Publié le 08/02/2018

Frédéric Debomy ou le récit à facettes

Frédéric Debomy, scénariste de bande dessinée a été accueilli en résidence d'auteur à la maison de la BD, du 1er octobre à 30 novembre 2017. Lors de son séjour il s'est consacré à l'écriture d'un album-reportage sur le "Rwanda : après le génocide". 
Laurent Gerbier, enseignant-chercheur en histoire et théorie de la bande dessinée, membre associé du laboratoire InTRu de l'Université François-Rabelais de Tours, propose ici une analyse de l'œuvre de Frédéric Debomy et de son "style à facettes".

Il est désormais admis que la bande dessinée n’est pas par nature destinée à se cantonner à la fiction : depuis une douzaine d’années, elle investit les territoires variés de la non-fiction, du reportage militant au récit historique en passant par le journalisme, le documentaire ou la vulgarisation scientifique. Elle rejette ainsi sa réduction à la fiction comme elle a naguère, avec le roman graphique, refusé sa réduction à une littérature pour enfants ; et elle revendique sa capacité à explorer de nouvelles manières de nommer et de décrire la réalité, comme elle a naguère, avec l’autobiographie dessinée, revendiqué sa capacité à dire le plus intime et le plus complexe de l’expérience de vivre.

On a pris l’habitude de nommer « bande dessinée du réel » l’ensemble des formes de cette expérimentation multiple. Ces formes sont riches, mais elles doivent en partie leur richesse à une certaine résistance du « réel » lui-même : matériau moins plastique que la fiction, plus opaque, plus friable, le réel se dérobe et semble constamment s’éparpiller en une multitude de situations singulières et d’accidents chaotiques. Comment embrasser cette variété radicale, ces transformations permanentes ? C’est en inventant des réponses pratiques à cette question qui ne cesse de revenir que la bande dessinée « du réel » entreprend de renouveler son langage narratif et graphique.

Frédéric Debomy, scénariste de bande dessinée et militant au sein de l’association Info Birmanie depuis plus de dix ans, a affronté ce problème dans les différents livres qu’il a consacré à l’histoire politique et sociale de la Birmanie contemporaine. Il y répond en expérimentant une forme de récit fragmentaire, construit par couches superposées et incomplètes, dont les facettes variées cherchent à épouser au plus près les contradictions, les complexités, les ambiguïtés de la réalité qu’il essaye de saisir. Deux livres récents, tous deux publiés en 2016 chez Cambourakis, témoignent de cette expérimentation.


Birmanie I : le récit à facettes

Dans Birmanie, fragments d’une réalité (avec Benoît Guillaume au dessin), Frédéric Debomy examine la transition politique que connaît la Birmanie entre la libération d’Aung San Suu Kyi (en 2010) et la victoire électorale de son parti, la National Democratic League (en 2015). Or cette transition entraîne des transformations complexes, hétérogènes, et bien loin d’être aussi uniformément positives que l’auraient souhaité les démocrates qui les attendaient depuis longtemps. Le livre n’est donc pas le récit d’un triomphe, mais le récit d’un changement longtemps espéré et qui, pourtant, inquiète. Comment raconter cette histoire à plusieurs visages, sans imposer une vérité monolithique, une image tronquée, une certitude étrangère ? C’est là une question que la bande dessinée « du réel » rencontre constamment : quelle écriture faut-il pour rendre compte du réel dans un récit graphique ?

Le sous-titre de l’ouvrage, « fragments d’une réalité », rend parfaitement compte de la manière dont Frédéric Debomy répond à cette question : refusant de tenir un discours univoque, rejetant les vérités schématiques, il construit un dispositif narratif qui agence avec beaucoup de soin des fragments et des points de vue multiples. Nulle prétention à un discours qui totaliserait le réel, mais un essai (c’est-à-dire une forme en train de s’inventer), l’essai d’une approche mosaïque du réel, qui permette de le saisir de manière fragmentaire, cumulative, par facettes.

On voit se déployer ces facettes, tout au long du récit, dans la variation des modes de la parole : le texte circule constamment entre dialogues rapportés, réflexions du narrateur, exposés didactiques, ou rappels historiques, sans s’interdire l’usage de paratextes savants (notes, biblios, chronologiques, cartes, etc.). Ces variations sont parfois soutenues par une énonciation visuelle spécifique – par exemple des planches en monochromie rouge, qui viennent rompre le fil narratif et chronologique des planches en bichromie gris-jaune qui illustrent l’essentiel du récit. Et les ces « facettes » du récit s’inscrivent aussi dans la construction même du livre, qui est scandé par l’enchaînement des rencontres que font les deux auteurs, par la succession des entretiens qu’ils mènent et qui leur permettent de laisser la parole à un tiers, par la diversité des sujets ou des points de vue qui sont « essayés » de séquence en séquence.

