Jean-Pascal Dubost au Magny (36)

Entretien avec Jean-Pascal Dubost, à propos de sa résidence en Berry, à l'automne 2013

Comment est né ce projet de résidence au Magny ?

Ce projet est né assez simplement, assavoir qu’il n’est pas le fruit d’un appel à résidence, comme c’est souvent le cas, mais d’un choix. En effet, l’association Textes et Rêves, en la personne de Marie Poumarat, m’a un jour téléphoné et proposé cette résidence, en place depuis trois ans (Julien Blaine et Edith Azam sont mes prédécesseurs). J’ai de suite accepté la proposition parce que je fus déjà invité au festival de poésie organisé au Magny par la même association, parce que j’y vins aussi en visiteur, et connaissais déjà les personnes qui gravitent autour de cette résidence, connaissais un peu les lieux, que j’avais envie de découvrir.

Quel était votre projet littéraire pour cette résidence ?

Cette invitation tombait on ne peut mieux. En effet, lorsque Marie Poumarat me sollicita, j’étais alors en panne sur un chantier de poèmes depuis deux ans, pour des raisons diverses ; et ne parvenais pas à reprendre ce chantier ; il me manquait moins le temps que l’humeur, la fameuse humeur d’écrire. Ce chantier s’intitulait, dans son inachevé, « Fantasques », et devait être constitué de poèmes très longs, d’un seul souffle, et à sauts et à gambades, suivant les caprices de l’humeur et sur des thématiques variées sinon dissemblables, le fil continu étant le souffle, le souffle de vie à écrire ; ces longs poèmes devant être séparés, à chaque fois, par une page de notes sur l’écriture, pour reprendre souffle-pensé entre chaque poème. Ainsi, ai-je repris ce chantier durant les trois mois de ma résidence, m’astreignant à un travail quotidien, sans relâche, concentré. Je n’étais point venu en touriste, et je comptais bien travailler et travailler, libérer l’esprit des contingences matérielles et sociales, faire le vide de tout cela pour avancer et clore. Au cours de ces trois mois, l’humeur a voulu que je change le titre du chantier, estimant « Fantasques » un peu en-deçà de ce que je voulais faire entendre, pour le ré-intituler « Fantasqueries », qui est un mot que je n’ai point inventé, mais que j’ai trouvé au cours de mes navigations dans les dictionnaires en ligne (le Trésor de la Langue Française), à l’entrée « Fantasque », où il est présenté comme rare, pour désigner un « caractère fantasque », ou, par métonymie et au pluriel, ce qui m’intéressait, la « manifestation de ce caractère ». Le mot « Fantasqueries » est doublement plus long que « Fantasques », et produit mieux l’effet de souffle que le premier titre, qui fait entendre plutôt un souffle coupé.

J’ai pu ainsi terminer des poèmes inachevés, et en écrire quelques autres, durant mon temps de résidence, boucler le chantier, comme je m’étais imposé de le faire. J’ai besoin d’autodiscipline appuyée, pour écrire, sinon rien n’advient ; ce temps de résidence m’a permis de mettre en pratique mon autodiscipline, sans parasitage.

Que vous a apporté le fait d’être en résidence pour votre travail de création littéraire ?

Il serait mal-juste de dire que la résidence a influé directement sur mon travail d’écriture. J’ai continué d’écrire comme j’aime le faire, sinon que le temps qui me fut accordé a permis de lâcher le souffle, et non de le couper, ou de l’entrecouper (et d’en changer le titre), j’ai pu faire se concorder temps long et poèmes longs. Ce qui a influé, en revanche, c’est l’absence de ma bibliothèque. En effet, cette résidence est une résidence continue de trois mois, ainsi ai-je écrit pendant trois mois éloigné de ma bibliothèque, or, généralement, si ce n’est toujours, j’écris avec ma bibliothèque, de façon concrète. Quand j’écris, j’ouvre plusieurs livres, dont je lis des extraits, soit pour qu’ils favorisent l’humeur, soit à dessein de dérober certaines phrases, certains mots, car j’écris au dérobé, en hommage permanent à la littérature et aux écrivains dont je ne cesserai de dire le bonheur de lecture qu’ils me procurent (parlant de ceux que j’aime). J’ai travaillé dans une grande nudité de bibliothèque, ce qui m’a déstabilisé, et m’a amené à perforer encore plus cette chape d’empêchement que je traînais depuis l’interruption du chantier, j’ai écrit sans l’aide de mon Panthéon, avec beaucoup moins de références marquées dans les poèmes, pour le coup. Peut-être, pour contredire mes propos d’ouverture à cette question, est-il possible que la résidence m’ait permis une intériorisation plus accentuée.

