Publié le 22/08/2016

Pierre Senges : inventer & trahir, comme relire & relier

In extremis, le projet de création de Pierre Senges, fait penser à ceux des films d’action hollywoodiens, où tout explose mais rien jamais n’arrive. Ici, c’est le contraire : le malicieux « essayiste en fiction »  Pierre Senges a fait des derniers jours de Rabelais, Ronsard, Descartes, Saint-Simon, Balzac et Sand un terrain de jeu où laisser libre cours à sa fantaisie érudite. Il produit cette saison dans le Labo du site livre de Ciclic, une série de textes où tout arrive, toutes sortes d’événements mineurs et magnifiques, de considérations aussi étonnantes qu’étonnées.

À l’article « mort » (d’un dictionnaire imaginaire)

« In extremis », si l’on s’en réfère aux dictionnaires (allant, comme le fait Senges, chercher dans des livres de quoi éclairer les mystères portés par les mots, pour en trouver de nouveaux en chemin), signifie « de justesse » mais aussi « à l’article de la mort ». Prise au pied de la lettre, l’expression-titre pourrait renvoyer à un onglet d’encyclopédie fictive, ouverte à l’article « mort » — tout un symbole face au travail de l’auteur, lui-même constitué en un vaste ensemble de renvois, appendices, notes en bas de page, en un geste infini de relecture et commentaires. Son récent Achab (séquelles), paru, comme la majeure partie de ses livres, chez Verticales, et couronné du prix Wepler fin 2015, imagine les aventures de Moby Dick (et du capitaine Achab) au-delà de l’espace du livre de Melville, et invente de nouvelles vies, antérieures et postérieures au livre, à ses deux principaux protagonistes. On se souvient aussi d’Études de silhouettes (Verticales, 2010) qui prolonge des fragments de Franz Kafka laissés inachevés. On comprend que l’opportunité de divaguer dans les pas de Thomas de Quincey, auteur de Les derniers jours d’Emmanuel Kant et dans les ultimes moments d’écrivains devenus monuments (et par là, forcément, un peu, personnages et fictions) ait été pour lui la promesse d’une expérimentation fructueuse. Le projet est d’ailleurs un exemple de co-construction, comme il tient à le rappeler :

« (Il) a pris forme peu à peu, au fil des conversations, des propositions et des contre-propositions ; [Ciclic] connaît mon travail, (…) ses demandes ne sont pas une lubie arbitraire ou paresseuse appliquée à un écrivain de circonstance, mais une proposition précise, réfléchie, comme un scénariste écrit pour un comédien. »


Un certain sens du détail — du détail qui fait sens.

Littéralement, il s’est agi pour lui, lors de cette commande, de « croquer » ces grands écrivains au seuil du dernier départ : de prendre, en somme, l’agonisant « sur le vif ». Et pour ce faire, il procède, comme à son habitude, par le détail — autant que par le détour. Ainsi apprend-on que Ronsard, à un moment proche de l’extrémité fatale, « commande pour son usage une voiture de coche avec des sièges rembourrés et suffisamment d’oreillers d’estamet remplis de crin, pour se donner une illusion d’immobilité en plein voyage, sur la route » ou que Descartes, lui, « apparemment en meilleure forme après des jours d’agonie, aurait demandé qu’on lui serve des panais pour entretenir l’activité digestive : on néglige trop en général l’influence du panais sur l’estomac d’un philosophe. ». C’est un peu tout Senges que ce goût du fortuit, de l’emploi des détails peu illustres, laissés de côté par les hagiographies : toujours documenté, toujours à la page de nouveaux livres (qu’ils soient anciens ou contemporains, ils sont, ainsi relus toujours neufs). L’auteur a le chic pour dénicher la perle et l’incongruité dont il fait son miel :

« On ne peut pas toujours prévoir ce qui donnera à écrire et ce qui restera dans les brouillons ; parfois une anecdote croustillante peut seulement rester telle quelle, dans le tiroir, à l’état d’anecdote. Évidemment, on a tendance à faire confiance au détail fortuit, trivial ou incongru (…) mais impossible de s’empêcher de parler d’ontologie à propos de Descartes ou de Versailles à propos de Saint-Simon. Parfois, la mémoire remplace le document, parfois elle le sollicite. »

Cette curiosité tous azimuts, cet appétit fort rabelaisien des détails, inventoriés pour les réinventer, cette attention portée à tout ce qui pourrait prêter à confusion heureuse, lui procure une approche souriante de la mort, de ses effets, y compris anatomiques. Difficile de ne pas se remémorer l’incroyable thème de son premier livre, Veuves au maquillage (Verticales, 1999), et de ce suicidaire qui fomentait sa disparition par découpage progressif en centaines de fragments, quand on lit son évocation des effets amenuisants du grand âge, chez Ronsard : 

