Publié le 13/06/2017

La Rencontre derrière la rencontre - #4 Récits de la 10e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 10e saison de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir le 4e épisode de la série...

La Rencontre derrière la rencontre

Où l’on croit que tout est fini déjà. Où l’on se persuade du moins que le plus gros et le plus beau est derrière soi, abandonné aux passés. Alors qu’il n’en est rien. Une Lecture d’Hiver, ça ne se cantonne pas à une heure de roman dite à voix haute par un comédien sis dans son fauteuil ou sur un banc face à l’assemblée étourdie, dans la léthargie du poisson-clown capté par les douceurs d’une anémone ! Le plus fort reste à accomplir, lové dans les plis de la troisième rencontre – la première, récapitulons, réside dans l’arrivée du lecteur chez l’accueillant, deux bestiaux se jaugent en souriant ; la deuxième, le livre la vit avec le public, sous l’effeuillage d’un écrivain travesti en phrases lues ; mais la troisième, c’est ce temps qui consiste à organiser le mystère né des deux précédentes, puis à le redistribuer sous forme de parole. A présent, c’est au public de parler s’il le désire, c’est à l’auditeur de faire connaissance avec lui-même. Lui-même, c’est-à-dire soi et sa pensée. Mais aussi vous et eux, voisins d’écoute, placés par affinité ou caprice du destin les uns à côté des autres, avec dans la poche de votre cerveau cette expérience encore toute chaude de la lecture, que l’acteur vous propose désormais de partager avec vos mots, vos moues, vos mains. C’est comme réécrire pour l’autre l’œuvre entendue, à partir de soi. Comme prendre rendez-vous avec vous-même sans l’avoir noté dans l’agenda. 

Toujours cette chose arrive à la fin de chacune des Mille Lectures d’Hiver. Arrive, sans arriver : l’espace semble se rouvrir et rétrécir en même temps, on a vécu sous cloche une soixantaine de minutes durant, on fait claquer le gaz dans les doigts, les nuques se rallongent vers un ciel qui n’existe pas, les vêtements se froissent lorsque les fesses s’autorisent à reprendre vie sur les canapés, des yeux se recroisent après s’être plus ou moins évités pendant la cérémonie officieuse… 

L’après-lecture est un instant de gaucherie délicieuse : les sourires-les regards-les rires-les soupirs-les mutismes-les applaudissements-tout ça-ou encore autre chose-ou rien. De toutes les forces en présence, aucune n’est en mesure de se désigner comme témoin fiable de ce qui vient d’avoir lieu.

« Il y a comme un grand silence. Ils sont un peu étonnés mais pas tant que ça. »

« - Ça t’a plu ?
- Oui je n’ai rien compris mais c’était bien ! »

« C’est pas grave de ne pas comprendre ! Etonnant, non ? »

Assez lentement, puis par paliers ascendants, de comme un grand silence on se dirige verticalement vers comme un grand vrombissement. C’est le dégel, et les hommes recommencent à voir à travers les glaces. Les corps s’ouvrent, les bouches se déplacent, les pouces craquent un peu moins : l’engourdissement se dissipe dans le geste ravivé. Quelqu’un reprend la parole au silence sans avoir besoin de lui demander de numéro ni même de lever le bras.

« La jeune fille qui nous dit qu’on n’est pas tout à fait pareil à la fin d’un livre. »

Ça, ça se repère tout de suite. Il suffit de regarder autour de vous. Les visages sont transformés.

« Chacun reçoit le texte à sa manière. Une dame, tout au fond, dit que quand on écoute de la musique contemporaine parfois on peut avoir envie de fuir devant ce magma de sons qu'on ne comprend pas et que là, ce sont également des mots qu'elle ne comprend pas, mais comme ça ne l'agresse pas, elle n'a pas envie de partir, elle a envie de se laisser porter. Se laisser faire, se laisser aller. »

« Parfois on est tout content de saisir quelque chose et ça repart dans de l'inconnu, et tu comprends qu'il faut lâcher prise. »

« Ou bien un jeune homme [de dire] "je suis très perturbé, ça m'emmène dans quelque chose de très descriptif puis soudain, ça bifurque..." Il y a ceux qui goûtent les mots, la saveur des mots, ou la saveur picturale. Le texte emmène, disent certains, dans un chaos, sans fioritures, pas de description, juste ces mots proférés. »

Tu étais venu pour entendre un bateleur te rapporter des nouvelles du monde à travers les écrits d’un poète, et voilà que te sont donnés un temps et un espace pour leur faire écho à l’extérieur de ton thorax. Tu n’y es pas obligé, dis-toi bien qu’il n’y a aucune règle, non, tu fais ce que tu crois vouloir, devoir, pouvoir faire. Et subitement ça sort de toi, comme une fleur contrainte expulse sa corolle dans le vide à remplir, comme une aile se couvre de plumes pour comprendre ce que veut dire l’envol.

