Publié le 21/07/2017

Le festival invisible – #5 Récits de la 10e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 10e saison de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir le 5e et dernier épisode de la série...

Le Festival invisible

Où l’on comprend que clore un livre, c’est toujours en rédiger un nouveau. Que le temps, sans doute, ou un incident surgi du futur, peut-être, va déloger de la cache où il attend qu’on vienne le remuer. Le livre qui s’écrivait et s’achève à présent est né des ouvrages entrepris par nos amis les Mille Lecteurs d’Hiver – moins ceux qu’ils lisaient en tournée que les chroniques de leurs voyages parmi nous. Souvenirs de lectures raboutés avec patience jusqu’à constituer cet épais recueil tiré de leurs pèlerinages, et qu’ils nous offrent de concert comme une seule lourde reliure, fragile et friable. Ravitaillée par leurs impressions, grosse de leur enthousiasme et leur questionnement comme si c’était les oisillons qui nourrissaient le ptérodactyle au sommet du mont. Dix ans ont passé, et leur livre-monde se revigore à chaque lecture de toutes les paroles canalisées par cette troupe informe de comédiens et diennes, cette formation en cœur exerçant l’art de l’échange des forces.

Mais que se passe-t-il maintenant ? Fatalité du jeu des hommes, toujours reviendront les mêmes antiques points d’interrogation : puisque nous voilà parvenus au bord de ce monde, et que se boucle l’anneau de la tournée du lecteur, de quel départ sera fait notre retour ? Vers quoi allons-nous, si ce roman touche à sa fin ? Qui nous relira si tu dois te taire ?

Les livres étaient rangés. Nos yeux étaient d’accord. Nos écoutes avaient trouvé un début de mélodie, peut-être davantage. Les sourires n’avaient pour l’heure plus rien à dissimuler. Donc plus rien à s’apprendre. Bientôt nos mains allaient se dire adieu. 

« Ces gens n’ont pas l’air d’avoir envie de rentrer chez eux. » 

« La doyenne du village, quatre-vingt-quatorze ans, qui sort juste de l'hôpital et s’était placée en face de moi pour bien entendre, d'une vivacité et d'une curiosité communicatives, me dit qu'elle a apprécié et qu'elle reviendra l'année prochaine si elle est toujours là ! » 

« C'est un village où l’on essaie de faire sortir les gens de chez eux. C'est-à-dire que c'est la gageure, c'est-à-dire qu'on me l'exprime. Une pudeur et une discrétion qu'il ne faudrait pas transformer en repli. Alors organiser une Mille Lecture pour la première fois, c'était important. Elles recommenceront, elles espèrent que le bouche-à-oreille fonctionnera, pour qu'il y ait plus de monde, encore et encore, que les gens osent sortir de chez eux, "alors oui, c'est une bataille". Une belle bataille. » 

« Je regarde ce petit groupe de personnes qui ont alors un peu plus de chaleur en eux qu'à leur arrivée ; sans se connaître, ils ont vécu une même chose et je sens leurs esprits ouverts à la discussion et au partage. Je suis moi aussi emplie d'une humeur joyeuse et il est doux de rentrer au bercail avec ce souvenir, cette chose vécue au milieu de mes racines. » 

« Les Mille Lectures d’Hiver conduisent à des rendez-vous dont les gens ont besoin. Elles conjuguent dans un même moment plusieurs faces de la vie (avant, pendant, après) et je crois que l’on saura toujours se souvenir de ça. »

« Je pense que cela peut faire boule de neige. »

Parce que, si cela venait – pour une raison que je me refuse à trop imaginer – si tout cela venait à s’arrêter, qui prendrait encore la peine de rouler cette boule hivernale de mots pour qu’elle s’enfle et se bombe et explose ses miracles de joie et d’élévation au fond de nos poumons meurtris ? A l’approche du printemps, à qui reviendrait-il de reprendre la flamme pour voir fondre la boule et que se déverse de toutes parts le flot salutaire de la voix d’un acteur traversant des livres pour le peuple-oreille ? Quelles alternatives peuvent contrer la simplicité presque pauvre d’un saltimbanque armé d’un petit manuel, sans équipe ni matériel ?

