Publié le 09/02/2018

"Occuper la fiction", résidence d'auteur de Charles Robinson

Charles Robinson, auteur associé durant six mois au pOlau-pôle arts & urbanisme à Saint Pierre des Corps, nous livre un texte réflexif sur cette expérience singulière où l'auteur prend place directement au milieu d’urbanistes au travail.

Occuper la fiction 


On dit toujours que le roman s’appuie sur le réel, alors que c’est le réel qui a tellement besoin d’appui. Le réel est une plateforme pétrolière, non ? Un immense machin, difforme et polluant, bardé de cheminées, de portes de sortie cadenassées, où à chaque coup de vent on se sent au bord du naufrage.

Le roman est une armada de canots pneumatiques qui viennent tirer le réel du mauvais pas où il s’est engagé, à force de mauvaises manœuvres, de décisions absurdes, de capitaines autistes et d’équipages qui ont lancé des mutineries désordonnées.

Le réel. Un vieux machin offshore, impossible à couler, mais qui prend le gîte et l’eau, qui surtout noie abondamment une bonne part des passagers, avec les sirènes d’alarme assourdissantes, tournant à fond, et des ordres contradictoires hurlés dans les coursives (la mauvaise conscience, l’épuisement idéologique).

Au cours de sa résidence au pOlau-pôle arts & urbanisme – un laboratoire d’urbanisme culturel à destination des artistes et opérateurs culturels, des chercheurs, des collectivités et des aménageurs – Charles Robinson a pu poursuivre une double série de travaux.

Tout d’abord, une nouvelle création dans l’espace romanesque initié avec Dans les Cités et Fabrication de la guerre civile. Ces deux livres ont développé l’univers de la Cité des Pigeonniers. 10 bâtiments, 322 appartements. 1200 habitants. Dont près de 150 sont des personnages à part entière. Le quartier des Oiseaux, où la fiction s’installe, y est arpenté, rêvé, décrit, secoué par les événements tragiques.

Cette vaste matière narrative méritait un genre de carte, qui prend ici la forme d’une création numérique : la radiobuzz-pigeonniers. Une encyclopédie composée de textes inédits, d’images, de sons, de sources et de ressources, d’hypothèses et de rumeurs, de récits épiques et de petites vacheries, de bricoles et d’astuces. Un univers en navigation libre. Un grand barnum, qui rejoint les multiples créations autour de la Cité : les deux romans, les créations live (Disneyland après la Bombe…), la pièce radiophonique (Dans les Cités, France culture, 2012)… dont la somme forme un hommage et un tombeau à cette cité imaginaire.


En parallèle, Charles Robinson a pris la place d’un « écrivain embarqué » au sein de plusieurs équipes d’aménageurs auxquelles le pOlau est associé, et qui sont engagées sur des projets et problématiques diverses.

Cette position lui a permis de formuler plusieurs hypothèses sur la place que la « mise en récit » pourrait occuper au sein d’un projet urbain, en plus d’enjeux de communication.

Cette analyse et ces hypothèses font l’objet d’un nouveau carnet du pOlau, avant une possible expérimentation dans les mois qui viennent.


Cette expérience est assez singulière. Ici, l’écrivain ne produit pas un texte de littérature, et pas vraiment un point de vue. Dans une logique d’empowerment, il prend place directement au milieu d’urbanistes au travail.

Est-il possible d’agir directement sur la façon dont le monde se fabrique ? Et pas seulement après coup ou en parallèle, en racontant-énonçant-analysant-critiquant ?

La littérature donne-t-elle des outils pour participer aux usines qui construisent le monde ?

Une problématique agite le milieu des aménageurs urbains : celle de la mise en récit du projet urbain. C’est en utilisant cette voie que Charles Robinson propose d’employer les techniques de la fabrication du récit pour peser sur la fabrique de la ville. Employer le récit non pour communiquer, mais pour penser.

Il résulte de ce travail un carnet du pOlau : l’édition d’un texte prospectif, qui développe quatre hypothèses d’utilisation des techniques de récit dans un projet urbain.

Cette publication est encore prospective à ce stade, mais il sera bientôt tenté de tester ces hypothèses au sein d’un chantier réel.

– Extrait du carnet du pOlau :

◙ HYPOTHÈSES : QUE PEUT UN RÉCIT POUR UN PROJET URBAIN

Narration : mise en dynamique d’éléments multiples et hétérogènes, articulés sur des lignes de tension.

Dans sa version morbide, la mise en récit ne relève pas d’un acte de propagande, car même ceux qui l’initient ne sont pas vraiment convaincus de son efficacité.

C’est autrement qu’elle agit. Dans le fait de saturer l’espace critique de paroles, d’idées, de figures, où s’entremêlent des intentions honorables et difficilement contestables (c’est à la mise en œuvre que le bât blesse), des faits inébranlables, des paroles d’habitants collectées (un bon processus affiche et garantit son % d’habitants dans sa composition, à la façon d’une étiquette de produit agro-alimentaire), des temps de convivialité (le monde étant une garantie globale de désagréments, il importe de garantir qu’il contient aussi de la fiesta et des buvettes).

Cet acte de saturation n’est pas propre à la fabrique de la ville. On le trouve dans tout le champ du politique : multipliant les occasions de débattre à l’infini sur telle ou telle valeur, telle ou telle petite phrase, telle ou telle mesure ou proposition.

La saturation permet que l’espace critique soit désynchronisé du réel : flottant dans un entre-deux bavard et hystérisé. Ce bavardage produit du conflit bruyant, clivant, irréconciliable, mais aussi sans danger, car non opératoire : du conflit qui ne permet que la répétition infinie des positions, des postures, des identités, des appartenances, et jamais la négociation, la transformation de rapport de forces en situation politique agissante. Un entre-deux qui assure le délitement des forces convocables.


Au moment du faire, la presse du calendrier, le budget, les contraintes et les normes, la hiérarchie et l’émiettement des décisions imposeront pragmatisme, économies, componction, arbitrages contraires.

Dans sa version morbide, la mise en récit dispose la parole au-dessus des contraintes — des règlements, du budget, des intérêts, des techniques, etc. — dans un entre-deux vain et idéalisé fait de grâce habitante : un entre-deux merveilleux, espace adorable des familles, du DIY (do it yourself) et de la fanfare citoyenne sympa, de la parole sans filtre (hum), de la rencontre face-à-face. Un entre-deux qui fleure bon la démocratie participative, fournit de belles images, de beaux éléments de langage, de beaux souvenirs dont badigeonner le discours de projet.

Nous aurons de jolies brochures.

Dans sa version morbide, cet entre-deux produit aussi un remords chez les aménageurs. Des regrets, de l’ordre du : « Nous aurions pu aller plus loin… » Ces regrets se déposent, projet après projet, en marécage au fond des êtres, et participent de nos intoxications. Car, in fine, travailler ainsi n’est pas très utile pour le monde, mais est surtout démoralisant pour les acteurs eux-mêmes.

Personne n’a envie de cantonner l’étendue de sa vision, de ses compétences, de ses engagements et de ses valeurs à la confection de jolies brochures.

Personne ne se souhaite une vie inauthentique.

Question
Existe-t-il des hypothèses pour employer la mise en récit en vue de ne pas empoisonner le monde, les villes, les habitants, ses collègues et soi-même ?

[Charles Robinson, auteur associé au pOlau 2017/2018]