 « Les échanges fusent, tout naturellement, le livre à peine refermé. L'écriture de l'auteure semble avoir beaucoup plu, et le destin de l'enfant qu'elle relate beaucoup touché. Le livre se raconte selon l'histoire de chacun. Et d'entendre, tous ensemble, dans un même instant les mots de l'auteure, rend ce moment fort. L'échange qui suit, spontané, permet alors un vrai partage de sensations, d'expressions des sentiments. On reste dans les mots mais l'émotion circule, vive. Et toujours au cœur (chœur) du moment, de la rencontre, la force de la littérature. Très beau de voir en quoi elle agit sur chacun. Comment elle nous révèle à l'autre... et à nous-même. »

Tous ces gens qu’on ne connaît pas et qui, peut-être parce que l’on a baigné avec eux au fond d’une intimité qui confine au recueillement, se métamorphosent en geysers de mots, ou en puits de pensées.

« L'attention est à son comble. Il semblerait que dans les parages, on n'aime pas beaucoup laisser les mots se perdre… D'ailleurs, ils ne se sont pas perdus, ils ont été dégustés soigneusement. La conversation démarre illico presto. Dans un échange bouillonnant de vie, nous parlons copieusement de l'auteur, de traduction, de Russie, de vodka, j'en passe et des plus savoureuses. Les yeux brillent, les esprits sont aiguisés, et les langues déliées. Le temps s'étire sans qu'on n'y prenne garde. »

« Il y a aussi dans le public un homme très silencieux qui ne prendra la parole qu'après la lecture, mais alors en premier : est-ce que cette langue-là est bien faite pour être lue à haute voix, tellement elle est dérangeante ? »

Le lecteur public entend autrement le livre qu’il a choisi, par des biais inattendus. C’est comme un plan qu’il n’avait pas retenu dans le montage personnel de son film, et qu’un réalisateur habile et malicieux insère entre deux points de vue. Notre lecteur devine déjà qu’en partant se coucher cette nuit il relira, à même le texte ou dans son front, l’œuvre nouvellement acquise et qu’il croyait connaître comme sa propre maison :

« Une femme me dit qu’elle regrette l’absence d’une scène qui effectivement m’avait marquée, mais je l’avais trouvée si pointue en descriptions et en vocabulaire technique que je n’avais pas osé [l’incorporer à ma lecture]. Il faut toujours oser. On se trompe systématiquement en essayant d’imaginer ce que les gens vont penser. Il ne faut écouter que son cœur.»

« Un jeune homme de dire que les Confessions d'un gang de filles lui ont rappelé Last exit to Brooklyn de Hubert Selby, Jr. et d'autres auteurs américains qu'il affectionnait ; un autre de dire que ces Américains avaient ce style descriptif qui, lui, le mettait à distance. Qu'il préférait une littérature européenne. Nous avons pu parler d'écriture mine de rien, de style en creux, ces discussions étaient possibles par cette hétérogénéité, des âges notamment. »

« Cette lecture a encore évoqué des choses aux gens (normal vous me direz, et c’est certainement toujours le cas pour n'importe quelle lecture), des choses qui se sont bien infusées et bien partagées entre les gens présents. On a pris le temps pour que chaque personne pose sa sensibilité, son ressenti. Une des grandes forces des Mille Lectures d’Hiver est cet aspect à chaud, qui permet de "lâcher" des sentiments et impressions. »

Elle attend là, la rencontre cachée derrière la rencontre. Dans ce mouvement de bascule, où le « comédien professionnel » venu nous « faire la lecture » se dépossède, parmi des accents de douceur et des inflexions de rien, de son rôle d’agent de liaison, de courroie de transmission, pour investir le monstre d’en face, comme un seul homme, de la charge électrique animée par la littérature qui vient d’être dite et qui grille encore en arcs et flambeaux d’une âme à l’autre. Sous ce moment à retourner comme une pierre lourde et ronde, gît l’après-dernier jour de la Création, quand le monde s’empare de la vie donnée dans le livre pour en faire de l’existence et de la survivance. Les siennes propres. A déterrer par le dessous, avec force secousses sismiques.