Ainsi l’histoire de la Birmanie se trouve approchée par un récit composite, proposant un discours qui n’assène pas de vérité unique, mais qui au contraire empile les fragments, multiplie les facettes, change constamment d’angle. Il ne bascule jamais dans le chaos, parce que Frédéric Debomy connaît la situation, et sait d’où il parle, et quel point de vue informé et raisonné il investit dans son récit – mais il n’est que le fil rouge qui traverse les « fragments d’une réalité » qu’il tente de rendre intelligibles pour son lecteur.

C’est en effet l’enracinement du récit dans l’expérience (politique, militante) de l’auteur qui entraîne l’empirisme de la construction – la construction du récit chez Debomy, c’est le contraire d’un « concept » formel que l’auteur forgerait dans le secret de son écritoire : c’est un bricolage, une épreuve sans cesse reprise pour trouver comment dire, comment approcher, comment représenter le réel.

 

Birmanie II : le réel et sa polyphonie

La même année, chez le même éditeur, Frédéric Debomy publie Sur le fil, dix ans d’engagement pour la Birmanie (avec au dessin toujours Benoît Guillaume, cette fois accompagné de Sylvain Victor). L’ouvrage traite d’une séquence un peu antérieure de l’histoire birmane, qui commence en 2007 avec les manifestations de la « révolution safran ». Bien que durement réprimées, ces manifestations annoncent d’une certaine façon l’amorce du processus de transition que le président Thein Sein initie en 2011 et qui clôt le récit.

Cette fois, le sous-titre nomme d’abord l’engagement de l’auteur, mais on y retrouve la construction « à facettes » qui caractérise Birmanie, fragments d’une réalité : cette construction prend même une forme exacerbée, puisque la première partie du livre entrelace deux récits parallèles, celui de la « révolution safran » en Birmanie, et celui de la réaction des militants, des médias et des politiques en France, en confiant les deux traitements graphiques de ces deux récits à deux dessinateurs différents, aux styles visuels très hétérogènes. La situation en Birmanie est décrite par un texte typographié de Frédéric Debomy, qu’illustrent des dessins au crayon de couleur de Benoît Guillaume, réalistes et nerveux, colorés, vastes (ils occupent parfois une pleine page muette). En revanche, la réception de la crise en France – son traitement par Info Birmanie, le soudain intérêt des médias, les efforts pour obtenir un engagement des politiques – sont racontés à la première personne (Frédéric Debomy était alors le coordonnateur d’Info Birmanie), et traités dans le style minimaliste, aux formes colorées presque abtraites, de Sylvain Victor ; organisées en strips et en cases, comportant bulles de dialogues et texte manuscrit, ces pages correspondent à une grammaire visuelle plus classiques en bande dessinée.

La variation des deux points de vue entrelacés, avec leur grande hétérogénéité de style narratif et de style graphique, crée un effet de contraste et de décalage permanent : la réalité de la « révolution safran » est donnée à voir sous deux points de vue simultanés, dans deux langues visuelles différentes. Ces variations, qui soulignent le clivage entre « ici » et « là-bas », et entre le fait birman et sa perception française, empêchent là encore le récit de livrer une vérité unique, et s’efforcent au contraire de rendre compte de deux régimes d’expérience en même temps.

La seconde partie du livre, qui se penche sur les conséquences de la « révolution safran » dans les années qui suivent, consiste cette fois en un récit typographié de Frédéric Debomy, simplement soutenu par une illustration de Benoît Guillaume aux crayons de couleur qui vient occuper le centre de chaque page (et qui ressemble parfois à une photo de presse retravaillée, filtrée, assumée dans son caractère de réinterprétation subjective). Le texte de Frédéric Debomy se débat très finement avec les interprétations occidentales de l’ouverture et leurs réticences, en montrant avec beaucoup d’honnêteté et de recul de quelle manière les spécialistes eux-mêmes, y compris les militants, peuvent parfois céder à l’illusion qu’ils comprennent mieux la réalité birmane que les Birmans eux-mêmes.

Tout le travail de Debomy consiste à fragiliser ces certitudes, à montrer le caractère incertain et précaire des transformations que connaît la Birmanie, non pas pour prôner la défiance systématique envers tout progrès annoncé, mais plutôt pour nourrir une prudence féconde qui se méfie d’abord de ses propres convictions – c’est ainsi que l’écriture coupée, polyphonique, à facettes, est la contre-partie graphique et narrative d’un travail de réflexion critique du militantisme raisonné.

Un pont jeté entre fiction et non-fiction

Cependant il ne s’agit pas seulement de considérer le « style à facettes » comme une réponse au problème de la construction du récit historique ou politique, la réaction narrative à une situation complexe. En effet, depuis longtemps, Debomy pratique aussi la « narration à facettes » dans le registre de la fiction.

