Publié le 02/12/2016

Nicole Caligaris : à tous les temps de l'étonnement.

Nicole Caligaris est auteure associée à une scène de musiques improvisées de Tours. Et cette alliance entre improvisation sonore et littérature, si elle est en soi singulière, étonnante a priori, l'est d'autant plus quand on appréhende qu'elle programme d'en tirer une œuvre « picaresque ». Fiction en prose, donc, et non poème sonore, comme on est plus "accoutumé" à le voir dans ce type de mariage. Proposition inattendue que celle-ci.

Mais c'est là un aspect notable de l'art de Caligaris : sa façon de produire un étonnement a priori, qui, loin de se simplifier à l'approfondissement, se mue en étonnement a posteriori, un étonnement second, du temps long. Son œuvre, lisible, ni jargonnante ni absconse, produit une lumière noire (celle aussi de son lien au genre fantastique, qui lui est cher), inquiétante et durable, chez son lecteur.

Férue de littératures étranges, quels qu'en soient les genres (le fantastique, sus-évoqué, qu'elle a célébré en consacrant des textes à Mervyn Peake ou Jean Ray, mais aussi la poésie, ou les écrits des mystiques...), elle pratique l'écriture comme un endroit d' « estrangement », y convoquant forces du corps et de l'esprit pour y créer des fictions aussi denses (nourries de littérature comme des états du monde extérieur, ainsi la «question» des migrants porte-t-elle son roman Les Samothraces (Mercure de France, 2000, Le Nouvel Attila, 2016)) que neuves (dans leur rapprochement a priori incongru de formes hétérogènes, dans leur formalisation inouïe).

Nicole Caligaris travaille les marges (les marges des grandes villes occidentales comme de l'art, affectionnant les mal connus, les oubliés, les obscurs), elle travaille dans et avec ces marges ; et depuis cet avant-poste isolé, elle voit grand et ouvert.

Un trajet exploratoire (de l'écriture comme un Dehors) 

Elle m'a confié un jour, parlant ensemble de tout et de rien, ne surtout pas «vouloir appartenir». Refus des assignations limitatives, à considérer en premier lieu puis au-delà : pour Nicole Caligaris, si l'on se réfère au passionnant dossier que lui avait consacré Le Matricule des Anges en 2008 (à la parution d'Okosténie (Verticales, 2008), considéré par beaucoup de ses lecteurs comme son plus grand livre), comme aux premières pages de son seul récit autobiographique (Le Paradis entre les jambes, Verticales, 2013), l'origine, sociale et familiale, a trop peu d'intérêt pour faire l'objet d'un récit. L'origine est peu signifiante en elle-même (« R.A.S », pas d'inceste ni de parricide, enfance heureuse », répond-elle à Thierry Guichard ; « L'autoscopie me répugne » pose-t-elle en amont de son livre), et plus largement : peu signifiante au-delà d'elle-même.

Car c'est l'au-delà qui la meut : « au-delà du réel », de sa représentation sèche, littérale.

Brièvement donc, de cette niçoise montée à Paris au début des années 80, on dira qu'elle fut un court temps prof, avant de se consacrer à la formation professionnelle, ce qu'elle pratique toujours aujourd'hui — façon aussi de ne pas appartenir, de ne devoir à l'écriture que son apport d'intensité, d'éblouissement, d'étonnement.

L'écriture, après s'être intéressée aux productions "jeunesse",  passe par la nouvelle (un recueil paraît fin des années 1990 chez Cheyne, éditeur aventureux de poésie, comme un premier certificat d'« inclassable »), et par le roman. Les Scies patriotiques (récit d'une armée en déroute), puis Les Samothraces, ses deux premiers romans, parus au Mercure de France (et repris cette année en éditions revues et augmentées, au Nouvel Attila), s'emparent avec énergie de thèmes imposants : la guerre, l'exil. Veillant à chaque fois à ne pas les dater ni localiser, elle propulse ces textes dans un espace littéraire propre — leur réédition cette année a prouvé à quel point cette manière, associée à une langue à la fois compacte (les phrases sont plutôt courtes) et charnelle, vaut certificat de « durable » : Ne s'inscrivant dans aucun courant, genre, mode, les livres de Caligaris demeurent, reviennent, parce-qu'ils  sont là pour durer (tout comme l'étonnement qu'ils produisent).

