Publié le 23/01/2019

La création au risque de la commande | Raphaële Bertho

À Blois, le 18 septembre 2018 Ciclic et la Fondation du doute proposaient une rencontre professionnelle à destination des lieux de résidences d’auteurs de la région Centre-Val de Loire. Une occasion d’offrir un temps de rencontre, d'échange et de partage entre les acteurs de la vie littéraire du territoire, mais aussi de leur proposer un temps de formation et de réflexion, par le biais d'interventions de professionnels de la culture. C’est ainsi que nous avons convié Raphaële Bertho, maître de conférences en arts à l'université de Tours et historienne de la photographie, qui a mené de nombreux projets et travaux autour de la Mission photographique de la Datar.

Alors que la commande de texte est fréquemment pratiquée dans le champ littéraire, avec plus ou moins de réussite et de méthode, il nous semblait intéressant de décaler le regard et d’invité une spécialiste de la photographie à venir nous présenter ce projet exemplaire, qui en dit beaucoup, non seulement sur la commande artistique elle-même, quel que soit le domaine, mais aussi sur la création ou sur le rapport du commanditaire ou de l’invitant avec les artistes accueillis.


La création artistique au risque de la commande


par Raphaële Bertho

Le tournant de la politique culturelle des années 1980 est l’occasion de repenser les rapports de l’art avec l’action publique. De ce point de vue, la Mission photographique lancée par la DATAR en 1984 se présente comme un modèle, cherchant à renouveler les modalités de la commande artistique publique. Emanant d’une institution non culturelle, en charge de l’aménagement du territoire, la commande se présente à la fois comme un laboratoire d’expérimentations esthétiques et le lieu de l’instauration d’un dialogue politique. Loin d’une tradition prescriptive, c’est la prise de risque et le droit à l’échec qui vont devenir les conditions d’instauration d’un véritable espace d’inventions formelles. Si le projet mené par la DATAR est souvent érigé en référence, il convient de revenir sur les particularités de cette mission afin de discerner les enseignements qu’elle peut nous apporter, au-delà du champ de la photographie, concernant la mise en œuvre des relations entre créateurs et institution dans le cadre de la commande publique.

L’action publique sous l’œil des créateurs

À l’occasion de ses vingt ans, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) lance une vaste commande artistique de photographies ayant pour objet de « représenter le paysage français des années 1980 ». Cette administration, fondée en 1963 au cœur de la dynamique des Trente glorieuses, dispose à l’époque de moyens financiers et humains imposants, et peut intervenir sur tous les domaines de l’activité économique et culturelle afin de contribuer à équilibrer le développement du territoire national.

Au début des années 1980, elle sollicite les créateurs afin de « redonner chair et signification à cette réalité avec laquelle nous entretenons un rapport de plus en plus abstrait »[1], privilégiant ainsi une approche sensible sur les outils cartographiques ou statistiques. Cette initiative est caractéristique du début des années 1980, l’arrivée des socialistes au pouvoir en 1981 marquant un véritable « tournant culturel » dans l’ensemble des politiques publiques.

À l’origine prévu pour une seule année, le projet va finalement durer jusqu’en 1989, sous la direction conjointe de Bernard Latarjet, initiateur et le responsable de la Mission, alors en poste à la DATAR, et de François Hers, photographe en charge de la direction artistique et technique. Il réunit les travaux de vingt-neuf photographes, jeunes auteurs ou artistes confirmés, français et étrangers.

La « mission », un outil de distinction et de filiation

Le choix du terme de « mission photographique » pour désigner le projet de la DATAR n’a rien d’une évidence, au début des années 1980. Ce parti-pris marque une volonté politique d’innover dans la forme du projet tout en lui offrant une légitimité institutionnelle.

Dans un premier temps cette dénomination marque une double filiation. Dans l’histoire de la photographie, elle fait référence à la prestigieuse Mission héliographique de 1851, considérée comme la première commande institutionnelle portant sur l’ensemble du territoire national[2]. Dans la culture professionnelle de l’administration, elle fait écho au vocabulaire d’action de la DATAR : la « mission » est entendue comme une charge permanente ou occasionnelle, confiée à une personne ou à un groupe en vue d'une action déterminée.

Par ailleurs, le terme de « mission » opère comme un outil de distinction par rapport à d’autres modes de relation entre l’institution et les artistes. Il a pour objectif explicite de distinguer ce projet de la tradition des commandes de photographies ayant pour objet la documentation de l’action publique d’une part, et des résidences laissant « carte blanche » aux artistes d’autre part. Il s’agit de proposer un modèle d’action qui allie la prescription, ici le fait de travailler sur le paysage et la représentation du territoire contemporain, et la liberté d’interprétation laissée aux photographes sollicités en tant qu’auteurs.

« Recréer une culture du paysage »

La Mission photographique de la DATAR s’intègre à un questionnement sur le territoire qui s’articule au début des années 1980, autour du paysage. Le projet participe à un mouvement de réflexion interdisciplinaire qui émerge en Europe à partir de la fin des années 1970, quand l’euphorie du développement industriel et social des Trente Glorieuses laisse place aux préoccupations environnementales et à une quête d’identité des territoires. En France il s’agit de se débarrasser du « masque du paysage de charme »[3] , hérité de la construction du paysage national pittoresque du 19e siècle[4]. Cette vision stéréotypée du territoire français s’incarne notamment dans l’affiche de campagne du candidat victorieux à l’élection présidentielle de 1981 : « La force tranquille » se déploie sur une vue d’un village de maisons basses autour d’un clocher « laïc »[5] niché dans des collines verdoyantes. En ouverture du catalogue de la Mission photographique de la DATAR, le géographe et philosophe Augustin Berque dresse ce constat : « Nous assistons en ce moment même à la naissance d'un autre paysage. Et si c'est le cas, alors il vaut mieux que nous aidions à cette naissance, en apprenant à voir et à faire ce nouveau paysage, au lieu de détourner notre regard vers d'illusoires vestiges du passé, ou de nous résigner à aimer Big Brother le parking... »[6].