Comprenez-moi bien. Nous voyons les lieux mourir les uns après les autres :

« Discussion un peu angoissée sur la possibilité de fermer la librairie qui n’est pas rentable. » 

« Cette petite bibliothèque, nichée au creux de la grande entreprise, est un îlot de résistance. Malheureusement voué à disparaître, car "Les livres, aujourd'hui... !" disent les grands chefs ! Alors que toutes les entreprises devraient s'accorder un tel type d'espace, si réconfortant, encore profondément humain. » 

« J'apprends avec effroi que l'association Val de Lire s'est fait brûler son camion-bibliothèque... le beau camion que j'avais vu la dernière fois, et dont ils étaient si fiers, aménagé par leurs propres soins, prêt à sillonner le secteur, d'enfants en enfants.... brûlé, saccagé, détruit ! Je sens que le deuil est encore frais et sensible. »

« Je comprends aussi au cours de la soirée que, dépendante des élus, la structure attend de connaître son nouveau sort, suspendu aux votes des électeurs, rappelés aux urnes après la démission de leur conseil municipal. Ce qui est une priorité pour certains élus, comme cette médiathèque consacrée principalement à l'accueil des groupes scolaires du territoire, ne l'est absolument pas pour d'autres... je comprends leurs craintes. »

« Pas de pharmacie [dans ce quartier de la ville, près du Foyer de Jeunes Travailleurs où je suis venue lire], pas de distributeur de billets, ni de magasin… rien ! » 

Les lieux sont tués, pourtant l’humanité se répand : elle demande à durer, à s’étendre, à aimer, au-dedans d’un volume qui se restreint. Et que seuls les arts de l’esprit peuvent élargir, excaver, rehausser, comme une habitation fantôme, dont les murs translucides repoussent sans cesse leurs poutres et leurs étais en nous pour que s’étoilent les rêves dont sont faits nos avenirs – ne brûlez pas ce logis sacré comme d’autres incendient des camions ou rasent les gestes de vie à même l’initiative qui les vit naître. Nos Mille Lectures d’Hiver se tiennent au fond des marais aussi bien que des banlieues, vous l’avez vu, parmi des musées ou des « groupements de maisons où des gens vivent. Quand on réside en ville, on est parfois surpris de constater que l’être humain, comme l’animal, vit partout. » 

Alors qui d’autre que ce frère humain pour s’en venir à la rencontre de son congénère ? Quoi de meilleur que nous tous, en chair et en verve, plutôt que derrière le recours systématisé à d’insanes boîtiers reliés au courant, saturés d’ondes coupables, sans profondeur ni reflet ? C’est qu’il est si propice, ce moment de lecture à haute voix. Il déroule en toi la « sensation d’être semeur de poésie, et c’est bon ». Il est charnière, il dépayse, il me dit que « les pierres, les maisons, les grandes et les petites, sont différentes », et qu’« en tout cas je m’y sens ailleurs que chez moi et j’en suis content », il te renverse par « la volonté de ces gens d’essayer de faire participer les nouveaux installés dans le village à ces lectures, et de manière générale de tenter d’intégrer les néo-ruraux, pour les voir se mélanger aux anciens », il tend à la conscience que « le temps a pris son temps, ce qui permet de se tourner autour, de prendre des nouvelles aussi : la santé, les enfants, les livres... ». Prendre des nouvelles de ceux que tu ne connais pas, c’est une prérogative de saint. C’est la seule politique qui tienne. 

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Ainsi vois-tu les Mille Lectures d’Hiver comme ce qu’elles sont en réalité.

Derrière l’humble et pudique mot d’événement artistique, quand bien même il se trouve être unique en France, se déploie un immense festival impossible. Eclaté au fil de la décennie en vingt mille lieux. Au moins. Sur six départements. En même temps. Et dont chacune de ses éditions ne court pas quatre jours durant ni deux semaines, non, mais s’étale sur trois mois pleins. Libéré du concept de programmation, puisqu’il s’agit au contraire d’une symphonie. Quarante-cinq lecteurs plongeant des auditoires hybrides et bigarrés, et avec eux leurs imaginations bousculées, boum-boum-boum-boum, parmi les failles et crevasses de quarante-cinq livres ouverts, sinon plus.

