Publié le 19/01/2016

J'entends des voix

L’expérience vécue du spectateur-auditeur par Nicolas Rollet...

Jadis si je me souviens bien, dans mes premières années à Paris j’assistais souvent à des lectures : dans le jardin du musée Zadkine, ou dans la librairie Ignazi, au centre Wallonie-Bruxelles, ou encore au Point éphémère. J’étais souvent accompagné d’Eric Suchère[1], qui m'orientait dans ces masses de propositions. Une première opposition m’était alors apparue : il y a de bons auteurs mauvais lecteurs – et inversement. Le « dedans et le dehors » requièrent certes des qualités différentes, parfois peu conciliables.

Je venais d’un univers plus plastique et expérimental-sans-souci, où plutôt que « lire son travail », il s’agissait d’abord de « dire/faire un truc devant des gens ». Assez insensible à la méticulosité d’une démarche d’ingé usant d’installations informatiques ou audio-visuelles, je l’étais beaucoup plus – sensible – à la désinvolture bonhomme de Jérôme Mauche[2] et Sabine Macher[3] qui déambulaient, couverts par un tapis, dans une allée de la BNF en simulant une conversation sous les draps (2006). J’ai appris à nuancer depuis : se présenter tout nu peut tout aussi être du bluff. Et Jude Stéfan me disait souvent de me méfier du style (le vain effort). Débrouille-toi avec ça.

Toute lecture à voix haute, aussi simpliste soit-elle, est une performance. Elle met en jeu un ici et maintenant. Lire à voix haute, c’est rendre public un texte, au sens d’un acte où le texte devient un objet socialement partagé – que cet acte soit en présence d’un public, ou bien enregistré.

Chaque auteur/lecteur, rendant public un texte se confronte à la modalité de présentation : dispositif sous forme de petite cuisine systématique, usine à gaz, gadget là pour moindre appât, refus affiché de tout habillage supplémentaire ; ici plutôt que là, en premier ou en troisième, cet extrait plutôt que celui-là. Et bien sûr dans le « dispositif » il y a la façon de lire. L’identité du lecteur semble souvent compter. Des voix marquent plus ou moins durablement les façons de faire ; on peut s'en accorder ou se sentir contraint. On n’est pas obligé d’adhérer à l’énergie folle de Klaus Kinsky lisant Der Handschuch de Friedrich Schiller (1959), ou à la tonalité benoîte de Maurice Garrel lisant je suis venue te dire que je m’en vais de Serge Gainsbourg (2003). Mais l’on a du mal (encore plus de mal) à se détacher de la voix d’Antonin Artaud quand il lit (il faudrait un autre verbe) Pour en finir avec le jugement de Dieu (1947), ou du rythme mi-cadencé mi erratique d’Olivier Cadiot lisant Retour définitif et durable de l’être aimé (2002), ou encore du timbre de Fernandel lisant La Chèvre de monsieur Seguin d’Alphonse Daudet (1955). Et il n'y a pas que la voix.

Déplaçons un peu les choses. Quand on assiste à une lecture, qu’est-ce qu’on entend ? Ou qu’est-ce qu’on écoute ? Comment ça s’écoute ?

Je questionne ici la lecture en public non pas du point de vue de l’auteur, ni même du lecteur, mais en tant qu’événement sonore. C’est-à-dire du point de vue du spectateur. Car au fond, si le plus grand nombre est inédit (au sens propre), tout le monde peut être auditeur.

L’expérience du spectateur-auditeur peut se retracer selon trois questions simples.


D’où le texte vient-il ?

D’abord il y a le réel du silence :

Quand un silence arrive en musique, il ouvre potentiellement l’écoute au contexte, c’est-à-dire au bruit de fond du lieu (un réel sonore ?). Le silence musical est aussi d’emblée bien autre chose que le bruit de fond : attente, suspend, suspens, temps, durée, pause, etc. (Guionnet, 2012)[4]

Le texte dit à voix haute, c’est de la matière sonore. Cette matière sonore est le lieu du texte, cependant qu’elle-même naît dans un lieu. Autrement dit, dans la lecture à voix haute l’auditeur perçoit un texte dans une localisation. Celle-ci peut se définir par une infinité d’éléments sonores, mais au premier chef, par le bruit de fond. Ainsi, quand j’écoute une lecture à voix haute, inévitablement, je sais / je sens / je me demande / je ne comprends pas « où est le lecteur ». Je peux par exemple trouver que les souffleries du hall du Centre Pompidou, les bruits de la circulation, les aboiements au loin, le silence modéré d’une salle de spectacle, le silence maîtrisé d’un studio, siéent très bien à l’événement sonore. Le lecteur peut m’aider dans cette opération : silence dans le silence, silence dans la rumeur, cris dans le brouhaha, etc.

