Publié le 13/12/2016

Sun|sun, plus qu'une maison d'édition, un label de création éditoriale

Pour enrichir son dossier thématique "Être éditeur, demain", Ciclic a choisi d'interroger une jeune éditrice qui a fondé sun|sun, une structure à la ligne éditoriale très singulière et qui a développé des pratiques innovantes en termes de création, de marketing et de partenariats. Elle nous fait part de son expérience et de son point de vue.

Article réalisé avec Céline Pévrier, fondatrice de sun/sun, un label de création éditoriale à Montpellier en collaboration avec Laurent Onde, cofondateur de la maison d'édition.
À l’origine, sun|sun était le moyen de créer des objets et surtout du lien, sans trop se soucier des contraintes de production. Une sorte d’espace de jeu pour expérimenter, formuler des pensées, donner corps à des idées. Puis rapidement, sun|sun s’est imposé comme un label de création éditoriale, favorisant les passerelles d’un média à un autre.

 

> Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de sun|sun ?

sun|sun suit une ligne éditoriale « en étoile » volontairement ouverte, questionnant la notion de récit et de territoire – poétique ou géographique. Avec l’édition de livres pour cœur d’activité, sun|sun reste sensible à l’hybridation des objets éditoriaux (carte poétique et graphique, tarot-fiction, sérigraphies).

 Éditer c’est décloisonner les domaines et les supports

L’hybridation se retrouve dans ses moyens de communication. Nous n’échappons pas au site Internet, aux réseaux sociaux et aux newsletters. Pas tout à fait à l’aise avec ces choses nécessaires, nous avions envie d’inventer, de trouver des formes plus justes pour promouvoir nos ouvrages. À l’automne 2016, nous avons confié deux de nos ouvrages au réalisateur Alexandre Liebert. Il en a tiré deux teasers dans lesquels il pose son regard et sa sensibilité de vidéaste. En empruntant les codes du cinéma, ces vidéos au format court (de 30 sec à 1’30 max), facilement virales sur les Internets, font bien plus que communiquer sur la sortie d’un ouvrage. Ils montrent une humeur, un état d’esprit général. Nous ne travaillons pas que dans le milieu de l’édition classique et questionnons souvent notre légitimité mais nous continuons d’avancer. Connaître les risques financiers, le temps engagé, la patience dont il faut se doter et la chance qu’il faut parfois convoquer pour continuer d’éditer ! Je crois qu’ici il s’agit d’une radicalité, parfois douce, qui demande de faire converger ses forces, ses envies, pour faire advenir des formes qui ont du sens. Voilà le mot est lâché. Le sens.

> Les ouvrages édités par sun|sun sont tous différents, ne font pas collection, pourquoi ?

Les ouvrages publiés par sun|sun ont tous leur particularité. Face à la dématérialisation des supports, soigner la fabrication des livres et objets éditoriaux permet de les rendre irremplaçables car uniques dans leur matérialité, dans leur manifestation au monde. Ces objets particuliers parlent aux autres sens que la vue : le toucher, l’odorat et pour certains le son. Quand ils sont singuliers, on voit bien que ces objets suscitent la curiosité des lecteurs. Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer l’effet que produisent les matières, les textures, les couleurs quand on appréhende un ouvrage.

La forme envoie un signal fort, c’est une véritable clef de lecture. On pense les ouvrages sun|sun, comme des personnes à part entière, avec leur humeur et leur texture. L’habit ne fait pas le moine certes, mais il renvoie des indices. Il produit forcément une impression qui fait partie prenante de la relation à l’objet et de fait, au récit. Un livre peut sembler inerte. Ce qu’il contient, mais aussi la manière dont il a été créé disent quelque chose du monde. On y revient là aussi : créer du relief.

