Emmanuelle Pagano en résidence d'auteur au Blanc (36)

La Fédération des organisations laïques de l'Indre accueille du 1er février au 1er mai 2016, l'écrivain Emmanuelle Pagano. Lors de sa résidence en Brenne, elle poursuit l’écriture d’une trilogie romanesque intitulée Trilogie des rives, trois fictions autour de la relation de l'eau et de l'homme, du naturel et du bâti, de la violence des flux et celle des rives qui les contraignent. Le premier ouvrage, qui a pour titre Ligne & Fils, concerne les sources, rivières et moulinages, et est paru en février 2015 aux éditions P.O.L. 
Durant ces trois mois de résidence, Emmanuelle Pagano partage son temps entre création artistique et rencontres avec le public castelroussin.

Le projet d'écriture d'Emmanuelle Pagano :
"Depuis le début de l’année 2013, je suis engagée dans l’écriture d’une trilogie romanesque sur la relation de l’eau et de l’homme, du naturel et du bâti, de la violence des flux et celle des rives qui les encerclent. Ce chantier devrait m’occuper au moins cinq ans. Le premier roman, paru en février 2015 chez POL se penche sur les sources, les rivières et moulinages (avec comme référents essentiellement certaines vallées ardéchoises et le plateau d'où elles descendent), à travers une histoire familiale sur cinq générations. J’envisage deux autres volumes, sur lesquels j’ai déjà commencé à travailler, l’un traitant des lacs de barrage (le lac du Salagou et la vallée qui l'accueille), et l’autre ayant pour sujet les fleuves, estuaires, mers, océans et marées, marais, étangs. Les trois tomes interrogent le subtil équilibre de la gestion de l’eau sur un territoire donné.

Plus que la nature seule et sauvage, c'est la nature plus ou moins domestiquée par l'homme qui m'intéresse et me touche. Les lapiaz, les drailles, les terrasses, les retenues et dérivations d'eau.

La Brenne, grande zone humide du cœur de la France, pays des mille étangs, qui, organisés en chaînes, se vident les uns dans les autres (avant de s'épancher dans la Cleize au nord ou la Creuse au sud), me paraît être un pays d'exploration très intéressant pour ces recherches. Créés au moyen-âge (au moment de l'arrivée de la carpe en France par le Danube*), par les seigneurs et les moines qui possédaient de grands domaines, voués dès leur origine à la pisciculture, les étangs sont un en effet paysage créé par l'homme, modelé par l'eau dont il a savamment détourné et ralenti les cours, et ce, sans creuser : le terrain étant imperméable, il lui suffisait d'élever des chaussées (des digues) au bon endroit dans le bassin versant, pour retenir l'eau, en respectant la déclivité du terrain pour que l'eau s'écoule d'étangs en étangs par des bondes d'évacuation, des petits canaux, et tout un système de vidage, de remplissage, plus ou moins lentement, pour ne pas amener trop de vase.

Sans l'homme, il n'y aurait pas d'étang en Brenne, il n'y aurait même pas d'eau, en dehors des quelques rivières et des ruisseaux d'hiver, petits cours d'eau temporaires vite asséchés au printemps.

Les étangs, voisinant avec quelques vaches (car pisciculture et agriculture ne vont pas l'une sans l'autre en Brenne) subsistent grâce à la pêche : si les étangs n'étaient pas pêchés, une fois par an ou tous les deux ans, la Brenne, cette étendue d'eau, de roseaux, de boue, de brume, de reflets de lumière, disparaîtrait. Sans pisciculture, sans nettoyage, sans vidange annuelle, ce paysage, et le milieu naturel, la biodiversité qu'il permet, seraient détruits par l'envasement, l'invasion de saules, tout comme un pré sans vaches devient très vite une forêt. Un calendrier précis des pêches, d'aval en amont, et tout un travail de maintenance et de surveillance permet de conserver cette oeuvre humaine créée sur le support accueillant de la nature.

C'est cette recherche du niveau d'eau idéal, ce maintien d'un équilibre subtil et précaire, permettant la sauvegarde de cette si belle zone humide, que je voudrais venir étudier en Brenne, en parcourant ce paysage, mais aussi en rencontrant gardes, pêcheurs, pisciculteurs et leurs employés, propriétaires, c'est-à-dire tous les artisans de ce paysage.

* (rentrée tout juste de Belgrade, où j'ai habité pendant un mois tout près du Danube, il me parait intéressant de faire un lien avec mes impressions serbes, via le trajet de ce poisson migrant)" 

[E.P.]