Le trajet s'est poursuivi, depuis, chez Verticales, avec notamment Barnum des Ombres, L'Os du doute, Okosténie, et ce Paradis entre les jambes, romans à chaque fois différents (dans leur organisation, dans leur thème, dans leur teinte) et confirmant cet entêtement dans l'essentiel, cette aversion du futile et de l'anecdotique. Le paradoxal Paradis a déçu les amateurs de révélation et de sensationnel, comme ceux de la fictionnalisation paresseuse (et en vogue) d'un « réel » limité à ses aspects informatifs : elle y narre sa relation, amicale, puis épistolaire, avec un monstre de fait divers (le fameux « japonais cannibale », gloire macabre des années 80), mais, ce faisant, délaisse le spectaculaire et l'insignifiant, pour interroger l'ineffable au cœur de l'humain, «  l'homme étranger à l'homme  » (titre d'un de ses chapitres).

 

Un travail exploratoire  (collaborations et improvisation) 

« C'est vrai que tous mes livres sont l'expression de la turbulence, du disparate, des tensions entre des forces qui ne s'accordent pas » (Le Paradis entre les jambes, Verticales, 2013, p.22).

Le mouvement est en effet partout dans les textes, dans leur construction audacieuse (la spirale narrative d'Okosténie en est un exemple), comme dans ce qu'ils racontent : qu'il soit question de l'errance de soldats perdus, d'émigrants bientôt sans papiers, de mythes antiques ou d'artistes (de Henri Michaux au peintre Jean Fautrier, les écrits sur l'art de Caligaris sont nombreux), ce qui régit son art littéraire est le mouvement.
En retour, elle nourrit un vif intérêt pour la danse et les chorégraphes, qui l'a amené à collaborer parfois avec certains d'entre eux (comme Fabrice Lambert, ou Daniel Dobbels). La littérature doit receler une puissance et convoquer des réactions physiques  :

« Autre question, l’énergie. C’est aussi ce qui se passe dans la littérature, un transfert d’énergie. » (entretien inédit)

Goût des collaborations, comme des autres arts, donc. Et le passage de ses textes à la scène a également pris forme musicale, et ce assez tôt : des lectures chorales des Samothraces, puis de L'Os du doute (Verticales, 2007), par France Jolly, à ses conférences dispersées sur l'autorité, exercices d'improvisation (d'écriture parlée en live) dans le cadre du projet collectif Général Instin, elle a le goût de cet échange-là, qui ne se fait pas sans risque réel de déstabilisation de sa pratique, de son art, de ces certitudes. Caligaris ne se contente ainsi pas de sortir le texte de la page, l'écrivain de son bureau  : elle prend le risque, avec des individualités fortes comme les musiciens improvisateurs, de perdre tout repère, et de devoir donc réinventer son art en live. De provoquer la peur, pour sinon la dompter, du moins la combattre,autant qu'en jouer  :

« La peur, qui pousse à cette tentation de combler le vide, de le remplir d’avance, est liée au mystère de la naissance de la parole, au mystère du passage entre le flux continu et indistinct des pensées, la parole intérieure et son passage par le seuil des lèvres au-dehors, sa projection dans l’espace.(...) Mais c’est un enjeu de mes récits, de façon plus générale, cette confusion entre la parole intérieure et la parole sociale. » (id)

Et ailleurs, à  propos de cet enjeu si neuf et si singulier de l'écriture en improvisation :

« L’enjeu de l’improvisation, c’est d’être présent au présent, c’est très difficile.
Mais pour le récit, c’est encore plus difficile, ça demande une grande liberté  par rapport à la peur.
L’improvisation pose des questions inconfortables et passionnantes à la littéraire : qu’est-ce que c’est que le présent, pour le texte ? qu’est-ce que c’est que ce rapport au présent dans l’élaboration d’un récit ? »

Tout plutôt que se soumettre, donc, aux assignations premières, tout plutôt qu'appartenir, à un genre, une classe, une fonction réductrice, fût-elle aussi honorable que celle d'écrivain. L'écrivain en mouvement Nicole Caligaris pense le travail comme un trajet, et le trajet comme un travail.
Et tout est lié alors, de la phrase à la scène, quand tout se fait musique, tout se met en mouvement.

Guénaël Boutouillet