Publié le 22/09/2017

Le métier d'écrivain vu par Charles Robinson

Charles Robinson est auteur associé au pOlau - pôle des arts urbains à Saint-Pierre-des-Corps, de mai 2017 à février 2018. Le dispositif "Auteur associé", porté par Ciclic, a pour ambition de soutenir financièrement la création littéraire et les écrivains, tout en leur permettant de développer un projet avec une structure de la région Centre-Val de Loire. A l'occasion de ce dossier, Ciclic a proposé à Charles Robinson de nous parler du et de son métier d'écrivain.

Tenir n’est pas seulement une habitude, c’est aussi une question de méthode

Le métier d’écrivain se caractérise sur le plan économique par le fait que son cœur d’activité n’est pas financé. En tout cas, n’est pas structurellement financé.
Il y a quelques exceptions, mais dans la majorité des cas, les droits d’auteur représentent une somme anecdotique lorsqu’elle est rapportée au temps de l’écriture.
L’écrivain appartient donc à cette masse flottante des travailleurs indépendants pauvres, acteurs d’une tendance contemporaine lourde qui consiste à travailler sans se payer.
On ramasse des patates. Et on y gagne des coups de soleil (les illuminations).
Là où l’écrivain est d’avant-garde, c’est que ce non-paiement n’est pas lié à une conjoncture, à une baisse des budgets, à la malchance, à sa jobardise personnelle, mais qu’il est intrinsèquement institué dans le circuit économique de la production du livre.

Pour réaliser un chiffre d’affaires qui finance les salaires des différents acteurs, il y a deux hypothèses :

  • mettre en vente beaucoup de titres, vendre peu chaque titre, et marger sur la masse des volumes vendus,
  • mettre en vente moins de titres et les vendre davantage, donc marger sur chaque titre.

Seule la deuxième hypothèse permet de rémunérer les auteurs.
Ce n’est pas celle qui a été retenue.

Il y a des façons excitantes d’exercer son métier

On pourrait ici paniquer, pensant que la vente d’un nombre plus faible de titres entraînerait une valorisation du best-seller au détriment des œuvres de création.

L’argument ne me semble pas valide. D’abord parce que le best-seller est, de facto, déjà valorisé.
Ensuite parce que nombre de grands lecteurs n’achètent pas de livres nouille. Ôter la création achèverait de ringardiser le secteur et réduirait la surface du marché.
Enfin, parce que les métiers du livre peuvent consister à faire acheter et lire des livres valables, plutôt que d’attendre la manne assurée par le texte aimablement insignifiant. C’est même une façon excitante d’exercer ces métiers.

Hypothèse : Il y a des façons excitantes d’exercer son métier.

Avec l’agriculteur, l’écrivain partage que son métier soit une forme de vie, une façon d’être au monde.
Une forme de vie, c’est – entre autres – une vision et des valeurs qui rendent possibles des régimes d’action. 

La forme de vie de l’ébéniste, c’est une présence continue aux belles essences, et la détermination à les mettre en valeur dans du mobilier manufacturé avec soin, vendu à des amateurs, à des prix qui permettent que l’ensemble des ventes assure la persistance de l’atelier.

Une forme de vie s’efforce d’assurer sa pérennité, tel le bousier, qui pousse devant lui sa pépite croissante de merde, en espérant tenir un jour de plus.
Dit autrement : à défaut de financer l’écriture d’un livre, on peut espérer financer cette forme de vie, qui va se réaliser à travers quatre classes d’action :

  • l’enquête permanente et illimitée,
  • la production des œuvres,
  • la transformation des œuvres en bien commun,
  • la viabilisation de la forme de vie.

À chaque projet ou proposition, je peux me demander dans quelle mesure celui-ci permet l’une et/ou l’autre des classes d’action. 

■ Sur l’enquête permanente, évidemment, c’est bingo à coup sûr.
Être-là, pour un écrivain, c’est écouter, observer, fouiller, gratter, accumuler.
C’est joyeux d’avoir une activité où l’on est sûr de gagner.
Tout territoire, toutes les rencontres, sont occasions d’expériences, d’observations, d’enrichir sa connaissance du monde.

Hypothèse : L’écrivain est un chiffonnier, qui fait commerce de nos vieux objets et haillons, qu’il collecte au fil de nos vies, pour nous les revendre, tissés en frappants et versicolores assemblages.

■ Sur la production des œuvres, c’est déjà plus coton.
Y a-t-il vraiment attente d’une œuvre, pour l’institution qui vous invite ? L’invitation autorise-t-elle une immersion dans le texte, ou seulement des créneaux façon loisirs créatifs (le mardi soir c’est macramé, le mercredi matin piscine, jeudi et vendredi j’écris mon livre).
Et s’il s’agit d’écrire un bout de texte dont tout le monde se fout, à seule fin de l’ajouter sur l’étagère du financeur, peut-on se dire franchement qu’on laisse tomber, et qu’on fera autre chose ?

Hypothèse : Ce n’est pas difficile de laisser tomber les choses qui ne servent à rien ni à personne.

