Être libraire, demain

Après Être bibliothécaire demain, Ciclic poursuit son cycle "métiers du livre" avec Être libraire demain. Au contexte de fragilité que connaît la profession - même si les derniers chiffres des achats en librairie laissent espérer une embellie - la révolution numérique qui touche aujourd'hui tous les secteurs de l'économie s'ajoute aux bouleversements de l'écosystème du livre.
Ce dossier évoque les questions suivantes : Quelle place donner au livre numérique ? Quelles incidences aura le livre numérique sur les pratiques du lectorat de demain ? Les libraires doivent-ils se positionner dès maintenant ? Quelles formations mettre en place pour faire face à ce nouveau défi ?

Deux professionnnels de la librairie nous livrent ici leurs points de vue et visions sur l'avenir de la profession.

 

> Immersion au cœur du métier,

par Maya Flandin, directrice de la librairie Vivement dimanche à Lyon et vice-présidente du Syndicat de la librairie française (SLF)


Comment définir la librairie de demain quand on sait qu’elle va dépendre essentiellement du lectorat de demain, c’est-à-dire de cette génération ultra-connectée qui tient le monde à portée de smartphone, et qui paradoxalement redécouvre l'écrit et la lecture par ce biais ? Notre conviction que la lecture d’un livre reste une expérience irremplaçable sera-t-elle suffisante ? Certainement pas. Il va falloir nous adapter en permanence à une génération que nous ne comprenons pas toujours. Pour ce faire il faudra bien s’y intéresser, sans la juger. 

Les études tendent à prouver que le nombre de lecteurs s'étend constamment, tandis que le nombre de forts lecteurs diminue. Plutôt que de déplorer que les jeunes ne lisent plus (déploration qui renvoie à un passé mythologique), on pourrait commencer par s'étonner avec Christine Detrez(1), sociologue, qu’à l’âge de 11 ans ils sont 33,5 % à lire chaque jour malgré les sollicitations incessantes, entre autres, d’internet et de la télévision. Les ados lisent et plébiscitent certaines séries ou auteurs, d’autres sont férus de mangas, de comics, de BD, de nouveaux booktubers apparaissent chaque jour. 

Pour les jeunes non lecteurs on peut se prendre à espérer comme le suggère Sylvie Octobre(2) que le livre papier tende à retrouver l’attrait qu’il perd à partir du collège, dès lors qu’il est assimilé à une injonction avec production de résultat. Comment ? Si le livre numérique continue à s’imposer comme support privilégié des contenus liés au savoir et aux apprentissages, le livre papier peut conquérir une place lié au plaisir : le contact, le papier, l’odeur, le bruissement des pages, l'illustration, le graphisme, la possession...

Toutes ces expériences que nous éprouvons lorsque nous passons la porte d’une librairie ou d’une bibliothèque. 


Tant qu’il y aura foison de contenus la réalité d’une médiation sera nécessaire

 

On sait maintenant que le livre numérique ne crée pas de nouveaux publics. Donc certes les libraires doivent trouver une solution pour proposer des contenus sur tous les supports possibles (du grand format au poche en passant par le numérique et le livre audio), et pour ce faire déployer des moyens techniques, mais cela ne modifie pas leur rôle fondamental. Tant qu’il y aura foison de contenus la réalité d’une médiation sera nécessaire.  

C’est là qu’intervient la librairie. Un lieu avant tout, où il doit faire bon flâner et toucher des livres parce que le lieu est beau, parce que tout y a été pensé pour l’accueil : les matériaux, la circulation, les couleurs, l'accessibilité des livres, la signalétique claire qui permet l’autonomie, les vitrines alléchantes, belles, étonnantes, intrigantes, propres à intéresser des lecteurs avertis et à capter des novices.  Un lieu d’information culturelle, de discussions et d'échange qui offre des services efficaces, facilitant vie du lecteur : une rapidité de livraison de commandes, un site pour réserver des livres à n’importe quelle heure, des paquets-cadeaux soignés, des bons-cadeaux...  

Après avoir découvert le lieu il y a la rencontre avec le libraire, sa capacité immense de lecture, sa connaissance approfondie des catalogues éditoriaux, en même temps que son indispensable formation à la gestion. Son écoute active pour être au plus près de la demande du lecteur. Sa capacité à proposer, à ouvrir la réflexion en plaçant judicieusement tel livre à côté d’un autre, parce que les livres correspondent entre eux et produisent du sens et des envies. Sa propension à se mouiller pour défendre un texte. Son souci de promouvoir le lien social, de s'imprégner de la richesse de la vie culturelle au sens large, de faire des passerelles entre les publics. Toutes ces valeurs sont des valeurs d’avenir. 