Outre l’écriture en mode quasi permanent, je puis dire que la vie d’ermite qui fut la mienne pendant trois mois est un aspect important de ma résidence (j’étais logé dans une petite maison isolée, au cœur du pays de George Sand), livré à moi-même, loin des miens, loin de mon environnement sécurisant ; grâce à quoi j’ai aussi lié des amitiés fortes, paradoxalement (en regard de mon ermitage), avec des personnes proches du lieu où j’étais hébergé, avec Claire et François Poulain (des éditions Collodion), par exemple, ou avec Francine Contarin, plasticienne de La Châtre. De belles rencontres qui vous renforcent dans votre cheminement et votre choix de vie consacré à l’écriture. Quand écrire c’est rencontrer l’autre en-dehors de l’écriture.

En plus du fait évident qu’il libère du temps aux écrivains, l’intérêt des résidences d’écriture est d’apporter, selon moi, une validité à ceux qui font le choix de vivre en écriture. Le caractère institutionnel, le plus souvent, des résidences, confère cette validité, aux écrivains, attestant de la nécessité d’une sorte de mécénat (public, puisque le plus souvent les résidences sont financées par des collectivités territoriales ou par des institutions d’Etat) pour affirmer la reconnaissance des écrivains sur notre territoire (ainsi, il n’est pas futile que, dorénavant, les bourses ou crédits perçus par les auteurs entrent dans la catégorie des « droits d’auteur », au regard de l’Agessa). Elles permettent à certains écrivains, comme les poètes, de sortir de l’ombre dans laquelle le genre d’écriture qu’ils pratiquent les repousse, malgré eux, elles permettent une sociabilité, si je puis dire, du poète, et une visibilité. La reconnaissance sociale et intellectuelle qu’offrent les résidences n’est pas une mince chose. J’ajouterais qu’une démocratie ne peut que s’honorer, de favoriser l’existence des écrivains, de leur donner la possibilité d’expression grâce aux résidences ou aux bourses, au contraire de ces pays où les écrivains sont pourchassés, chassés, emprisonnés sinon assassinés. C’est un signe de démocratie, que la présence d’écrivains, d’artistes, dans un pays, s’exprimant librement, aidés, même si leur expression peut aller à l’encontre de la notion de pouvoir ; les écrivains et autres artistes sont l’auto-critique saine d’une société, c’est en cela qu’une démocratie s’honore de laisser libre cours, de cette manière, à cette auto-critique. 

Être en résidence en pays de George Sand a-t-il eu une incidence sur votre travail en cours ?

Comme je l’exprimais précédemment, faire concorder temps longs et poèmes longs est probablement le fruit de cette résidence. Mais ce temps de résidence, et je poursuis mes paradoxes, m’a aussi permis d’agir contrairement à mes acquis d’écriture. En effet, je suis très long, avant que de prendre la décision d’achever un poème, d’achever un chantier. Il est arrivé ceci, durant ma résidence, que j’ai écrit neuf poèmes impromptus, courts, en bloc, à la vitesse de l’éclair, assavoir en quatre jours, ce à l’invitation amicale de Claire et François Poulain, les éditeurs de Collodion. Ainsi, en une semaine, un livret (Neuves) fut écrit, imprimé et publié, et lu en public (dans la librairie Arcanes, à Châteauroux), au cœur de ce temps de résidence ; un imprévu que j’ai vécu comme une bouffée d’oxygène, un pas de côté du travail plus lourd que représente « Fantasqueries », et savoir cela possible, l’écriture suscitée par l’amitié, l’écriture vécue imprévisiblement, soulignant son caractère… fantasque, chez moi, est un grand plaisir, et me démontre aussi combien la contrainte me sied, puisque l’enjeu de Neuves était sa concentration temporelle, de l’écriture à la lecture publique.

