Publié le 26/09/2019

Retour à Tours

  

Retour à Tours

 

 

La pause estivale passée, revenir à Tours, pour les mois d’automne de cette résidence d’auteure associée. Cela veut dire, retrouver Le Petit Faucheux, son équipe chaleureuse, et caler les interventions de l’automne. Il y aura (pour l’instant) un « salon » avec le contrebassiste improvisateur Sébastien Boisseau, une intervention à l’Université dans le cours d’écriture de Maryline Heck, et puis le concert de clôture, le 13 décembre, un concert en deux temps: une « traversée » d’un peu moins d’une heure avec le percussionniste Toma Gouband, où je lirai un extrait du texte écrit durant cette résidence, puis le duo, nécessairement explosif, formé de Nicole Caligaris et Jean-François Pauvros. 

Revenir à Tours, c’est l’occasion de repenser à deux des choses qui se sont passées durant le temps qui a précédé l’été, entre février et juin, donc. 

La première: on vit rarement de sa plume, comme chacun sait, et j’ai plusieurs métiers: celui d’enseignante-chercheuse qui, outre le plaisir que j’y prends, me nourrit, et, en pointillés, celui de traductrice (principalement de poésie, et plutôt expérimentale). Être à Tours, dans la douceur de l’accueil du Petit Faucheux, avec le statut d’auteure associée, c’était pour la première fois pouvoir se présenter, socialement, comme « poète ». Cela me rappelle le Tonio Kröger de Thomas Mann à qui on demande lors d’un voyage ses papiers d’identité et son métier (si mes souvenirs sont exacts), et qui se déclare « écrivain »***. Je n’ai jamais cru qu’écrivain pouvait être un métier, encore moins un statut. J’ai toujours écrit mais je n’ai jamais imaginé me présenter comme « écrivain ». Et qu’est-ce que ça fait, au bout du compte? C’est infiniment reposant. Et facile. Dire « je suis là car j’ai besoin de temps pour écrire, et donc d’argent. » Mais aussi parce qu’en tant qu’écrivain, je peux être associée à des actions culturelles, et peut-être apporter quelque chose. Une écoute, un regard. Et je dois avouer (à ma honte, mais il faut mettre cela sur le compte de l’ignorance) que je n’avais aucune idée de ce que c’est, une action culturelle, et du sens que cela peut avoir. Or c’est comme tout: lorsque les gens impliqués y mettent du sens, cela en prend pour tout le monde. 

Quoi qu’il en soit, la résidence a eu ce bienfait de m’offrir un temps et un lieu où je suis, seulement, simplement, écrivain ou poète, et cette coïncidence est une respiration, quand le reste du temps il faut concilier les métiers, les attaches, les obligations. Je n’ai pas forcément écrit à chacune de mes venues ici, mais j’ai senti très nettement comme se levait le poids des multiples autres vies, pour laisser s’étoffer celle-ci seule, celle dont, même si je n’écris pas, le centre est l’écriture. 

Et voici la deuxième chose: j’ai commencé cette résidence avec un projet d’écriture qui était en fait double. J’avais une idée de travail sur la pulsation, comme thématique, sur les rythmes organiques et la manière dont ils se croisent et entrent en écho à plusieurs échelles temporelles. Puis j’avais le souhait d’écrire un texte qui serait lu avec le percussionniste Toma Gouband que j’ai justement entendu au Petit Faucheux pour la première fois, lors de la résidence de Nicole Caligaris qui fut la première auteure à bénéficier de ce dispositif. Je pensais, dans mon texte, aborder les notions de temps profond et de temps géologique, ce qui faisait d’autant plus sens que Toma Gouband joue non seulement avec un set de batterie classique mais aussi avec des pierres (notamment volcaniques) et des végétaux (branchages, baguettes pommes de pin). 

Dans le texte que j’ai finalement commencé à écrire, nulle pierre, pas trace de temps profond! Après une première rencontre et discussion, j’ai poursuivi mon texte, et j’ai finalement bien retrouvé les différentes échelles spatiales, les questions de simultanéités des rythmes organiques et planétaires. J’ai écrit en écoutant la musique de Toma Gouband et assez vite, aussi, sont apparues des ambiances (plus que des images) des films de Terrence Malick, qui ont donc accompagné l’écriture, comme un souffle souterrain, qui n’est pas un intertexte, pas même une « inspiration », mais comme une étoffe ou une matière qui se serait mêlée à ma tonalité d’écriture. Il n’est pas très facile de décrire ce processus. 

Et finalement, ce texte singulier, qui serait, seul, peut-être considéré comme un texte de poésie, est devenu la pierre angulaire d’un roman en cours- même si j’ignore aujourd’hui si le texte figurera seulement dans le roman! 

Ce qui m’intéresse ici, et qui fait lien entre la question du statut d’écrivain et celle du processus même d’écriture, c’est que, telle du moins que je la pratique - et ici, la diversité fait loi - , l’écriture d’un livre ne peut pas être planifiée. Je lirai mon texte inédit à Tours en décembre, puis de nouveau à Rennes en février, à voix seule, et avec les ambiances cinématographiques qui ont accompagné sa gestation. Je ne sais pas si ce texte un jour fera livre,  mais il a lui-même déclenché l’écriture d’un nouveau manuscrit, pour lequel j’aurai encore besoin de trois ou quatre ans de travail. La seule logique à l’oeuvre, ici, c’est celle d’une quête une soif d’écrire et de donner forme, et d’être happée par le livre en cours d’écriture, qui ne (me) prouve sa nécessité que par l’attraction impérieuse qu’il exerce sur moi. 

 

 

*** J’ai recherché et retrouvé le passage, et donc: Tonio Kröger, qui réside à Munich, passe par sa ville natale, au Nord de l’Allemagne, pour se rendre au Danemark. Il erre dans la ville puis rentre à son hôtel, où l’attend un officier de police. L’officier recherche un individu louche et demande à Tonio son identité, mais Tonio n’a pas de papiers d’identité. Il décline sa profession, puis trouve dans sa sacoche les épreuves pour correction d’une de ses nouvelles. Sur les épreuves figure son nom. Le policier lit un passage, voit que le nom correspond à celui annoncé, et laisse Tonio tranquille.