D’autant que pour les autres choses, les invitations peuvent fournir de magnifiques coffres à jouets : qu’il s’agisse de filmer, photographier, enregistrer, rencontrer, papoter, disputer, monter des formes live, répéter, ouvrir des laboratoires, goupiller des créations collectives, etc.

■ Il serait merveilleux qu’une société à ce point éprise de culture (coucou la France, son exception culturelle, son patrimoine de grands écrivains) se mobilise pour transformer toute création de valeur singulière en bien commun.
Mais pourquoi devrions-nous vivre dans une société merveilleuse ? À aucune époque les humains n’ont connu ça.
Cette transformation est donc prise en charge par quelques-uns. Appelons-les « militants », car cela ne se fait nullement ès qualités. On peut être éditeur, bibliothécaire, libraire, programmateur, chargé de mission, élu à la culture, et bien entendu écrivain, et ne pas être du tout militant. C’est même un cas relativement courant.

Hypothèse : Peut-être que nous ne devrions pas le taire, dans ce cas, et se le dire simplement ; après tout, on peut ne pas être militant et avoir de l’utilité.

En tant qu’écrivain, cette activité militante se manifeste par la création d’expériences collectives, rencontre après rencontre, atelier après atelier, lecture publique après lecture publique, intervention numérique après intervention numérique, et par l’affirmation répétée de la vitalité des littératures exigeantes, de la multiplication des passerelles pour entrer dans ces œuvres qui sont non orthodoxes mais pas hostiles.

■ La viabilité de la forme de vie passe par plusieurs choses. Il s’agit à la fois de se faire connaître – sinon, les œuvres restent lettre morte. Et bien entendu d’atteindre sur des périodes de quatre ou cinq ans une moyenne de revenu plancher qui dispense de faire appel aux minimas sociaux – leur pérennité, pour le coup, est trop incertaine.

Chacun sait de combien il a besoin pour vivre.

Du même coup, chaque invitant qui offre la gratuité sait qu’il ne participe pas à cet équilibre fragile – souvent avec des raisons valides. Il sait qu’il n’irrigue pas le terreau – et celui qui mange les patates, sans verser de l’eau dans les sillons, sait qu’il contribue à rendre la terre infertile. En littérature, il n’y a pratiquement pas de marge, donc pas de possibilité de mettre en réserve pour les années creuses, ou pour créer des zones d’écriture prioritaire (cette année j’écris mon livre).

 une forme de vie que la confrontation au monde rend intense, esthétique, politique et pollen

Avec ces quatre régimes d’action, on participe à l’écosystème littéraire, avec ses forces modestes et à sa petite échelle. Au moins, on ne le pollue pas. Éventuellement on l’enrichit.
En tout cas, on participe au jardinage.
On ramasse des patates, et on fertilise.

Du coup, mon rapport aux projets & propositions (résidence, bourse, atelier, etc.) n’est ni un rapport de crevard qui mendie pour acheter un pack de 8.6 et des Goldo, ni un rapport de doux rêveur éthéré (l’écrivain vit dans son monde : ah ah ah ! Non, désolé, sinon je vous inviterai, ça serait cool). C’est un rapport de producteur à une forme de vie littéraire.

Producteur, ce métier implique des activités de démarchage, de juriste pour la rédaction des contrats et la mise en place des cadres juridiques, de communication pour faire connaître les réalisations et agréger des curiosités (et bon nombre de lieux font moins appel à un projet artistique qu’à une capacité à attirer cette manne merveilleuse que l’on nomme, à tort, le public), de la recherche de financement et de partenariat, des invitations adressées à d’autres artistes et techniciens (appelons-les, à raison, les alliés), du réseautage, du soutien psychologique (nombre d’acteurs dans les institutions éprouvent, à raison, de violents coups de bourdon sur leurs possibles, leurs budgets, l’écoute qu’ils trouvent auprès de leur hiérarchie ou de leurs élus), des travaux manuels et logistiques.

En bout de chaîne, le producteur se retire, sur la pointe des pieds, et laisse un bout de bureau à l’écrivain, afin que celui-ci travaille à un texte, avec son air illuminé de chiffonnier. Ce sont des moments précieux, des gros kiff, dont le kiff en miroir se nomme la lecture, et l’alliance de ces deux kiff la littérature.

En somme, à la question : « qu’est-ce, pour toi, que le métier d’écrivain ? », je pourrais répondre : une forme de vie que la confrontation au monde rend intense, esthétique, politique et pollen.

Tout cela est très fragile. J’ai l’impression qu’à l’horizon des dix premières années d’une vie d’écrivain, il y a de bonnes chances pour que cela fonctionne, en s’appuyant sur quelques dispositifs généreux, et qu’au-delà, ces dispositifs épuisés, la précarité s’étend dangereusement, croisant vers les limites du supportable, à moins d’avoir beaucoup de chance (ce que l’on nomme, à raison, des lecteurs attentifs, désireux d’avoir du rab, et qui vous tiennent à bout de bras : coucou, mercis, les abeilles).