Publié le 19/01/2016

Le texte lu est-il d'une nature différente du texte écrit ?

Nombre d'écrivains font vivre leurs textes par la voix. Pour en savoir plus sur cette pratique qui consiste à faire découvrir la littérature par l'oralité, Ciclic a interrogé des auteurs sur leur pratique de la lecture à voix haute et sur la nature du texte selon qu'il est lu ou écrit. Deux articles réunissent l'ensemble de leurs réponses.
Seconde question : Le texte lu est-il d'une nature différente du texte écrit ? 

 

Oui, il est d’une nature tout à fait différente. Lorsque j’écris un texte pour le lire, je travaille le son avant tout, le rythme, le maître c’est le rythme, il décide. Dans mes lectures, le rythme est soutenu, mes lectures ne sont pas trop longues, une dizaine de minutes, j’essaie de vivre quelque chose, de ne pas me lasser, de ne pas m’ennuyer.
Dans l’écriture, c’est autre chose, c’est beaucoup plus mystérieux le texte écrit pour le livre. Le rythme de lecture et d'écriture n’est pas le même, il est indépendant, il n’a pas besoin de ma voix pour le porter, il a besoin de tous mes organes internes, voilà, c’est plus interne. Le texte pour le livre est interne, le texte pour la lecture est externe en somme. Le texte pour le livre rentre, le texte pour la lecture sort.
Laura Vazquez, poète

 

Je crois oui, que le texte lu (par l’auteur lui-même ou par un tiers) n’est pas une simple duplication orale du texte écrit. Car s’y ajoute évidemment cet élément décisif qu’est le corps — et ses états variables —, l’incarnation par la voix, par les gestes, qui donne un sens supplémentaire au texte, un sens insoupçonné, révèle des nuances et des vitesses qui lui échappent. La rencontre visible, palpable, de ce texte lu avec la communauté des corps qui le reçoivent, aussi restreinte soit-elle, lui accorde aussi un statut différent. Le destinataire cesse d’être une abstraction, il est là. 
Le caractère périssable du texte lu lui confère une aura que le texte écrit n’a pas (son prestige est autre). J’aime que la lecture orale soit une chose éphémère, chaque fois unique, qu’elle puisse former, quand elle est réussie, une expérience en soi, vouée à excéder dans le souvenir de ceux qui l’ont vécue les qualités du seul texte écrit. Il m’est arrivé d’apprécier des livres et de les garder en mémoire seulement après avoir entendu leurs auteurs les lire en public.
Oliver Rohe, romancier

L'année dernière, le texte lu était une duplication du texte écrit. Simplement parce que j'avais des livres à défendre. Du même coup je ne me suis pas autorisée à « jouer » ou à « expérimenter ». Lorsque le texte diffère, je me sers de différents supports papiers que je télescope à l'oral. Les mots de ce texte peuvent être déformés par le son. Les phrases peuvent être découpées, hachées, projetées les unes contre les autres. Un autre texte naît à partir du premier. Je fais aussi de l'improvisation pure (sans support) mais hors public.
A.C. Hello, poète

 

C’est une question complexe, elle exigerait un long développement, beaucoup de nuances, et que soit convoqué toute une histoire, qui commence avec celle que raconte St Augustin, découvrant l’Evêque de St Ambroise lire silencieusement, là où, pour les novices, la lecture était toujours faite à haute voix. Il y a toute une interprétation à cet exercice, et parallèlement, des raisons d’écriture propre à la copie des textes sur parchemin roulé… Je n’entre pas dans le détail, mais il faut pourtant avoir à l’idée qu’entre le texte imprimé et la voix il y a bien sûr une différence à noter, elle est initiale : le papier est frappé, tracé, il quitte sa virginité, son espace vierge, il est matériellement saisissable, il est une petite table sur laquelle se pencher, une tablette de cire sur laquelle on touche et voit et reconnaît ; le texte lu n’est pas palpable, on peut ignorer de quelle source il est proféré (qui lit et d’où ?), on peut reconnaître la voix qui le lit ou pas, selon que la voix soit familière ou pas, voire qu’elle se joue de ses accents, qu’elle mime, fasse l’âne, etc. Le texte lu est, de plus, s’il n’est pas enregistré, voué à disparaître au moment se son émission, il est retenu par des oreilles à l’écoute et seule cette retenue fait sa transmission, de voix à voix. Là aussi il faudrait bien revenir que le Phèdre de Platon, où la voix vivante, dite, est supérieure à l’écrit qui va venir pervertir les transmissions mnémotechniques, et la pratique de la lecture à voix haute, voire du dialogue, ou des interrogations faites en commun. Mais Le texte lu à voix haute ne comprend pas de retour possible sur lui-même, sauf si le répétiteur (sic) le répète et explique, expose. Mais sans cela, le texte lu, et c’est aussi sa force et sa beauté explosives, peut dérouter la compréhension, court-circuiter la communication, bref, faire dériver quelque chose qui est d’emblée inaudible ou inouï. C’est là, dans ce différend entre la lecture silencieuse et la lecture à voix haute, qu’il faut penser un lien, une liaison continuée disais-je, c’est-à-dire ce qui de l’une à l’autre non pas se dénature, mais se transmet en (se) différant, y compris lorsque le lecteur lit à différents moments le même texte ; y compris dans ce déplacement : quelque chose qui va différer doit être respecté par la voix qui articule le texte. Dans ce mouvement de calque décalé s’invente une expérience orale qui, à chaque fois, recherche la voix entrée dans le poème que l’on a sous les yeux…
Emmanuel Laugier, poète