C’est ce que montre par exemple Une vie silencieuse (Albin Michel, 2005) : ce recueil d’histoires courtes est la seconde collaboration du scénariste avec le dessinateur Louis Joos. Les récits qui s’y trouvent rassemblés explorent la rhétorique de la fragmentation de bien des manières : ainsi dans « 11 septembre » un chauffeur de taxi qui photographie New York sous tous les angles pour essayer de construire une image composite de la ville qui le fascine abandonne son travail après la destruction des tours jumelles et quitte New York pour se lancer dans la photographie de villes détruites ; la fragmentation des images vient ainsi redoubler thématiquement la manière dont le monde se défait après le 11 septembre. Plus loin, dans « Samedi soir », ce sont des bribes de vies hétéroclites qui se trouvent rassemblées ; puis, dans « Une vie silencieuse », des instantanés juxtaposés cherchent à saisir l’unité de la vie d’un travailleur immigré : chaque fois, Frédéric Debomy cherche dans ses narrations fragmentées à raconter par où la vie s’échappe, s’aliène, s’éparpille, comme si c’était la seule manière de rendre une vie racontable.

Il y a là bien plus qu’une simple « recette » narrative, qui pourrait aisément circuler de la fiction à la non-fiction, en marquant la permanence d’un style d’auteur, la « manière » narrative de Frédéric Debomy. En réalité, la façon dont Debomy travaille ces constructions fragmentées constitue en soi un indice de l’enracinement de la « bande dessinée du réel » dans l’expérience de l’autobiographie dessinée. Ce lien n’est pas nouveau : pionnier du reportage dessiné, avec ses reportages sur la Palestine ou sur l’ex-Yougoslavie, Joe Sacco décrit très précisément le rôle de l’autobiographie dans sa pratique du journalisme dessiné :

Certaines de mes premières BD étaient autobiographiques, ce qui était relativement courant à l’époque pour les dessinateurs de BD qui se lançaient. […] Lorsque j’ai décidé d’aller au Moyen-Orient, j’ai emporté avec moi une partie de ma « pensée autobiographique », et je pensais retracer l’histoire de mes propres voyages en Palestine. Ces histoires avaient également un côté journalistique car j’étais journaliste moi-même et c’est sous cet angle que je me suis mis à étudier la situation. Ainsi j’étais moi-même un personnage dans mes propres écrits. Et je me suis vite rendu compte que mon personnage jouait un rôle important, quoique involontairement. Il servait à montrer que mes bandes dessinées n’étaient pas objectives comme l’étaient les BD traditionnelles, que ma propre perception des choses avait une influence et que mes préjugés imprégnaient fortement la manière dont j’appréhendais la situation.
(Joe Sacco, « Bande dessinée et journalisme », entretien avec Boris Tissot (juillet 2006), dans Pierre-Alban Delannoy (éd.),
La bande dessinée à l’épreuve du réel, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 67).

 

Le travail de Frédéric Debomy s’inscrit exactement dans la même perspective : les tâtonnements et les expérimentations du récit autobiographique lui offrent, à lui aussi, une manière de construire la représentation du réel en s’incluant lui-même, avec ses hésitations et ses biais, dans le tableau qu’il dresse – d’ailleurs, Birmanie, fragments d’une réalité est entièrement traversé par un récit de voyage à la première personne (du pluriel : ce sont les deux auteurs, Frédéric Debomy et Benoît Guillaume, qui sont les premiers personnages du récit).

Publié en 2014 chez Cambourakis, Le Vertige, qui est la deuxième collaboration de Debomy avec Baudoin, illustre très clairement cette « racine » autobiographique du récit fragmenté : Debomy vient rencontrer Baudoin avec l’idée d’un scénario, mais le dessinateur lui répond qu’il veut plutôt faire son portrait, parce qu’il « n’a plus assez de temps avec ce qui lui reste à vivre pour jouer avec de la fiction » (p. 3), et que ce qu’il faut chercher dans le récit dessiné, c’est « ce qui dans l’autre est moi » (p. 7). Le livre se construit alors lui aussi par empilement de facettes, par multiplication des points de vue sur le réel, mais le réel qui est visé, c’est cette fois la vie de l’auteur lui-même : ainsi Le Vertige reproduit, au milieu du récit, des articles de Frédéric Debomy sur la Birmanie, dans une typographie mécanique qui contraste avec le lettrage manuscrit de Baudoin ; il multiplie aussi les grands dessins décadrés qui fonctionnent comme des illustrations hors-texte ; il circule entre la première et la troisième personne pour rapporter les moments de la vie de l’auteur.

Certes, on a bien affaire à une (auto)biographie, avec une histoire d’amour, un deuil, un travail de la mémoire de soi enchâssée dans la mémoire familiale, mais ce récit en forme de confession, ou d’examen de conscience, est dessiné par un autre, ce qui brouille d’emblée les repères énonciatifs de l’autobiographie, et fait du Vertige une longue réflexion sur ce que c’est, précisément, que de se raconter.

Ainsi, de l’autobiographie au récit militant, dans les formes de la fiction comme dans celles de la non-fiction, le travail de Frédéric Debomy ne cesse de creuser les figures de la fragmentation. C’est en effet dans ce modèle de construction que la vie des autres et la sienne propre semblent pouvoir trouver un point de convergence, et que la grande histoire devient aussi appréhendable, racontable, habitable que la petite. Du réel de nos vies au réel de l’histoire, c’est en déployant ses facettes que le récit en bande dessinée essaye d’inventer une manière nouvelle, équivoque, balancée, incertaine, de dire le réel.

[Laurent Gerbier]