Il arriva aussi ceci que mes rencontres hors ermitage m’ont mené à croiser le chemin de Francine Contarin, à découvrir ses œuvres de plasticienne à l’occasion d’une exposition à Ardentes, de croiser son chemin, à elle, et… sa voiture, qui est une petite œuvre d’art brut sur quatre roues. J’avais déjà repéré cette voiture, au cours des années précédentes où je vins au festival de Magny, stationnée à La Châtre, et j’ai eu le bonheur de rencontrer sa conductrice et créatrice ; aussi, j’ai eu l’idée et le désir d’écrire une fantasquerie à propos de cette voiture, sorte de corne d’abondance brute des plus fantaisistes, titrée : TWINGO FCQ-3393-EW36 

Quelles ont été les actions culturelles que vous avez menées (ateliers, rencontres publiques, scolaires, etc.) et quel est pour vous l’intérêt de ces temps d’ateliers et d’échanges avec le public ?

L’association Textes et Rêves ne m’a pas surchargé d’interventions, et je l’en remercie. J’ai donné deux lectures et rencontré des collégiens et lycéens, ce qui me fit grand bien, car me permit de sortir un peu de mon ermitage d’écriture, et de continuer mon militantisme en faveur de l’écriture poétique vivante. J’avais besoin de bouffées d’extérieur, au cœur de mon temps de travail érémitique. Et j’eus de belles bouffées d’air, des rencontres inoubliables, avec les lycéens du lycée de La Châtre, notamment, avec les collégiens de Neuvy-Saint-Sépulcre.

J’aime aller à la rencontre des publics, cela participe de mon militantisme, disais-je. Il me plaît de démontrer que la poésie repose sur du vivant, qu’il y a de la chair, du souffle, de l’énergie, de l’appétit, le goût des bonnes choses, derrière les livres de poèmes ; il me plaît d’aller casser un peu les clichés qui pèsent sur la poésie comme une chape, notamment celui de l’inspiration comme seul principe d’écriture d’un poème.

Si je puis concevoir qu’une résidence d’écriture ait pour seul contrainte… l’écriture, qu’un écrivain soit invité pour écrire, et rien de plus, pour ma part, j’aime la part publique, extérieure, des résidences d’écriture. Elles favorisent les rencontres humaines, favorisent la « sociabilisation » de l’écrivain, et notamment du poète, aèrent l’esprit, et puis, il ne faut point se le cacher, il fait grand bien à l’écrivain de rencontrer des publics scolaires qui ont lu quelques-uns de ses textes, qui ont fouillé dedans pour soulever des questions, car après tout, un écrivain a bien besoin d’être lu, et si les résidences offrent à des écrivains peu connus de connaître un peu de reconnaissance, ce n’est que bénéfique pour la poursuite de son cheminement. Je suis favorable à ce que la création poétique vivante entre… de son vivant, dans les établissements scolaires ou les bibliothèques ou les librairies, et autres lieux publics ; la résidence d’écriture permet cela. Il est une bonne mesure à trouver, en accord avec l’écrivain. Je suis mitigé, par contre, sur les ateliers d’écriture pendant une résidence, car amener les autres à écrire, quand on est en plein travail sur un manuscrit, au cours d’une résidence, peut être une difficulté, pour l’auteur, qui lui-même est concentré sur son propre atelier. Les lectures publiques ou rencontres ponctuelles ont une certaine légèreté qui, à mon avis, n’entrave pas l’avancée de l’écrivain en écriture. Un atelier d’écriture, c’est plus lourd à porter ; ainsi je pense qu’il faudrait s’abstenir des ateliers d’écriture, pendant une résidence, car ce peut être une charge, pour l’auteur.

Où en est aujourd’hui votre texte,  et quel est son avenir ?

Oui, « Fantasqueries » est achevé dans son premier jet. Je le laisse maintenant se faire oublier dans un coin de mon ordinateur, car j’ai été tant immergé dedans pendant trois mois que je n’ai pas le recul nécessaire pour juger quoi que ce soit. Je le sais achevé, mais inachevé aussi, je sais qu’il va me falloir le retravailler encore un peu avant que d’en assumer la publication. Je replongerai dedans quand je sentirai le moment venu ; en revanche, je n’ai aucune idée de l’éditeur auquel je le proposerai.

Quels sont vos projets à venir ?

Je ne sais jamais que répondre à cette question. Sur le plan de l’écriture, je dirais le désir de reprendre, poursuivre et achever un récit, entamé concomitamment à « Fantasqueries », suspendu pour les mêmes raisons. Mais aussi de continuer à vivre des activités périlittéraires qui me permettent de vivre en écriture (résidences, ateliers, rencontres…) depuis plusieurs années, et ce de façon plus sereine que depuis deux ou trois ans ; ne plus être empêché d’écrire.