Retour sur la résidence de Nisrine Ojeil à Neuvy-le-Roi (37)

Nisrine Ojeil, auteure jeunesse libanaise, était en résidence à la Maison des écritures de Neuvy-le-Roi de septembre à décembre 2013. Quatre mois pour se consacrer pleinement à son projet d’écriture, mais aussi rencontrer les habitants de cette petite commune rurale, située à quelques encablures de Tours, et mettre avec eux la littérature en partage.

Nous nous rendons, ce mardi 10 décembre, dans l’ancien presbytère de Neuvy, où la commune met à disposition un appartement destiné à accueillir les auteurs résidents de la Maison des écritures. Le logement, récemment rénové (les précédents occupants ont connu des conditions plus spartiates), est spacieux et clair, en dépit de la faible luminosité hivernale. Notre hôte nous accueille avec un large sourire, un café libanais et quelques pâtisseries, qui installent d’emblée un climat amical. La conversation démarre ainsi tout naturellement autour du Liban où Nisrine vit et s’apprête à retourner, car la résidence touche à sa fin dans quelques jours.

 

Comment s’est établi le lien avec la Maison des écritures ? Comment parvient-on des hauteurs de Beyrouth(1) jusqu’à Neuvy-le-Roi ?
J’ai fait une recherche Google « résidences d’écriture pour auteur jeunesse » et je suis tombée sur l’annonce de la Maison des écritures. J’ai d’abord trouvé cela long, quatre mois, car ça m’obligeait à arrêter mes activités professionnelles au Liban. J’ai écrit à une amie qui vit à Olivet et qui était auparavant attachée culturelle à l’Institut français du Liban. Elle m’a beaucoup encouragée. J’ai donc envoyé mon dossier de candidature et, vers noël, Christine Glück (la présidente de la Maison des écritures, NDLR) m’a appelée pour me dire que j’étais retenue. J’ai pu négocier un congé sans solde de quatre mois avec mon employeur, et c’est comme cela que j’ai débarqué le 1er septembre à Neuvy-le-Roi.

Et alors, le choc ne fut pas trop violent ? Arriver du Liban début septembre en France, dans un petit village rural, cela représente un sacré dépaysement ? Quatre mois loin de chez soi, cela ne doit pas être évident.
Ici on est à la campagne, mais on est bien entourés. Les membres de la Maison des écritures sont très présents, et aux petits soins… Je suis donc très libre, tout en étant bien entourée. C’est idéal. De plus, Neuvy n’est qu’à une heure de Tours et à deux heures de Paris…
Par ailleurs, je trouve génial que dans un endroit pareil, un si petit village, il y ait des bibliothèques publiques et une Maison des écritures qui propose des résidences et un travail d’animation culturelle toute l’année. Le fait qu’il y ait une activité culturelle dont tout le monde peut profiter, dans un lieu si « perdu », c’est énorme.

Vous parlez très bien français, tous les libanais parlent-ils aussi bien français que vous ?
Non, ma langue maternelle est le libanais. Mes parents ne parlent pas un mot de français. Mais à l’école, dès la maternelle, on apprend deux alphabets, l’arabe et le français. Petit à petit, on apprend deux langues littéraires : l’arabe littéraire et le français. Ensuite, en sixième on apprend l’anglais. Puis, les élèves se partagent entre écoles anglophones et francophones. Pour ma part, j’ai étudié dans une école où j’ai appris votre langue (j’ai passé un bac de français).
Pendant une longue période, ce français est resté le français des livres, je n’avais pas l’occasion de le parler. C’est pour cela que je me sens beaucoup plus à l’aise en français à l’écrit qu’à l’oral.

Et comment avez-vous découvert la littérature jeunesse française ?
Pendant deux ans j’ai enseigné le français en classe de CM2, dans l’école où j’avais été élève. Puis, je me suis occupée pendant sept ans de la BCD. C’est comme cela que j’ai découvert la littérature jeunesse, puis les ateliers d’écriture, le conte, la lecture à haute voix… Formée à cela par l’Institut français de Beyrouth.
J’ai écrit pas mal de textes dans le cadre d’ateliers d’écriture, dont celui de mon premier livre, qui a ensuite été beaucoup remanié à fin de publication.

Comment ça s’est passé, vous êtes arrivée avec un projet d’écriture, avec des choses à finir ?
L’annonce de la Maison des écritures était très claire, elle permettait à l’auteur qui allait postuler de bien réfléchir à ce qu’il allait venir faire. En remplissant le dossier, j’avais deux projets à proposer : un projet d’écriture et un projet d’animation culturelle. Ainsi, même avant d’arriver, je savais ce que je venais faire.
J’ai partagé mon temps entre les deux projets et ai réalisé tout le travail préparatoire pour mon projet littéraire. Je suis prête à présent pour la dernière étape qui est l’écriture du livre.

