Publié le 26/04/2017

Vingt-et-un pour la route – #1 Récits de la 10e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 10e saison de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir la suite de la série que vous retrouverez chaque mois sur ce site.

Vingt-et-un pour la route

Où l'on verra nos comédiens-liseurs, lâchés comme un vol de perdreaux géants dans cet ailleurs-là-bas qui fait l’ici et le maintenant des Mille Lectures d’Hiver depuis dix ans. Ces hommes-orchestres sans autre instrument que le livre à transmettre, avec leur voix en bandoulière comme un porte-harmonica autour du cou, parcourent cet inconnu fait de marécages asséchés, de landes, de fagnes et de Châteaux de la Loire. Ce n'est pas un tourisme – les acteurs n’ont pas de temps pour cela : c'est un défrichement. Toute exploration du paysage est une défloration de soi. L'état poétique du lecteur découle moins du livre à lire que de sa confrontation avec la route. Il apparaît avec la plus blanche des clartés que, semées au centre de l’inaction apparente des hommes et de la nature durant les trois premiers mois de l’année pris par le froid, ces lectures hivernales peignent l’état des lieux d’un monde qui se vit : celui que nous habitons, tous autant que nous sommes si nous le voulons, en poètes.

Je suis chaque fois cueilli par le trouble quand je relis les carnets de route de mes confrères les Mille Lecteurs d’Hiver. Ils me greffent une mémoire alternative, s’imbriquant dans la mienne avec la perfection du cube. Mon existence, secondée par cette autre vie dans la vie, la leur, celle du comédien en tournée, se réverbère le long de mon expérience passée, et je sens me frôler les sensations qui furent les leurs – ou peut-être bien que je crois, par la magie sincère de leurs procès-verbaux ou de leurs narrations, avoir déjà vécu ces périples et l’historique de leurs rencontres. Qui sont d’abord des rencontres avec le paysage :

« Quand tu traverses les bois / Quand tu doutes de trouver ton chemin / N’oublie pas que celui qui se perd dans les chemins forestiers / A lui seul une chance de trouver la clairière qu’on nomme l’accueillette / Où la jeunesse éternelle réchauffe le cœur et ravive la flamme du colporteur / N’oublie pas de te perdre »

« Tu conduis prudemment sous la pluie, dans le noir. La route est droite et monotone. Tu bailles comme avant de monter sur scène. Ton esprit est concentré sur le livre à lire et ton corps demande autre chose que de faire de la route mais tu aimes cette contradiction, elle est la signature d’une vie riche. Tu arrives à Epineuil Le Fleuriel et c’est le vide, un grand vide monumental, il n’est que 18h30 pourtant mais pas un chat sous la pluie, pas une devanture de commerce allumée. Cette route plate et cette arrivée dans cet ordonné inconnu et peu vivant fait monter un semblant d’angoisse que tu écrases aussitôt en cramant tout de même une cigarette, dans le froid, sous un demi porche, qui te protège à moitié. Il n’est que 18h30, tu as une demi-heure pour ouvrir les côtes flottantes, fermer les yeux et te laisser bercer par la langue de l’auteur qui évidemment fredonne dans ta tête. Tu te blottis dans ta voiture en attendant 19h où normalement, une personne de l’association doit t’accueillir. »

 « C’est un fait, les Mille Lectures d’Hiver me font découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles villes, de nouveaux villages, des vies qui n’ont rien à voir avec la mienne… Je suis un caméléon. Les voyages, les multiples déménagements m’ont poussé à m’adapter : toujours se fondre dans le milieu, toujours aux aguets, en observation. Et pourtant je suis acteur, je dois donc agir dans mon milieu et affirmer une identité. Comme sur un fil je navigue sur cet « effacement affirmé », entre apparition et disparition. »

Parfois, à les lire je crois avoir déniché un Van Gogh impossible :

 « J’ai du soleil jusqu’à Bourges, un énorme nuage gris fer. Le soleil perce. Arc-en-ciel. Dans un champ, un arbre jaune illuminé sur fond de ciel noir. »

La vie à une heure de chez moi comme je ne l’ai jamais vue. Et vite, le tableau se fait cinéma, mouvant, incapturable :

« Mais déjà quand tu arrives sur ce petit canal, après t’être un tout petit peu perdue, alors tu vois une lumière de printemps, un rayon de soleil entre les gouttes dans un tourbillon de vent. Et les gens t’accueillent si gentiment et si simplement que c’est tout naturel, tu te sens bien à l’aise dans cette maison ouverte sur les champs et le canal, dans toutes les directions. »

Les couleurs bougent, parce que les lecteurs sillonnent le monde de jour comme de nuit, ils n’ont d’heure qu’à la montre des autres, et règlent leur pas sur vos aiguilles, toujours un pied dans la course pour vous parvenir :