Et comme toujours, rien ne sert d’avoir un savoir-faire sans le faire savoir ! Plus que jamais le libraire devra accepter de communiquer et d’en faire un enjeu. La situation économique fragile des librairies les oblige à compter sur leur inventivité et leur capacité à mutualiser les idées et les moyens. C’est vrai pour la communication et l’appropriation technologique mais aussi pour le pilotage de nos entreprises. L'articulation régionale (les associations de libraires et l'exemple en Rhône-Alpes du site de géolocalisation Chez mon libraire) et nationale (Syndicat de la librairie française avec l'avènement d’un outil d’aide à la gestion : l'observatoire de la librairie) démontre que la mutualisation de moyens nous permet d'exister et de faire exister un réseau dense de librairies, que nous envie le monde entier.

S’adapter au client, c’est accepter de le sonder et d'échanger avec lui pour mieux le connaître et lui proposer des animations proches de ses aspirations, dans un esprit de partage, pas de distillation d’un savoir. Les résultats de l'étude OBSOCO(4) nous ont surpris car ils ne corroboraient pas toujours nos intuitions ; pour autant il est salutaire de toujours s’interroger.

Nous avons pu constater qu’il fallait faire évoluer nos propositions si nous voulons continuer d'être ce lieu privilégié où l’on rencontre des auteurs, ce domaine des idées, de la beauté, de la lecture à voix haute qui procure des moments entre parenthèses. Pour ce faire, il s’agit d’entendre la volonté participative du public, d’en tenir compte.

Nous sommes souvent devenus libraires par amour de la littérature. Or actuellement le genre le plus lu après les romans sont les ouvrages de vie pratique(3), domaine que nous avons tendance à mépriser. Mépriser un genre, c’est mépriser un public. Or nous avons besoin d’attirer ce public qui s’informe sur des blogs et achète ses livres sur internet. Idem en ce qui concerne les littératures de l’imaginaire qu’il va falloir nous réapproprier.

Un autre rayon, plus considéré celui-là, mérite toute notre attention : le rayon sciences humaines. Peu de jeunes libraires en font leur spécialité pourtant un travail est indispensable pour le promouvoir et contribuer au débat en prenant le temps de l’approfondissement. Les événements récents ont poussé un public avide de comprendre en librairie. Si nous en doutions nous avons été confortés dans l’importance du rôle du livre pour décoder le monde. Il nous faut lire et faire des choix, organiser des rencontres, bref rendre les sciences humaines vivantes.(5)

Pour prendre une véritable place dans la cité, rendons-nous indispensables : garants de la pluralité éditoriale et de la circulation des idées.

Le lectorat de demain se compose des enfants et adolescents d’aujourd’hui. Les accueillir, les comprendre, les conseiller et échanger avec eux est primordial. Soucions-nous dès à présent, de leur procurer des livres de qualité (exemple de l’Opération Donnez à lire !), tissons un lien plus étroit avec les bibliothèques. Demain les librairies n’en seront que plus fréquentées.

(1) in Lectures et lecteurs à l'heure d'Internet sous la direction de Christophe Evans, Cercle de la librairie, 2011.
(2) La lecture à l'ère numérique, Sylvie Octobre, Études 5/2013 (Tome 418), p. 607-618.
(3) Les Français et la lecture – Etude Ipsos du CNL Les français et la lecture, mars 2015.
(4) Les clients de la librairie indépendante -Mieux les connaître les fidéliser, étude réalisée par l’OBSOCO pour le SLF, 2011.
(5) Une formation initiée par Xavier Moni, Vice président du SLF a eu lieu dans 3 régions cette année.

 

> Réflexions sur la formation des libraires de demain

par Guillaume Gandelot, président de l'Institut National de Formation de la Librairie (INFL) 


Interroger les modalités de la formation des libraires a fortiori "demain" amène immédiatement à devoir présenter les principaux questionnements d’aujourd’hui. Celui qui réfléchit à ces questions est en effet face à deux interrogations principales. La première tient à celle des publics de la formation et des outils d’enseignement qui leurs sont le plus adaptés. Avec pour enjeu central de trouver et de former les futurs libraires, tout en permettant à ceux en exercice de mieux se former. La seconde interrogation tient au contenu de la formation avec là aussi une question centrale liée aux aspects du métier de libraire que nous devons transmettre, avec en creux une réflexion sur l’identité et la nature même de cette profession.

