Publié le 21/02/2017

"Tout livre lu est un départ" - Récits de la 10e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 10e saison de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir la première publication d'une série que vous retrouverez chaque mois sur ce site.

Avec mille lectures d’hiver plusieurs milliers de personnes découvrent chaque année la littérature d’aujourd’hui lue à voix haute par quarante-cinq comédiens-lecteurs. Plusieurs centaines de rencontres sont ainsi organisées chaque hiver à travers la région Centre-Val de Loire. Ces petites assemblées réunissent une vingtaine de personnes désireuses d’écouter des textes de notre époque et d’en discuter dans une ambiance conviviale. À l'issue de chaque édition, les comédiens-lecteurs rendent compte de ces rendez-vous originaux, de la perception de l'œuvre lue et des paroles échangées. Ils écrivent des « carnets de route ». L’ensemble de ces textes dessine un paysage sensible et humain où les mots des écoutants répondent aux mots des écrivains. 

Tout livre lu est un départ.

C'est bon de le sentir, à chaque page tournée, à chaque phrase proférée, chaque mot entendu, à condition de reconnaître qu'il n'y a nulle destination : arriver, arriver quelque part, c'est préparer la suite du voyage.

Rendre compte d'un compte-rendu, lire des liseurs, les lire dans leur lecture, c'est bouger dans leur langue à eux, la langue des acteurs-lecteurs contaminée par celle des poètes qu'ils ont lue à voix haute et main sur le cœur, le leur propre et le vôtre, vous qui écoutiez en silence les romans, les recueils, les nouvelles, s'écrire dans vos têtes et à même votre regard.

Lire ces voyages de la voix parmi les villages terrés dans la rase campagne, les faubourgs, les écoles et les grandes salles qui s'emplissent doucement de la présence assise des gens du coin, au fond d'une maisonnette, d'une entreprise, une retraite derrière les bois ou cette bibliothèque engoncée entre deux hauts immeubles, c'est se raconter comme à soi-même, dans le présent du témoignage qui vibre et se vit, un portrait de la parole et de sa subsistance auprès des hommes. Acteur-lecteur, ancien des Mille Lectures d'Hiver écartelé entre trains et voitures, rails et chemins de terre, à la rencontre de ceux de chez nous, je sais la minuscule odyssée de celle ou celui qui navigue d'une rive du Cher à un embarcadère de la Loire, d'un parfum vert de la Brenne à un infini horizon beauceron, pour aller trouver des inconnus chez eux et leur dire la littérature, comme s'ils attendaient la révélation ou simplement le pain à partager. Lisant en mon for les mots de ces comédiens que je connais souvent pour les avoir entendus lire ceux des autres, une Nicole Caligaris, un Cormac McCarthy, des Camille Laurens ou des Claro, de haut en bas et en zigzag sur les six départements qui sont les miens, je ne fais pas bêtement face à des résumés de livres ou de lectures. Je vois le peuple se rencontrer en cercles concentriques autour d'un brasier humain qui éclaire l'auditoire par la force du papier en feu – un livre à haute voix, ça crépite, ça ne se consume pas –, j'assiste à une visite historique, sociale et imaginaire de mon pays. De ma région. Ces acteurs en tournée solitaire, recroquevillés dans leurs petits véhicules sur des cartographies incertaines, sont des visiteurs. Sans le vouloir, sans même le savoir, les voici qui rendent compte de l'état de ce monde – le Centre d'un tout petit lieu, un val dans le paysage – avec des yeux de femmes et d'hommes, dans des mots d'amour. Ils rapportent de leurs pérégrinations sur ce lopin de France des coutumes, des visages, des bouches qui s'exclament et des gorges qui toussent, des photographies, du bois flotté et des odeurs de boue, ils parlent d'être reçus chez leurs hôtes d'un soir comme autrefois on accueillait les pauvres, ils se souviennent et s'expriment comme des voyageurs d'un autre temps. Certains d'entre eux sont des gars du pays, des filles d'ici, d'autres sont en exil pour la durée du périple. Chacun, derviche de la voix qui monte en tornade dans le calme d'une écoute, fait métier de dire des livres à l'oreille des foules. Qu'ils s'originent depuis toujours dans ce cœur de verdure, ou qu'ils s'arrachent à d'autres contrées, lointaines ou limitrophes, tous se font les témoins du temps qui glisse, des bâtisses qu'on éboule, des routes qu'on dévie, des enfants qui poussent comme des villages qui ne changent pas.

Leurs récits ressemblent à des lettres. Des cartes adressées à des amis. "Je reviens du Berry. Les gens de là-bas sont doux et hospitaliers. Je vais bien."

Les relire dans leurs errances parcourues de paumes qui se serrent et de joues qui claquent entre deux explosions de lyrisme, c'est m'assurer de ce monde où je vis. Un monde qui mue entre deux rencontres. 

Voici à présent, extraits de leurs carnets de routes, ces morcellements épars de la pensée, ces éclats visionnaires comme on le dirait d’un peintre, ces notes fractionnées à même la note, écrites puis livrées à ceux-là mêmes qui les ont suscitées : les auditeurs, tendus sur leurs chaises en miroir du lecteur ardent et concentré. L’opération qui fut la mienne, laquelle consiste en un prélèvement méthodique sur le poème ainsi constitué par mes confrères, manière d’extraction de leurs moments, de leurs matières, de leurs dons de la voix, cette opération fut fondée sur ce constat que les lecteurs dressent une mappe de leur voyage à l'intérieur de leur tête, et que cette mappe est d'abord affective, plutôt que routière. Elle est une carte du Tendre. 

Lisant le Livre qu’ils ont écrit à eux tous, je découvre comment leur Histoire devient la nôtre : celle d’une immense plaine de solitude consentie – la tournée du lecteur à haute voix, métier étrange, et vieux comme cette plaine –, solitude lardée de face-à-face avec cet individu protéiforme et poétique que l’on nomme « le public », et qui a faim du sel de l’initiation à d’autres langues que les siennes. Lire à voix haute ne demande rien de plus qu’un être, et un livre. Il y a bien entendu quelque chose qui relève ici de la magie. De l’autel et la liturgie. Lire à voix haute, c’est le commencement de la possibilité d’une relation. C’est le début d’une histoire commune. Lire à voix haute, c’est inventer, insuffler vie à, puis invoquer, cette créature nommée « le public », pour qu’elle advienne. C’est de la sorcellerie. Ça ne réussit pas toujours. Ça marche souvent très fort. Le public n’a jamais deux fois ni le même corps, ni le même sourire, ni le même imaginaire. Le public inventé lors de la balade du lecteur, c’est une tentative de faire pousser une forêt dans son exil. 

C’est au cœur de cette forêt d’éclairs et d’émois que les Mille Lectures d’Hiver nous invitent à cheminer pour témoigner de l’Histoire qui se dit, de l’existence qui se joue. 

Public, et lecteur à notre tour.
Un œil sur la page.
L’autre contre la ligne d’horizon.