Quelle était la nature de votre projet d’écriture ?
J’ai travaillé sur l’écriture de la mémoire de l’enfance, pendant la guerre des années 80 au Liban. Pour ce faire, l’éloignement spatio-temporel procuré par la résidence m’a permis d’avoir le recul nécessaire sur l’histoire du Liban. Le fait de devoir en parler avec des personnes qui ignoraient tout de ces événements, m’a permis de créer une distance, d’être la plus objective possible et de retrouver cette mémoire enfouie, car peut-être trop douloureuse…

Cette résidence est donc une prise distance par rapport au Liban, mais aussi par rapport à vous-même et à votre propre histoire ?
En étant au Liban, on ne peut pas avoir cette distance. On est happés par les activités professionnelles, la vie quotidienne… Ici, on trouve une forme de solitude qui favorise la réflexion, qui devient beaucoup plus mûre et plus claire avec la distance. C’est comme ce café, le marc se dépose…
Moi qui me sentais bloquée par rapport à ces événements des années 80 au Liban, j’ai pu repenser à tout cela et ne plus avoir peur de la mémoire. Il ne peut pas y avoir de travail de mémoire effectif au Liban, à cause de la loi d’amnistie qui ordonne de ne pas se remémorer cette guerre. La littérature permet donc beaucoup plus que l’histoire.
Il est très important pour moi qu’un écrit sur la guerre, destiné aux adolescents soit lus par la jeunesse actuelle, qui est née après les années 90/91, soit-disant la fin de la guerre… Qui n’a en réalité jamais cessée : les enfants d’aujourd’hui vivent les attentats, le problème syrien d’un côté, Israël de l’autre… C’est pour cela que j’ai voulu écrire. Pour lâcher et témoigner…

Et ce témoignage, il s’écrit en quelle langue ?
En français. Si mon éditeur actuel prend ce texte, il sera traduit en arabe. C’est un éditeur francophone, mais qui traduit mes livres en arabe. Je superviserai la traduction, mais pour écrire je suis moins à l’aise en arabe qu’en français. C’est un effet de la guerre : elle a créé chez moi un rejet de la langue arabe, un blocage qui est survenu alors que j’étais en 4e - 3e. Je me suis réfugiée dans les lectures en langue française. Du reste, la littérature jeunesse arabe n’existait pratiquement pas.

Et que lisiez-vous ?
Tout ce qui me tombait sous la main. J’ai commencé à lire vraiment à 10-11 ans, en commençant par la bibliothèque rose, puis la bibliothèque verte : Le clan des 7, Le club des 5, Alice détective… Le collège où j’étudiais possédait une bibliothèque, mais les livres étaient assez anciens.
Par la suite, quand j’ai commencé mon parcours universitaire, j’ai étudié les lettres et j’ai lu toute la littérature française classique. J’ai peu à peu commencé à être plus indépendante dans mes choix de livres, en allant en librairie. Je ne faisais qu’acheter des livres et c’était l’horreur pour mes parents, car cela me coûtait cher.

Et aujourd’hui quelles sont vos lectures ?
Je m’intéresse aux biographies des « grands auteurs » et aux travaux sur l’écriture de ces auteurs, car j’entame un travail de thèse en littérature sur les ateliers d’écriture à partir de l’œuvre de Jean Tardieu.
Avec ma pratique d’écriture et ma formation, j’ai appris à appréhender la littérature autrement. Je la conçois à présent comme un vrai travail de l’écriture. L’humanité depuis son commencement raconte grosso modo les mêmes choses. Ce qui fait littérature c’est comment on les dit. Le comment est très important pour moi. Quand je prends une œuvre littéraire, l’histoire peut être très touchante, ou troublante, ça peut parler de la guerre ou d’autre chose, mais si je ne repère pas une structure littéraire, cela m’intéresse moins. Je veux voir comment c’est construit. Par exemple j’ai relu récemment Les escaliers de Chambord, de Pascal Quignard. La professeure et amie, qui me codirige pour cette thèse, avait écrit un article sur le livre de Pascal Quignard, qui a une structure étonnante basée sur cet escalier à double révolution. Comme j’étais ici, en Indre-et-Loire, il fallait que je voie cet escalier…

Les textes que vous avez écrits lors de la résidence, sont un travail préparatoire…
Ça va prendre encore du temps, mais j’ai fait un long travail…

N’est-ce pas ce que les résidences rendent possible, avoir une longue plage de temps libre et continu ?
Oui. Moi qui ne m’octroyais pas ce temps d’écriture au Liban, je rentre avec le désir et la certitude de mener à bien ce projet… Je ne peux avoir commencé cela et le laisser en plan. Je dois m’offrir ce temps pour pouvoir continuer.

Ce qu’a permis cette résidence c’est une prise de distance, disiez-vous. Mais le fait d’être en France, ici à Neuvy-le-Roi, a-t-il eu d’autres incidences sur votre travail en cours, si tant est que vous puissiez dès à présent le percevoir ? Quelle incidence a le lieu dans lequel on vit pendant le temps de l’écriture sur l’écriture elle-même ?
J’ai été confrontée à ce que j’appelle « mon français ». J’ai pu pratiquer l’oral. Car au Liban je pratique peu le français. Pour moi, ça a été un grand pas : j’ai senti mon écriture se débloquer par cette affluence du français dans ma vie quotidienne. Je me suis baignée dans la langue française et ça, c’est énorme pour moi. Je vais rentrer chez moi avec un « plus de langue ».

Nous sommes à la fin de cette résidence, mais pour moi c’est un début. Le début d’une relation amicale, d’un travail d’écriture…


(1)Nisrine vit dans un village situé sur les hauteurs, à 30 mn de Beyrouth avec, dit-elle, une vue magnifique sur la Méditerranée.