs, libraires etc., m’ont donné le goût d’un métier engagé et militant. Une technicité acquise et surtout toujours dépassée au fil de ces rencontres pour servir les publics.

Un métier où la question sociale rencontre la question culturelle : ils se valent pour eux-mêmes ; pourtant, ces espaces sont réciproques. Des partenaires de tous horizons, locaux, départementaux, nationaux ont toute leur place et leur légitimité, parfois insoupçonnées, dans la construction d’un projet de territoire.

Mes différentes expériences professionnelles au sein de territoires quelquefois complexes m’ont permis d’aborder ce métier de façon originale sans perdre de vue les missions stratégiques d’accès à la culture.
J’ai travaillé sur le département de l’Essonne : la médiathèque départementale soutenait et soutient toujours en organisant des formations les actions menéees par ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations) association fondée en 1982.
J’ai suivi les formations animées par Marie Bonnafé, psychanalyste et présidente de l’association qui a écrit le livre de référence « Les livres c’est bon pour les bébés ».

Les enjeux sont pluriels, cependant ils peuvent être résumés en quelques axes :

  • Une théorie proposée autour de la langue du récit, qui joue un rôle essentiel dans l’accès à l’imaginaire et à la pensée.
  • Des animations sont mises en place pour lire des livres, là où se trouvent les enfants.
  • Un temps d’échange entre professionnels afin de confronter théorie et expériences.

J’ai occupé un poste sur une ville où se rendait le bibliobus d’ACCES. Nous nous rendions avec les équipes de bibliothécaires sur les places de quartier, au bas des immeubles, aux sorties des écoles pour lire des albums à haute voix aux jeunes enfants.
Je garde en mémoire des rendez-vous où les enfants d’abord étonnés, curieux, puis en joie accouraient quand ils nous voyaient arriver et nous reconnaissaient.
J’étais, moi-même toujours étonnée de ce grand succès et de cette fascination de ce temps d’échange. C’était un moment de fête ! Le mot « rencontrer » prenait alors tous sens  « entrer en relation ». Parfois toute la famille était présente et nous remerciait de cette parenthése dans leur vie.
J’ai également travaillé avec l’association ATD quart monde où par tous les temps nous partions à la rencontre des jeunes enfants, en présence de leurs bénévoles.

Aujourd’hui ces expériences nourrissent ma façon d’appréhender la médiation du livre et la tradition orale en offrant au jeune enfant des temps et des espaces respecteux de leur bien être :

Des temps où la relation individuelle est privilégiée.
Des temps qui peuvent être interrompus, puis repris.
Des temps où l’enfant peut écouter, ne plus écouter, venir, s’éloigner…
Des espaces où le corps et la pensée sont libres de s’exprimer : bouger, parler, chanter…
Être dans l’accueil, tout simplement.

Arrivée en 2011 sur le département du Loiret, j’ai été recrutée sur le poste de directrice de la bibliothèque de Semoy : 3 200 habitants ; 1 200 adhérents sont inscrits aujourd’hui à la bibliothèque. Je quittais un poste sur une ville de 30 000 habitants de la région parisienne où je venais de gérer la construction d’une médiathèque au sein d’un centre de vie social. Inaugurée en 2009, la bibliothèque municipale de Semoy se doit d’être un rayonnement culturel de la ville. Cette volonté politique des élus participe grandement à proposer des projets novateurs."

Vous vous occupez des relations publiques de l'association
"Livres de jeunesse en fête".
Pouvez-vous nous éclairer sur les missions de cette association et sur les objectifs qu'elle se donne en terme de métier ?

CL : "En arrivant, j’ai souhaité rencontrer les partenaires locaux, les professionnels du livre (bibliothécaires, libraires, éditeurs, etc.) du département du Loiret et de la région Centre-Val de Loire. L’association « Livres de jeunesse en fête » qui existe depuis 1990 et dont les missions sont de mutualiser les animations pour développer et promouvoir la littérature de jeunesse correspondait à mes aspirations. C’est ainsi que sur l’année 2013-2014 un grand projet départemental a été lancé associant 11 médiathèques sur le thème du livre et le tout petit.