  • Les publics de la formation

Il est d’usage de distinguer la formation initiale de la formation continue avec pour chacune d’entre elles des enjeux différents. Pour la formation initiale il s’agit aujourd’hui pour le métier et ses lieux de formations d’attirer des étudiants aux profils variés correspondant à la variété des librairies, avec une attention particulière pour ceux avec un parcours universitaire consistant. Pour ce faire il est fondamental de penser et de mettre en place une filière diplômante attractive, reconnue, offrant des passerelles aisées pour des libraires qui souhaiteraient à terme connaître d’autres expériences professionnelles. Ils sont en effet nombreux à prendre avec succès d’autres chemins après quelques années passées à exercer ce métier. Ce qui montre soit dit en passant que la librairie est une porte d’entrée riche de possibles vers des professions liées ou pas au monde du livre.

Le public de la formation continue est plus hétérogène encore. Il est à la fois composé de libraires en exercice et de personnes en reconversion souhaitant pour la plupart d’entre elles reprendre ou créer une librairie. Notre tâche consiste à cet endroit à leur proposer une formation efficace en lien étroit avec leur projet, avec dans la mesure du possible des parcours individualisés accompagnés s’ils le souhaitent de professionnels aguerris. Pour les libraires déjà en poste, la situation est plus complexe. D’abord évacuons le stéréotype selon lequel les libraires ne se forment pas, il est excessif. Nous sommes cependant confrontés à deux ordres de difficultés, la première tient à la faible appétence pour les formations dites « rayons », celles qui tiennent à la connaissance et aux usages des livres qui les composent. L’autre tient à la structure des entreprises qui sont très majoritairement des TPE avec pour conséquence une réelle difficulté à consacrer du temps à la formation sans nuire à leur activité. 

Ces deux difficultés doivent amener à s’interroger sur les outils de formation à proposer aux libraires. Pour pallier le manque de temps dont ils disposent et l’éparpillement des librairies sur le territoire, il est certain que nous serons amenés à développer fortement les formations à distance, avec des formes souples, individualisées, et adaptées aux contraintes de notre métier.

  • Les contenus de la formation

L’interrogation sur les contenus de la formation des libraires nous écarte des réflexions sur son ingénierie et ses méthodes pédagogiques pour nous amener au plus près de celles portant sur le métier, ses savoirs et ses pratiques. La formation est l’acte par lequel ce métier se transmet. Afin d’identifier clairement ses parties, il faut distinguer trois ensembles de connaissances propres à notre métier. Le premier a pour objet la relation client comprise dans une acception large de la notion qui va de l’accueil, du conseil, des animations à la circulation et l’ambiance dans la librairie, en passant par l’art de faire une table ou une vitrine par exemple. Le second porte sur la gestion d’une activité commerciale, le troisième à la connaissance des livres.

Si le cœur de la relation à nos clients n’a pas été structurellement modifié ces dernières années elle a connu tout de même de sérieuses inflexions. Je citerai à titre d’exemple le numérique qui s’est imposé notamment comme outil de communication et de vente en ligne, l’importance prise par la qualité de l’accueil et du conseil, ainsi que les problématiques liées au transport et au délai de livraison. Une formation de qualité doit maitriser et anticiper ces évolutions. Il en va sensiblement de même pour les formations en gestion.

Pour finir, évoquons brièvement ce qui semble aller de soi : la connaissance des livres et la maîtrise des assortiments. Il y a là un chantier important pour la formation. À quoi devons-nous former ? Le champ est immense. S’agira-t-il de mettre l’accent sur la culture générale, ou bien de favoriser et de professionnaliser une curiosité indispensable pour l’époque, ou alors de s’attacher à la nécessaire compréhension et maîtrise des catalogues des éditeurs (catalogues qui demeureront in fine l’outil de travail privilégié des libraires) ? Cette culture spécifique du libraire est certainement construite par tout cela à la fois, et elle reste aujourd’hui comme demain l’enjeu crucial de la formation des libraires et le plus sûr garant de leur avenir.