« Sur la place de Villeperdue / il fait nuit depuis longtemps / En face, sur la place de l’église / le sapin de Noël garni de boules se balance. / Non loin, / Un train passe et siffle dans la nuit. / La musique grince et meurt en silence. »

« Soleil sur la route, les Mille Lectures nous font traverser l’hiver, le printemps c’est demain, les rues de Bourges sont baignées de lumière ce dimanche. »

 « J’arrive dans un village sans lumière avec des allures d’un autre temps. Cela m’interpelle. J’arrive dans la cour, pas de lumière non plus… il y a une coupure d’électricité dans tous les villages. Cela arrive parfois. »

Sachez-le une bonne fois pour toutes : les acteurs ne roulent pas tous carrosse, il suffit de les voir débarquer au volant de leur musée sur pneus, ils sont trop souvent des êtres précarisés à l’extrême, ignorant où leur existence, sans visibilité de l’avenir, saccadante et clairsemée, les conduira ou non lors des six prochains mois ; ou espérant, sans plus de certitude que de naïveté, la concrétisation d’une promesse d’embauche faite il y a trop longtemps déjà. Mais un acteur, ça n’attend pas, ça agit. Même en coulisses. Même hors-cadre. C’est d’autant plus merveilleux de lire ces impatients, ces oiseaux paniqués qui ont fait métier de leur angoisse, ces brûlants météores en boules de flippés, professionnels de la recherche d’un futur sans durée, savoir arrêter leurs yeux sur l’Univers. Leurs yeux, et leurs phrases. Du monde, ils font un belvédère perpétuel. Beaucoup de ces gens courent après le travail, foncent dans l’adversité et les embûches, et conservent pourtant la très grande force de boire le paysage, de savoir s’abasourdir devant le don de la vision. Je m’émerveille de l’émerveillement des acteurs, parce qu’ils vivent cette tournée de lectures comme un cadeau, cadeau qu’ils me tendent par la bonté simple d’une seule de leurs restitutions. Ils me peignent des souvenirs d’une vie que je n’ai peut-être pas connue, redessinent en moi les circuits, renomment les préfectures, les quartiers, les rues, déplacent les demeures. Ce pourrait être n’importe où, oui, mais c’est un endroit qui n’existe que dans ses bonheurs à elle ou lui : 

« Hâte de découvrir ce lieu…

La route est un peu longue, mais je longe un bon moment avant mon arrivée les bords de Loire et ça, c’est toujours magique ! Surtout à la tombée de la nuit. Puis je traverse un pont et apparaît devant moi ce beau village avec son château en hauteur ! Magnifique ! Heureuse d’être là et d’y passer la nuit. Découvrir un peu cet endroit demain matin. »

« C’est la ville, proche des boulevards de circulation intense, une maison haute, la lecture a lieu sous le toit et plus je monte plus j’oublie le trafic, le bruit de la ville, là-haut, sous la charpente, tout est calme, beau, apprêté pour l’événement, à côté de la chaise qui m’est attribuée, s’allume un grand nombre de bougies créant l’intimité, on dirait presque un « autel dressé au livre. »

La traverse est impériale, l’à travers impérieux, ils disent les franchissements du fleuve, les descentes en sous-bois qui creusent un axe dans la chair des arbres et les champs ouverts en deux par les autos, fusionnées à leurs conducteurs :

« Pour arriver on passe par des petites routes d’une beauté à couper le souffle ; ruisseau, forêts, collines. »

 « La route de brique jaune n’est plus droite et ne parcourt plus les champs, elle traverse les forêts grises de l’hiver. Je suis un naufragé dans mon bolide à l’aventure sur la route. Le compteur tourne, la radio crépite, un cerf, comme un diable me salue. »

Oui, la rencontre avec le paysage sera aussi forcément, pour qui roule beaucoup, la rencontre avec l’habitant. Et outre le chêne ou la sarcelle d’hiver, le premier hôte à sectionner nos trajectoires, c’est l’animal. Il coupe ton temps en deux moitiés inégales, et t’offre la plus grosse, ton souvenir de lui et ta surprise, ta crainte de vos morts à tous deux et ton ébahissement dans la grâce de son spectacle :

« Les routes sont vallonnées, la nuit tombe et j’ai bien failli ne jamais arriver à Romilly du Perche. Trois chevreuils ont traversé la route à l’entrée du village juste devant ma voiture. Heureusement je ne roulais pas vite et ai pu freiner à temps. Mais je suis arrivée le cœur battant la chamade. »

« La route est magnifique pour aller à Pissaron. En venant, près de Combreux, je m’arrête car il y a un troupeau de biches qui traverse… de grandes biches, hautes, élancées, magnifiques à en perdre le souffle. Et l’improbable château… »

Plus loin, sur un autre itinéraire, une autre actrice amorce sa préparation comme on se lave la gorge et la tête par le chant, ouvrant et tapissant ses cordes vocales de la salive bienfaisante : sa lecture sera vivante, sa lecture s’apprête, sa lecture se fait belle pour vous. C’est ainsi que nous travaillons, nous autres, voyant le panorama pour seul témoin de notre labeur, quand défilent les bornes et tombent les vents :