« L'après-lecture a duré longtemps, les réactions étaient vivaces, il y avait une grande curiosité, pour la suite de l'histoire, mais aussi sur cet écrivain si prolixe, dont je leur parle : Comment écrit-elle ? Quel âge a-t-elle? Quelle part d'autobiographie?  Ce n'est pas l'habituelle vision de l'Amérique des années cinquante, écrit-elle toujours sur ces milieux-là ? Ces gens-là ? Les auditrices se répondent parfois entre elles, surenchérissent, quelques-unes ont déjà lu, une n'avait justement pas trop aimé, très contente de redonner une chance à l'auteure, j'ai en face de moi des gens qui aiment lire, mais surtout qui aiment parler, en parler, se parler, c'est très agréable. »

« Quelle soirée ! Encore une. Les échanges furent tellement riches, les analyses, les impressions et réactions au texte tellement fluides et se nourrissant les unes des autres que l'après-lecture est restée stationnée dans le salon un bon moment. Une vraie gentillesse en plus. Moments chaleureux avec ces gens que je qualifierais d'intellectuels (ce qui signifie à l'instant dans ma bouche des gens réfléchis et mettant la littérature et la lecture au centre de leurs intérêts généraux). »

Vous souvient-il de ce temps où intellectuel n’était pas encore une injure passée dans certaines mœurs ? Où l’on n’éprouvait pas le besoin de justifier son emploi, parce que cela pouvait même devenir une vertu, celle de se pencher sur les autres via le prisme de la connaissance ? L’amour du Verbe, avec ou sans temple, même pas besoin, le temple c’est ce livre, là ; l’amour des mots qui modifient. Modifient l’amour. L’amour pour le prochain.

« L'élément remarquable est que plusieurs personnes étaient touchées par les maux des personnages (divorce, perte trente ans avant d'un enfant, Parkinson aux vieux jours). »

L’intellectualité n’est pas réservée qu’aux supposés intellectuels, c’est ce que savent les Mille Lecteurs d’Hiver quand ils entrent chez vous avec leur édition de poche toute cornée, criblée de post-it ou de marque-pages, colonisée de trombones, la couverture déjà vieille avant l’heure d’avoir tant et tant de fois vécu dans des mains aimantes et nerveuses. L’intellect, on va le partager aussi, on va pouvoir s’en servir tous ensemble si le COEUR nous en dit, pour se guérir les uns et les autres de nos maux, de nos Parkinson et autres défaites. La littérature a été inventée pour cela.

Le public se met au travail, certes, pour autant le comédien-lecteur n’a pas encore remisé son tablier au vestiaire :

« J’essaie de rebondir sur ce que j’entends pour faire débat à partir de leur ressenti. »

« Je discute beaucoup avec un monsieur qui semblait a priori ne pas avoir tellement apprécié la lecture, le texte, la forme, finalement je ne sais pas trop puisqu'il me répétait sans cesse « "Personne ne voit ce que je vois lorsque je la regarde.", ah, cette phrase-là ! Elle est magnifique ! » »

« Dans le livre [que j’ai choisi], il est question du pilon qui semble être un sujet tabou dans le monde de l’édition. Guylain, le personnage qui travaille dans ce monde, ne supporte pas d’accompagner les ouvrages vers la destruction, c’est pourquoi il sauve des pages au hasard dont il offre la lecture dans le RER. Mon accueillante, bibliothécaire passionnée, dit avoir été séduite par la lecture mais s’insurge contre l’idée péjorative qu’on donne du pilon en général : « Ce n’est pas parce que les livres vont au pilon qu’ils n’existent plus, l’âme d’un livre existe au-delà de l’objet et s’il n’est plus dans votre bibliothèque ou dans votre librairie, il existe toujours, ailleurs, partout… de toute façon, tous les manuscrits sont préservés à la BNF… Les gens n’osent pas se débarrasser de leurs livres, ils préfèrent les donner à la bibliothèque, les vendre plutôt que de les jeter… Il y a quelque chose que les gens n’arrivent pas à dépasser : l’idée qu’on extermine les livres comme on liquiderait des innocents, l’idée qu’on participerait symboliquement à une société totalitaire où les livres sont interdits, la culture bannie… ». Et c’est vrai qu’on convient tous qu’il est difficile de se séparer de nos livres, qu’on s’y attache, qu’on leur accorde une grande valeur … Ce point de vue me sera-t-il utile lorsqu’il faudra ranger dans ma bibliothèque, déjà prête à exploser, les piles instables de livres et de magazines qui ne cessent de gagner en hauteur à côté de mon lit ?... »