Dans un monde fait de signes, la forme de l'objet doit êre un signal fort,
une clef de lecture

Fin 2016, sun|sun a coédité avec BIPOLAR, label de production en art numérique le livre Le vide de la distance n’est nulle part ailleurs de l’artiste Véronique Béland. Ce livre est le premier opus de la collection « Les immatériels » qui se propose d’être le prolongement éditorial d’installations numériques. Par cette collection, sun|sun questionne le rapport au numérique, non comme une opposition papier/écran, mais comment prolongement d’un support à l’autre. Les différentes physicalités et durées dans le temps donnent à penser que ces supports sont des alliés. Et de fait, un producteur en art numérique se dotant d’un volet éditorial papier et dépassant le simple catalogue d’exposition est manifeste : que laissent comme trace de pensée, de rapport au monde les œuvres numériques qui une fois exposées n’ont plus de vie ?

Chez sun|sun, c’est l’adéquation du fond et de la forme de l’objet qui importe. Cette attention se retrouve en mode « hors les pages ». C’est par ces événements que nous développons cette idée de label.

> Vous choisissez d'aborder l'image par le son, quelle est votre démarche ?

<PAUSE> un label éditorial de plein air : des images en sons

En juillet 2016, sun|sun (en collaboration avec le webzine OAI13) a mené un événement pendant la semaine d’ouverture des Rencontres Photographiques d’Arles. L’enjeu de <PAUSE> était de faire un pas de côté lors de cette grande messe photographique. D’abord en proposant un lieu pour faire une pause au sein de cette ébullition festivalière : ouvrir des jardins où boire un verre, se reposer ou travailler. Ensuite, nous voulions questionner le médium photographique et la notion de représentation. Notre principal pas de côté a consisté à ne présenter aucune image mais à les questionner par le son. Trois dispositifs d’écoute sonore étaient proposés au public :

  • les lectures électriques de Laurie Bellanca : lectures sous casque pour un spectateur où était reconstitué un récit à travers un corpus de textes qui traitaient de l’image et de la représentation
  • les yeux fermés de Luce Goutelle qui proposaient à une personne de décrire une image à une autre personne avec les yeux bandés. L’idée était de mettre en partage ses représentations, et de créer des images mentales.
  • le nid d’écoute où deux journalistes Patrick Gaillardin et Margaux Duquesnes ont questionné les photographes sur l’utilité de leur médium. Le spectateur auditeur prenait place dans un nid de paille de 5m de diamètre muni d’un MP3 et d’un casque. Confortablement installé, il pouvait écouter ces courts formats et/ou plonger dans une sieste réparatrice.

Cet espace nous a permis de tester l’éditorial déplié en plein air et d’accueillir des discussions assez libres sur la notion de l’image. Nous avons fait un travail éditorial de commissariat de lieu, d’invitation, d’articulation et de visibilité. Nous avons proposé un moment à partager, suscité des réflexions, certaines que nous avons partagées et d’autres que les gens ont emportées avec eux. Nous avons édité cet événement, en répondant à au moins une exigence : que cela ait du sens pour nous. Besoin de sortir de l’écran, de proposer autre chose. Être un label de création éditoriale nous permet d’embrasser ce faisceau là, ces actions qui vont de l’édition papier à de l’éditorial déplié en plein air.

Quels sont les projets à venir ?

Nous souhaitons reproduire les Lectures électriques de la créatrice sonore Laurie Bellanca. Il s’agit de créer un récit au travers d’un corpus de textes. L’idée est de créer une ouverture à d’autres auteurs, maisons d’éditions, galeries, librairies, lieux de diffusion, festivals. Là encore, c’est de l’édition, mais qui prend d’autres formes et dont le papier n’est pas la seule fin.

Pour demain, s’attacher à la diversité

Le livre peut être la clôture d’un projet, mais il peut être le support pour démarrer d’autres projets. S’autoriser à penser des choses avec d’autres acteurs du domaine me semble plus honnête que de jouer tout seul dans son coin. On s’inscrit dans une histoire, dans un monde, une communauté, les idées ne viennent pas toutes seules et ne sont pas déconnectées de ce qui se passe autour. Chacun possède évidemment ses spécificités mais fondamentalement, les éditeurs sont plutôt des alliés les uns pour les autres. Et dans l’édition de demain, c’est à la diversité qu’il va falloir s’attacher.