En partenariat avec Ciclic et animées par l’association Livre Passerelle, des formations ont été organisées pour les professionnels de la petite enfance, du livre et les assistantes maternelles sur l’importance de raconter des histoires aux tout petits.  Des conférences pour un large public se sont tenues aux médiathèques de Montargis et d’Orléans. Ces conférences ont reçu le soutien de l’agence nationale Quand les livres relient. Des spectacles mais aussi une exposition provenant de la bibliothèque de Vigneux (Essonne) ont fait partie de la programmation.

Fort  de ce succès auprès du public, j’ai été contactée par l’agence Quand les livres relient afin de présenter lors de leur Assemblée Générale ce projet de territoire ainsi que celui de la ville de Semoy.  En effet depuis 4 ans, y est programmée une semaine de la petite enfance, construite avec les partenaires locaux.

En construisant des temps forts dédiés à la petite enfance et à la littérature jeunesse sur le territoire, se créent des habitudes de réception des différentes formes d’expression.  A partir d’un thème, d’un album, d’un auteur, tout est prétexte à déclinaison et c’est ainsi que nous mettons un programme en place où tous les sens sont en éveil. Les moments, les propositions sont multiples toujours dans un très grand respect de liberté et de bienveillance. En invitant les parents à participer, ils peuvent alors s’approprier ces propositions qui vont renforcer le lien parents enfants autour du livre. Enfin en créant des partenariats inter- services et associatifs à partir du livre, ces partenaires deviennent eux-mêmes les relais d’une démarche qui vise à mieux comprendre l’importance du livre pour le jeune enfant.

Ainsi la médiation vise à relier les publics pour une meilleure compréhension, appropriation et transmission de ses enjeux.

C’est dans ce cadre qu’un représentant du ministère de la culture, présent à l’Assemblée Générale, et sensible à mes propos, m’a contacté afin que la bibliothèque de Semoy soit représentée aux congrès mondial des bibliothécaires qui s’est déroulé à Lyon en août 2014. Cette distinction fut une très belle récompense pour tous ; celle-ci honore le travail de tous les partenaires sur le département du Loiret, de la région Centre-Val de Loire et sur Semoy.

Ces chemins multiples, exercés sur des territoires différents, m’amènent aujourd’hui à considérer le métier de bibliothécaire comme un révélateur et un accompagnateur d’une société en constante évolution Un métier des possibles, garant d’un accès à la culture (confère la déclaration de Fribourg ; Droits culturels).

Une bibliothèque, c’est un lieu d’itinéraires, de bouquet de propositions de nombreux supports. Une bibliothèque où se côtoient des publics de toutes les  générations …. Un lieu  qui surprend, ose, innove, interpelle, dérange, prend des risques."

Quelle place la littérature jeunesse prend-elle dans la construction
de votre projet d'établissement ?

CL : "Un espace requalifié qui n’a plus de « section », qui devient un espace libre... C’est en ces termes que nous pensons à la bibliothèque municipale de Semoy. La bibliothèque est un lieu de convivialité où les espaces et les collections sont en étroites complémentarités par des aménagements spatiaux qui sont toujours modulables. Être souple et s’adapter…

La médiation autour des collections de la littérature jeunesse tient une place significative au sein de la bibliothèque. Le  jeune public représente une préoccupation importante sur la ville. Les projets sont proposés et construits avec les services de la petite enfance, de l’enfance, l’école de musique, l’éducation nationale, les associations, les parents, les assistantes maternelles… rien d’original, certes ; cependant en invitant les partenaires à prendre part aux projets, en constituant des comités de pilotage, se crée une dynamique d’appropriation des projets et donc de leurs réalisations.  Dans ces cas, la bibliothèque conserve ses missions notamment d’animation et de création de lien social. Ce maillage des publics sur le territoire amène à un certain dépassement de l’accès à la culture et ce toujours dans la bonne humeur. Sensibiliser ainsi les publics aux enjeux  de la lecture auprès des jeunes enfants favorise une meilleure compréhension de l’importance du livre pour les enfants.

Le métier de bibliothécaire, un métier qui articule  des modes de pensées, de vie, d’expression… et qui prend sens au sein de la collectivité des hommes, mais le propos est déjà dépassé car tout change à chaque instant…".