Bientôt, c’est immanquable, les gens veulent savoir les raisons qui ont présidé au désir de lire cet ouvrage, quelle nécessité personnelle peut ainsi projeter des acteurs, un petit bouquin entre les mains, à quelques centimètres de l’assistance, plutôt que de se réfugier derrière le masque d’un personnage et les barricades d’une mise en scène ? De quelle soudaine responsabilité se sent emparé le lecteur pour se saisir d’un moment si casse-gueule : braver l’ennui des masses avec du papier et sans micro, sans partenaire, sans bouger, sans regarder ?

« Ma fierté de lire ces poèmes-là. Poèmes que je revendique. Un cadeau d'entendre ce texte,  justement parce qu'on n'y serait pas allé voir. Un foisonnement de réactions très sincères, avec les mots de chacun. C'est très contrasté et cela ne laisse pas indifférent. »

« - Vous savez je ne lis pas que des choses graves, d'ailleurs je ne choisis absolument pas un texte pour le thème, mais pour l'écriture ; ce qui m'intéresse, c'est la musique des mots et les images qu'elle compose : l'univers d'un auteur.

- Remarquez, c'est bien vrai. Moi en vacances je ne peux pas lire de philosophie, ma tête déjà surchauffée par le soleil pourrait exploser. Je préfère des choses légères.

- Bah moi, c'est le contraire, l'été je pense. »

« Comme quoi, ayant tous des attentes différentes, c'est très puissant ce qui nous réunit aujourd'hui. C'est génial d'être rassemblés autour d'un texte, alors que nous aspirons chacun à des livres différents. Les Mille Lectures d'Hiver produisent ce tour de force. Puis on a refait le monde, et la littérature, tous assis autour de la table ronde, d’où personne n'est exclu, une discussion à douze, où chacun a sa place, son argument, ça aussi c'est un tour de force, mais celui-ci vient des auditeurs, chapeau ! »

Bien entendu, il y a toujours des gens qui se taisent. Et il ne faut surtout pas préjuger de ce que leur silence peut vouloir recouvrir. Ou raconter.

« Des gens viennent quand même ensuite, en aparté. Car il y a deux débats : l’officiel et l’aparté. Il y a tout ce que les gens n’osent pas dire devant les autres, ou n’ont pas envie. Et là, des remerciements, des réactions qui étaient restées masquées, des gens mutiques qui au moment de partir me serrent la main : "Merci, je vais le lire, j’ai beaucoup aimé." C’est drôle, ça. C’est le rapport aux livres aussi, un peu comme une recette de cuisine qu’on ne partage pas, pas envie de dire devant tout le monde son ressenti, comme un peu quelque chose de très intime, une expérience qu’on voudrait garder pour soi, pas étaler. Oui, il y a des gens qui ne veulent pas dire ce qu’ils ont vécu à l’écoute d’un texte, c’est leur rapport à l’auteur. »

C’est difficile, et c’est dans cette difficulté que cela devient plus beau qu’avant. Parce que cela occasionne un deuxième courage, celui d’après la discussion, quand tout fait qu’il semble que c’est trop tard pour agir : Non ! Jusqu’au dernier moment il est possible d’aller trouver le lecteur, la lectrice, et lui confier ce qui ne se peut avouer dans la lumière. C’est une entrevue en douce, derrière la rencontre derrière la rencontre derrière la rencontre. Vous l’ignoriez sans doute, mais ce tête-à-tête d’après la bataille apparente est encore la bataille, celle de la recherche de la vérité de chacun. Et vous l’ignoriez aussi, mais ce rendez-vous en catimini d’avant le buffet ou le dîner ou le départ est facilité par le fait que nous autres lecteurs, nous l’aimons presque autant qu’un débat à vingt-cinq. Soyez sûrs que nous vous attendrons toujours.

 « Je n'avais pas mesuré le temps. On a commencé à parler avant 15h et à 16h30 on est encore en train de discuter. » 

Fin du quatrième et avant-dernier épisode.                                                                                                     

(A suivre)