Publié le 18/01/2016

Lettre 3# - Ouvrir à la parole, au corps de la parole

Le 21 janvier, Laura Vazquez et Yannick Torlini sont invités à l’école nationale supérieure d'art (Ensa) de Bourges. Il s’agit pour eux de confronter leur chantier poétique au public des lecteur-e-s. Car tout public est composé de lecteur-e-s. Même les gens qui ne lisent pas, surtout les gens qui ne lisent pas, sont des lecteur-e-s.

Il s’agit d’ouvrir. D’ouvrir à la parole, au corps de la parole. De se détourner de la table et d’embrasser l’espace de la confrontation. D’être après l’écriture. D’être là où les mots ne sont pas encore formés, ou plutôt de vivre dans le moment même où les mots se forment. D’être dans l’expérience de l’échange, dans la respiration, dans le geste, ensemble.

« Quand je lis un texte, je prépare un texte pour le lire, j’invente le texte pour le lire », nous dit Laura.

Écriture en mouvement.

Laura Vazquez est toujours dans l’énergie de la découverte. Elle découvre sans cesse le monde qui l’entoure. Ainsi ce monde à chaque instant différent et pour Laura, chaque monde nouveau réclame des mots nouveaux. Curiosité est faite de joie et d’inquiétude – conscience exacerbée de l’intranquillité du présent.

Tout est prétexte à poésie, rien n’ai à jeter, tout est bon à la nécessaire réinvention de l’écriture. Découverte et invention fusionnent dans l’instant. Sur le mur de Ciclic, le chantier poétique de Laura forme une constellation mouvante qui se réorganise différemment à chaque nouvelle proposition. Un poème posé est rendu inachevé par le suivant posé. Une pensée se déplie. Le chantier respire. 

Cette respiration, cette exaltation qui donne toute sa force vive à tout ce qui nous entoure, comme si nous renaissions à chaque confrontation du vivant, elle le partage avec Eugène Savitzkaya, son invité.

« … je suis responsable du silence et du bruit, du feu et de la fumée, je suis responsable de l’air, de la pierre et du sable, de la terre, de l’ordre et du désordre, du bas du haut et de l’infini », dit une voix dans la Célébration d’un mariage improbable et illimité, récit polyphonique d’Eugène Savitzkaya. Cette voix raisonne... et s’accorde avec bonheur aux gestes poétiques de Laura.

« … il faut trouver un monde à ça, un écho à ça, pas partir dans le creusement de ça. il s’agit d’écrire encore de trouver une matérialité de la parole, dans les temps acides creuser l’écrire encore. relever, ce qui peut être relevé, du désastre, de l’ombre, quelque chose ça persiste écrire. ça persiste un monde un fragment. il y a l’effort de ça. l’effort de relever ça », écrit Yannick Torlini. 

Pour Yannick, être au monde est d’une inconfortabilité insupportable. À cela la poésie n’apporte pas de solution mais est tentative de poser au plus juste la question de cet être au monde. Une question ouverte, sans réponse. Pour être au plus juste de de cette question, il brise les attaches, se méfie des assises, choisit la fuite. La fuite comme résistance. Il creuse les souvenirs, creuse les mots, creuse la mémoire. Il troue la langue. Ici, le mot langue est à prendre dans son sens physique. L’outil. L’organe. Ce qui fouille l’air pour exprimer. Pour imprimer. La pensée cherche et se cherche dans le bégaiement. Dans la répétition. Rampe. Prend son envol dans la reptation. Prend son élan dans l’errance.

« … il faut essayer, se demander ça, se demander ce qu’est essayer encore, ce que sera ne plus essayer. se demander ça lorsque l’évidence et le désastre, se demander ça encore ». dit-il, plus loin.

Se demander ça encore... Ainsi dans Extrêmes et lumineux, Christophe Manon (l’invité de Yannick Torlini) fouille et creuse sa mémoire. Réalité ou mythologie personnelle il creuse et creuse la langue, être au monde est volonté de surgir d’un brouillard. Pris dans les phares de sa vie il travaille la matière de l’écrit pour manifester au mieux son expérience de vivant.  

Toujours, assumer d’être à la fois sensible et mortel. « Je viens d’un souvent qui n’est pas neutre », nous dit Gottfried Gröll, l’intru. (Mais la poésie, n’est-elle pas affaire d’intrus-e-s ?).

C’est dans le frottement des écritures que s’articule une bibliothèque. En cela, cette rencontre du 21 janvier n’est ni spectacle, ni exhibition, ni représentation, mais geste éditorial.

[Laurent Cauwet, janvier 2015]