J’ai fait cette expérience singulière, pour la première fois je crois, à une table de bistrot, lorsque Jude Stéfan me lisait, en incises de notre conversation, des extraits de son dernier livre Pandectes, au Pmu d’Orbec sur le trottoir achalandé (2008). L’absence d’effets de lecture particuliers, m’offrait une visibilité du texte depuis les railleries alentours et autres bruits motorisés : un raffinement crotté, comme chez Mallarmé.

J’entends combien de voix ?

Il y a deux aspects. D’abord, formellement, j’identifie des instances (sonores, matérielles) qui ont été « pensées » dans le dispositif initial : une voix et une guitare (Charles Pennequin et Jean-François Pauvros ; Anne James Chaton et Andy Moore), une voix dédoublée (Bernard Heidsieck ; Christophe Fiat), une voix et une vidéo (Jérôme Game ; Emmanuelle Pireyre), une voix démultipliée (Encyclopédie de la Parole).

Ensuite, il y a toutes ces voix qui habitent et transportent  le texte dit : parce que je suis pétri dans l’altérité, d’autres voix, d’autres expériences (antérieures et à-venir) entrent dans mon écoute. La lecture, ici et maintenant, déclenche un peuplement unique, en moi.

Qu’est-ce que c’est ?

Sans que ce soit nécessairement l’opération finale, celle-ci se déclenche inévitablement et ceci pour une raison simple : mon entrée dans un espace, quel qu’il soit, s’accompagne d’un travail de description catégorique (« ça ressemble à quoi » ; comment ça marche », etc.). Je donne des traits. L’auteur est-il transparent (laisser parler le texte, etc.) ? Le texte est-il une ressource parmi d’autres pour créer un événement sonore ? Le lecteur lit-il parce qu’il vend son livre ? Est-ce une performance ? Un aparté ?

Cette question du « Quoi » n’est pas triviale car elle définit en retour mon statut (spectateur, lecteur, auditeur, épieur, etc.) : en trouvant « ce que c’est » je sais « ce que je fais ». Lequel statut renforce et même rend visible en acte la définition de l’événement. En ce sens, l'auditeur-spectateur est également créateur.

Ces trois questions basiques ont toutes les chances d’informer l’auteur en retour, non pas sur la réception de son œuvre, mais sur l’expérience de son œuvre dans un cadre humain dynamique où chacun entend des voix. Et là, tout le monde peut en dire quelque chose. Cette expérience ne se définit pas uniquement par le mode de production du texte à voix haute, mais aussi à travers et pour un environnement (une partie stable, une partie crée dans l'instant) peuplé de mots, de sons, d’individus, de bruits, d’actions, se structurant et s’ajustant les uns les autres, bref : une écologie.

Nicolas Rollet


[1] Eric Suchère, critique d’art et enseignant à l’Ecole supérieure  d’art et de design de Saint Etienne, est l’auteur de nombreux livres aux éditions Argol, Le Bleu du Ciel, notamment. Il est également traducteur de Jack Spicer.

[2] Jérôme Mauche, auteur de nombreux livres au Seuil, Bleu du Ciel, chargé de Collection aux Petits Matins, enseignant à l’Ecole supérieure des beaux-arts  de Lyon.

[3] Sabine Macher, danseuse et auteur chez Le Bleu du Ciel, Leo Scheer, Denoël notamment.

[4] Jean-Luc Guionnet, Proposition pour une architecture habitée de l’écoute, Revue & Corrigée, n°92, 2012


Remerciements :
Nicolas Rollet remercie Marie-Madeleine Mervant-Roux, Éric Vautrin ainsi que Jean-Luc Guionnet pour leurs discussions et lectures, qui ont inspiré ce texte.