«(…) il dit adieu à quelques-unes de ses dents, ses préférées, avec qui il a partagé tant de repas ; certaines sont parties en emportant avec elles la douleur, ça n’est pas dommage ; il a dit adieu à son ouïe depuis bien longtemps, sa surdité était précoce, le monde lui parvient à travers un nid d’hirondelle ; il dit adieu à la lumière, il pourrait maintenant donner ses deux yeux au tronc des pauvres, ils tomberaient en faisant tout au fond un bruit de billes de plomb, l’offrande ne lui coûterait plus grand-chose ; il se défait de ses muscles, de ses emportements, des bourgeons et des fleurs de mai (…) » Et si l’on a coupé, à regret, la longue phrase, on entend cependant, en passant, sa musicalité (Pierre Senges a beaucoup pratiqué la musique, dans un autre chapitre de sa vie), comme sa souriante mélancolie.


Quand le problème apporte sa solution : de la documentation heureuse et de l’écriture à cheval

« Il n’était pas question bien sûr d’écrire une étude sur chacun [des six auteurs], ça aurait été présomptueux et vain, mais plutôt de suivre une sorte de chemin entre la fiction et l’essai. Il a fallu trouver un thème permettant cette écriture à cheval : ça aurait pu être la bibliothèque de, ou le garde-manger de, ou les maladies infantiles, ou livres restés à l’état de brouillon, ou les motifs de querelle avec le voisinage, ou l’autopsie par le médecin légiste. (…)

Si je devais remplir les devoirs d’un biographe, ou d’un préfacier de la Pléiade, les documents seraient nombreux et surtout impériaux, ils seraient directifs, ils prendraient les décisions, ils m’assigneraient, je me débattrais parmi eux pour émettre un petit avis, pour dénicher une idée nouvelle, je me débrouillerais pour faire apparaître leurs contradictions. Mais comme j’ai pour but de composer des variations sur un thème frivole, j’aborde les documents avec frivolité. L’essentiel est de jouer, de puiser, de faire le pique-assiette, à savoir prendre tout ce que le document peut donner au librettiste et laisser ce qui ne l’intéresse pas. (…) Tout dépend des circonstances, l’intérêt est de varier les distances et les manières, parfois vers plus de sérieux et d’exactitude, parfois vers plus de fantaisie et d’extrapolation. La documentation compte aussi sur le hasard, sur des trouvailles, sur un mot, une image ; il faut faire avec des documents incertains, comme ces témoignages rapportés par d’autres, et transmis sans être vérifiés. »

C’est de cette fantaisie, présente dès l’étude préalable, que découle la qualité propre de cet ensemble de textes. Cette position « à cheval » lui permet de ne pas trancher : quand son constant sourire nous évite le pompeux et le compassé, sa passion des œuvres permet de ne jamais échouer dans le ricanement ou la moquerie futile.

Le projet, s’il part souvent de l’anecdote (les panais de Descartes, les coussins de Ronsard), joue de constants allers et retours entre l’histoire (ce qui est a priori vraiment arrivé aux écrivains) et l’invention, entre littéral et littéraire. Il rend un bel hommage aux diminutifs de Ronsard comme aux inventaires de Rabelais, reconsidérés à l’aune, non seulement de leur postérité, mais surtout de l’approche concrète de leur fin : « Elle deviendrait quoi, la fameuse camarde, sous le nom de camardelette ? », sourit-il, bravache.

 

Relire et relier : tout (Senges) est dans tout (Senges)

C’est un peu tout Senges, disions-nous plus haut, que d’ainsi déplier du neuf et de l’inattendu en rouvrant, relisant, des livres déjà écrits par d’autres. Mais tout Senges se niche dans chaque détail de Senges. Car c’est un peu tout Senges aussi, que de se glisser au chevet du mourant, pour en quêter l’ultime parole d’où faire décoller une fable, voire un livre entier. Ainsi Fragments de Lichtenberg (Verticales, 2007), s’amusant de l’ultime aphorisme de l’auteur allemand, demeuré ambigu, en tissait une fiction savoureuse, qui reliait les fragments demeurés épars pour inventer mille histoires et relectures des événements passés. Lorsque ce rapprochement lui est suggéré, Pierre Senges y « reconnaît une certaine continuité : les derniers instants comme précipitation ou résumé, convocation des proches, bilans, lumière rasante et amenuisement de l’univers.»

Il y a dans cette habitude d’inventer le chevet du grand homme de lettres une malicieuse conjuration de la mort, mêlée d’un goût du palimpseste, de la réécriture — et donc, surtout, de la lecture, sans cesse reprise, de tous les livres.

Il y a donc, dans ce projet, autant de paradoxes que de possibles et tous sont radieux : études discrètement brillantes des œuvres littéraires, fantaisies jubilatoires pour conjurer la mort, et les vies de ces hommes et cette femme illustres, qui, ramenées à notre horizon commun, s’offrent à un nouveau partage.

Guénaël Boutouillet