 « Je vocalise dans l’habitacle de mon véhicule tout en profitant du paysage qui s’offre élégamment à mes yeux : le spectacle de la rosée qui scintille sous un soleil naissant renforce mon sentiment de liberté : seule sur la route, seule au monde, la campagne m’appartient, j’ai beaucoup de chance… »

Je comprends une chose. Ces lecteurs sont avant tout lecteurs parce qu’ils lisent la beauté en tous lieux et à chaque instant, où qu’elle s’écrive, même sans autre alphabet que quelques herbes hautes. Ce que j’hérite de leurs souvenirs consignés dans des serveurs informatiques me fabrique une mélancolie de parfums sur mesure, la tiède étreinte de quelque chose de perdu mais vivant : le sentiment dur et net du paradis derrière leurs écritures. C’est là. Je devrais dire : c’est encore là. Pas même caché. Il y a la guerre, et nos lecteurs en parlent dans les livres qu’ils ont choisi, il y a l’anxiété lovée en serpent fétide dans les foies et les estomacs noués entre eux, et nos lecteurs la disent parfois au cœur des collisions que demandent leurs tournées, il y a le chaos et le cancer, les zombis qui nous contraignent et nous obligent, mais nous, nous vivons encore, et surtout : nous vivons en lisière de ce lieu, tapi dans notre regard, et que nous ne voyons plus. Il fallait le poète derrière celui ou celle qui lit les poètes, pour apprendre à le revoir.

« J’arrive à Neuvy Deux Clochers, encore quelques rayons d’un soleil timide sur un ballon de basket dans la cour d’une école sans grille : je fais quelques paniers… il n’est pas encore 17h : je profite des lieux, du lavoir, de la mare, j’aime l’humidité. »

Un homme s’apprête à lire. C’est son métier. Il est comme seul au monde, et j’ai beau mourir d’envie de rouler à son côté, de marcher dans la même ombre qui s’avance sur nous deux en ce déclin de journée, je sais que je dois le laisser à sa solitude de fin des temps, celle des villages qu’il croise : c’est dans le silence impartagé des âmes seules que se préparent les meilleures lectures, celles que l’on se fait à soi, comme celles qui se donnent.

« Lorsque je me dirige vers la bibliothèque je pense à la cathédrale de Jean Linard que j’ai croisée plus tôt sur la route : un grand rêve d’enfant, un délire, une merveille, un « environnement visionnaire » de plus sur ma route. J’entre. »

C’est chargé des imagiers vivants de la tournée, activés par la découverte de l’accueillant, l’hôte du lecteur, que cet isolement se mue en capacité d’affrontement à une œuvre – roman ou novela, essai ou choix de poèmes –, affrontement à ce monstre sublime qu’est l’assemblée, cette masse de sensibilités en friche venues s’agglomérer dans une écoute, une oreille collective et cruelle, tantôt avide, d’autres fois paisible, intensément renouvelée.

« Rivière est un petit village attenant à la ville de Chinon qui comptabilise presque sept-cents habitants. Fier de me faire découvrir le patrimoine de ce village, un des bibliothécaires bénévoles m’a fait visiter l’église Notre-Dame-de-Rivière, édifice remarquable. »

« La médiathèque se trouve dans une ancienne caserne colombophile de la première guerre mondiale. On y formait les soldats afin qu’ils envoient les courriers, informations… par pigeon voyageur. Aujourd’hui le lieu est magnifiquement restauré. »

« La pièce où je vais lire est très vaste et claire, à ma gauche le mur presque entier est ouvert d’une baie vitrée par laquelle je vois un espace de nature de grande sérénité, avec au loin le cours d’eau dans lequel s’abreuvent de magnifiques et vieux saules. Un grand calme, tout est propice à une belle écoute, et elle le sera encore une fois. »

Comment ne pas s’imaginer la lecture à venir comme pénétrée, emplie, amplifiée, de ces visites imprévues, de ces pierres humées et ces couleurs captées dans un vitrail ou une frondaison ? Ce m’est impossible. La voix des hommes monte vers le ciel, certes. Mais elle part du profond de la terre. Comme les fondations d’une maison.

Et la voix montera, elle montera en lasso vers l’autre habitant au bout de la route, l’autre animal, celui qui répond quand on lui parle, celui au service duquel tout s’ordonne, tout s’enroule, le peuple assis, celui dont nous parlerons bientôt : le public.

 « Arrivé en Brenne, un moulin au milieu de l’eau, des oiseaux, du soleil, un groupe de gens du coin, qui ne se connaissaient pas forcément au préalable, qui se rassemblent pour écouter une lecture… L’hôte avait tenu secret le nom du livre. »

Fin du premier épisode.

(À suivre)