Publié le 08/10/2018

Trois auteurs racontent leur résidence aux mille univers

Depuis de nombreuses années, l'association les mille univers organise des résidences d'écriture. Présents pour une durée de deux à dix mois, les écrivains développent leur projet de création et proposent de multiples rencontres et échanges avec le public de Bourges, du Cher et de la région Centre-Val de Loire. Ces résidences, soutenues par Ciclic, permettent de sensibiliser tous les publics, notamment les plus jeunes à la littérature, et de valoriser l’œuvre de l’auteur accueilli. L'agence a donné la parole à trois auteurs accueillis par les mille univers : Dominique Quélen, Jacques Jouet et Charles Pennequin.
Dominique Quélen
Mille univers ? Au bas mot ! J’y ai passé six mois et n’ai cessé d’y voyager (quand bien même je restais sur place) avec le sentiment de n’en avoir pas vu le dixième. Non seulement du palais Blériot (dixit Jacques Jouet) et son jardin hirsute à l’atelier typographique (où l’inaltérable Michel Chédeau règne avec bienveillance sur les machines), aux destinées duquel préside Frédéric Terrier, le généreux maître de céans, mais dans tout Bourges et au-delà, sur quoi s’ouvre la résidence – écoles, collèges, université (de Tours), école d’art, maisons de retraite ou d’arrêt, jardins du palais Blériot et de Lazenay, abbaye cistercienne (de Noirlac) où nous a menés un exaltant projet musical avec Loïc Guénin, quartiers de l’aéroport à Bourges et du Sanitas à Tours, tous ces lieux avec leurs habitants provisoires ou non, chacun ayant et étant en lui-même un univers. On y fait des rencontres et des découvertes constantes. On y travaille à des projets communs et peu communs. J’ai pu y réaliser des choses dont je ne me pensais pas capable, dans lesquelles je ne me serais pas lancé sinon, et sans doute en est-il allé de même pour nombre de participants des ateliers d’écriture. On se risque, on expérimente – et ça marche. Ça foisonne, ça s’active tous azimuts. Rien d‘étonnant à ce que l’Oulipo ne soit jamais loin, par tels ou tels de ses membres, ses Récréations, son esprit d’invention : curiosité, rigueur, humour. Et toujours, essentiel, le livre ; pas juste celui qui existe déjà, mais celui qu’on fabrique – avec soin, en circuit court – et qui se met à exister aussi dans sa matérialité, la variété de ses textes et de ses formes. La main à la pâte vaut la main à plume. S’efface alors entre lecteurs et auteurs une frontière qui n’a pas lieu d’être en dehors de l’industrie du livre.
Jacques Jouet

J’ai, comme on dit, « résidé » aux mille univers, durant douze mois successifs en 2014-2015. Le propos était de réaliser une campagne de mon PPP (Projet Poétique Planétaire), poèmes adressés par voie postale, nommément, un par un, à des contemporains. 

Un poème par jour aurait dû donner 365 poèmes. Il y en eut 1 200 bien tassés. Je ne les ai pas tous composés personnellement. Toutes les personnes que j’ai croisées dans divers ateliers ou rencontres organisés par les mille ont été en quelque sorte embauchées dans mon projet : Récréations, Mots Passants, écoles, collèges, EHPAD, Maison d’arrêt, ateliers divers, amitiés… 1 200 personnes de Bourges et de la région ont reçu un poème.

Pour que ce genre de projet aboutisse, il faut un lieu où souffle une passion qui n’a peur de rien, ne s’arrête à aucune frilosité, rêve encore et toujours que la pratique artistique soit pleinement partagée, à tous les étages de son action. 

Dans ce lieu, les mille univers (sans capitales, selon le désir de Frédéric Terrier), il y a plusieurs lieux où ne soufflent pas les prix, ni les prix littéraires ni le coût des denrées, mais l’esprit, oui. Plusieurs lieux hors compétition, hors palmarès, hors marché… C’est à Bourges, c’est à l’atelier, au milieu des livres, des casses et des machines, c’est partout dans le Cher et dans le Centre. C’est dans la tête et ça ne craint pas d’être aussi dans les mains.

Les mille univers, c’est un esprit. C’est aussi une compétence forte en amont comme en aval du geste de poésie : on y sait ce que c’est que le papier, la mise en page, l’impression, le sens du métier plus que du travail, le sens des groupes, de l’accueil et de la fête.

C’est un lieu généreux. J’en suis, j’y suis comme un poisson dans l’eau.  

Charles Pennequin

J’ai été pendant dix mois, à partir de mars 2016, en résidence au sein de la structure mille Univers à Bourges. Dès que je suis entré dans le bâtiment qui héberge l’association, j’ai été conquis par l’ambiance qui se dégage du lieu, ses odeurs de papier et d’encre, ses machines d’époques différentes, ses livres et ses affiches de l’Oulipo, et j’ai été très chaleureusement accueilli par ces gens qui y travaillent tous les jours. J’avais de suite envie d’apprendre la typographie et de vivre là en me mettant à l’ouvrage dans ce lieu qui sent le travail à plein doigts ! Ce lieu donne de suite l’impression que l’on pourra expérimenter plein de choses et c’est ce que nous avons fait avec Frédéric Terrier, ne serait-ce qu’en produisant des affiches et en allant les coller dans toute la ville. J’ai donné au moins trois textes pour ce genre de publication, mais nous aurions pu en faire encore plus, cependant il y avait d’autres activités qui m’attendaient. Le responsable de mille univers avait prévu de faire un film sur moi et nous avons fait des lectures un peu partout dans la ville, dans des endroits parfois très insolites, puis j’ai aussi mené des ateliers d’écriture, notamment un qui m’a beaucoup bouleversé, celui fait avec des adolescents en prison. Il s’agissait d’aller rencontrer des adolescents détenus à la prison du Bordiot. Le contact n’a pas été aisé au départ et l’expérience risquait sérieusement d’échouer, mais nous avons découvert au fur et à mesure des rencontres des jeunes très sensibles qui nous ont parlé de leur vie à l’intérieur de leurs malheureuses cellules mais aussi au dehors. Un des jeunes nous a même dit cette très belle phrase : « dehors, c’est la vivance ! ». Et effectivement nous avons vécu avec eux et mille univers un bout de vivance, mais entre quatre très vieux murs, et dans cette horrible prison des années cinquante, nous avons écrit des textes francs, nous avons lu en duo, en chœur ou en solo, nous avons ri aussi tous ensemble et dessiné (et quels merveilleux dessins nous ont-ils fait !) et je pense toujours encore aujourd’hui à ces enfants emprisonnés à qui on ne donne que très peu de chance de s’en sortir. Ne serait-ce que pour cette raison, la ville de Bourges mais aussi la région Centre-Val de Loire, ainsi que la France et même le monde ont plutôt intérêt à garder ces « mille univers ». De toute façon, cette association sait poursuivre son chemin avec détermination et dans un but qui paraît insolite et qui est pourtant tout à fait logique : donner le goût des lettres, des mots, faire entendre et lire les poètes, et de la façon la plus simple et humaine au monde.