Le paysage rend visible, sensible, les changements et les conversions en cours. Il sort du domaine de la géographie et des arts pour être investit par l’histoire, la philosophie, l’ethnologie ou encore l’écologie. Dans la lignée de ces réflexions, les photographes sont « missionnés » afin de questionner le « partage du sensible »[7], le partage du visible et de l’invisible, entre les pratiques esthétiques et les pratiques politiques, afin de renouveler la perception du territoire. 

Un véritable laboratoire

La Mission photographique de la DATAR est conçue d’emblée comme un véritable laboratoire de création. Une seule condition contractuelle lie l’institution est les artistes : celle de passer la moitié du temps de la mission sur le terrain, faire une véritable expérience du territoire. En dehors de cela, chaque photographe choisit librement la thématique traitée, l’ampleur du territoire parcouru ou encore la forme du rendu final. Il peut aussi choisir de ne rien livrer, les directeurs de la mission instaurant d’emblée un « droit à l’échec », considérant qu’il n’y a pas d’innovation sans prise de risque. En l’absence de cette liberté, on assiste le plus souvent en une déclinaison de formes attendues, l’ensemble de la relation reposant in fine sur une attente implicite de la part du commanditaire de rééditer ce que l’artiste a déjà fait par ailleurs. Le photographe portraitiste se doit de réaliser des portraits, et le poète ne peut pas se lancer dans le roman noir ou le peintre d’essayer à la sculpture. Or la création nécessite des déplacements, de réinventions, et donc l’exploration de piste de travail qui parfois se révèlent fructueuses, et parfois pas. Le commanditaire, s’il formule une demande forte, laisse dans le cas de la mission photographique toute liberté aux auteurs pour l’interpréter à leur manière. Les photographes s’engagent, pour leur part, à faire un pas de côté par rapport à leur pratique usuelle. L’exemple le plus frappant est sans doute le travail de Robert Doisneau, aux antipodes des clichés qui ont construit sa réputation : en couleur, au moyen format, sur des vues d’espace désertés.

La prise de risque est nécessaire donc pour l’artiste. Et elle peut être salutaire pour le commanditaire. Dans le cas de la Mission de la DATAR, les photographes recrutés n’ont pas tous pignon sur rue : si certains jouissent déjà d’une certaine reconnaissance, comme Raymond Depardon ou Robert Doisneau, d’autres débutent à peine comme Jean-Louis Garnell ou Gilbert Fastenaekens. La DATAR ose donc s’adresser à des créateurs qui ne jouissent pas encore d’une reconnaissance de leurs pairs car encore débutant, s’assurant ainsi la primeur des écritures artistiques contemporaines.

 

Au final, la Mission photographique de la DATAR donnera lieu une exposition, deux catalogues et 1285 tirages d’épreuves seront déposés à la Bibliothèque nationale de France en 1988. Devenue un mythe fondateur d’une tradition photographique du paysage en France, elle va toutefois trouver un accueil plus que mitigé de la part du grand public et dans les milieux de l’aménagement du territoire de l’époque. Alain Roger dans son Court traité du paysage (1997) y voit la mise en avant d’un paysage « du déclin, de la déception et de la décrépitude »[8]. Trente ans plus tard ces clichés ouvre l’exposition Paysages français, Une aventure photographique (1984-2017) célébrant le regard porté par les photographes héritiers de cette expérience unique sur le territoire et ses transformations passées et à venir. L’avant-garde d’hier est devenue un classique d’aujourd’hui.

Mais ce que cette consécration tend à faire trop souvent oublier, c’est le caractère novateur de cette commande publique et son audace. La liberté laissée aux créateurs, les prises de risque du commanditaire, la dimension expérimentale, le droit à l’échec sont autant d’ingrédients nécessaires à l’émergence d’un travail artistique de qualité. À contrario l’exigence du résultat comme la poursuite de créations antérieures déjà connues et reconnues vont dans le sens d’un assèchement de l’espace de création. Dans toute commande artistique, la prise de risque est essentielle.

[Raphaële Bertho, janvier 2019]


[1] Bernard Latarjet dans G. Basilico, Bord de mer, Mission photographique de la DATAR 1984-1985, Udine, Art&, 1992, p. 15.

[2] Cette effet de référence est construit historiquement, la Mission héliographique étant elle-même redécouverte au début des années 1980 par les chercheurs après être tombée dans l’oubli pendant plus qu’un siècle.

[3] Jean-Francois Chevrier, « Qu'est-ce qu'un paysage? », Art Press n° 91, avril 1985, p. 27.

[4] Voir notamment A.-M. Thiesse, La Création des identités nationales, Paris, Seuil, 1999.

[5] Sur l’affiche, la croix au sommet du clocher a été supprimée pour des raisons politiques. 

[6] Augustin Berque, « Les mille naissances du paysage », dans Paysages, Photographies, En France les années 1980, Paris, Hazan, 1989, p. 49.

[7] Je reprends ici le titre de l’ouvrage de Jacques Rancière (2000).

[8] Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997, p. 113.