Quarante-cinq artistes itinérants, colportant la bonne nouvelle de cantons en vallées : nous nous sommes retrouvés. 

« Quitter un lieu où l'on a offert une lecture comme si on laissait un groupe d'amis que l'on connaît bien, et avec lequel on partage des temps forts, c'est cela aussi les Mille Lectures d'Hiver ! Cette lecture et les échanges qui la poursuivent créent une osmose entre les personnes ; osmose à laquelle on se sent appartenir en tant que comédien. La matière est là pour donner des ailes à chacun ! C'est savoureux aussi, lorsqu’un collègue lecteur est présent ; cela souligne notre appartenance à un projet commun, merveilleux de surcroît... » 

La Compagnie des Lecteurs n’en est pas une. Elle est une confrérie. Trois mois l’an, elle intègre chacun d’entre nous, de l’analphabète à l’érudit, et retour, de l’aveugle au visionnaire, du riche au pauvre, frères et « ensemble ».

Son invisible festival a pour but secret la sauvegarde du livre comme objet, et de la lecture comme projet. De vie. Entends-tu, toi qui juges et votes depuis l’ombre de ton isoloir, ou l’altitude de ton perchoir d’élu ? Quel récit rêves-tu encore de pouvoir vivre parmi les tiens ?

Evidemment « un homme m’interrompt pour me questionner sur la continuité des futures éditions. Une inquiétude se fait ressentir concernant la pérennité de ces Mille Lectures d’Hiver. Le public est soucieux et souhaite qu’elles ne disparaissent pas. » 

D’où vous vient cette peur, sinon de notre habitude de voir assassinée la beauté sur nos propres genoux ? Elle n’est pas rien, cette crainte. Partageons-la. Protégeons les instants délicats qui permettent, tels les lectures publiques, de débattre de cette inquiétude en démocratie instantanée, quand « chacun prend la parole à son rythme, mais tous les points de vue existent, se complètent, s’interrogent, se font écho, l’humour plane », « nous nous tenons chaud », « empruntant des chemins historiques, sensibles, écologiques ». « Comment raconter les sourires, les yeux pétillants, l’étonnement, le petit qui aime tant les livres, les gens très heureux de recevoir la poésie, même quand ils ne l’aiment pas (et moi, plus je la lis, la poésie, plus elle m’arrive) ? », « l’entraînement des muscles du sourire et du rire ? » Comment raconter cela sinon, justement, grâce à la littérature ?

« En reprenant ma voiture pour regagner mes pénates, je pense à ces vers de René Char, "L’impossible, nous ne l’atteignons pas, il nous sert de lanterne"». La littérature demeure cette utopie éclairante, qui nous sert de repère le long de la nuit. 

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Les moteurs chaufferaient sous les capots. Il y aurait la gratitude et l’embarras. La dernière parole complice avant la route, ce personnage allégeant. Viendrait cet instant trop long, mais qu’on ne voit que d’un seul côté, quand celui qui part tourne le dos et ne pivote plus sa prunelle vers moi. Il est déjà ailleurs, plein de nous, à se rejouer le moment vécu en nos compagnies électriques, et pourtant son cœur se vide un peu, son sang lui aussi part en tournée, à visiter les six coins de son propre corps pour se charger la cervelle d’informations nouvelles. Il va disparaître au coin du boulevard, ce corps, rentrer en lui comme on s’engloutit dans la voiture, comme on se laisse absorber par le chemin, comme tu te carapates en ta maison : une tournée, c’est la spirale en colimaçon d’un escargot, un éternel retour sur soi-même. Et je ne sais pas si je vous reverrai. 

C’est pourquoi nos quarante-six langues s’élèvent, sœurs et « ensemble », afin de vous le dire en face d’une seule et même voix : « Que l’hiver revienne ! » 

Vivement. 

Fin du cinquième et dernier épisode.                                                                                                       

(Au revoir)