Publié le 06/11/2015

Florent Perrier : retour sur le séminaire "phalanstère W"

Entre le 8 avril 2015 et le 22 septembre de cette même année, j’ai eu la chance de pouvoir proposer aux lecteurs de la librairie Le Livre à Tours, magnifique lieu créé par Martin Arnold et Laurent Evrard, un séminaire de recherches intitulé phalanstère W.

Grâce à un nouveau dispositif de soutien aux auteurs inauguré par Ciclic (et plus précisément ici par son pôle livre, en la personne de Yann Dissez, qui s’est acquitté de sa mission avec une écoute et une efficacité particulièrement appréciables), permettant l’accueil rémunéré sur de longues périodes d’« auteurs associés » dans des structures de la région Centre-Val de Loire, il m’a été ainsi permis d’exposer mes recherches en cours sur le projet phalanstère W que j’ai par ailleurs sous-titré Walter Benjamin Charles Fourier, l’utopie sauve.

Les recherches dont j’ai régulièrement rendu compte à Tours pendant quatre mois font suite à différents travaux engagés depuis plusieurs années et qui ont notamment abouti, en février 2015, à la publication aux éditions Payot, dans la collection « Critique de la politique » dirigée par Miguel Abensour, d’un essai de près de 400 pages intitulé topeaugraphies de l’utopie ­— esquisses sur l’art, l’utopie et le politique et dont le point de départ fut l’étude de la place de l’art et des artistes, la place du sensible, dans les œuvres des socialistes utopistes français du XIXe siècle. Le séminaire phalanstère W a ainsi prolongé ces premières recherches tout en les faisant coïncider avec un autre pan de mes investigations, celles dédiées à la pensée esthétique et politique du philosophe allemand Walter Benjamin. A noter en outre que c’est à l’occasion de la publication de l’ouvrage de Jean-Michel Palmier intitulé Walter Benjamin. Le chiffonnier, l’ange et le Petit Bossu (Klincksieck, 2006), que j’ai édité et préfacé, que la librairie Le Livre à Tours m’a invité une première fois à présenter mon travail de chercheur dans ce lieu, première étape d’un compagnonnage au long cours qui a montré, avec la proposition de Martin Arnold et Laurent Evrard d’accueillir pendant plusieurs mois le séminaire phalanstère W, combien les créateurs de cette librairie sont attentifs au travail de la pensée qui se déploie selon un temps rarement bref, combien ils sont fidèles et généreux quant à leur possibilité d’en favoriser l’accomplissement et la dissémination dans l’espace de la parole libre comme dans celui de l’édition la plus rigoureuse, la plus exigeante.

Ainsi, à raison de deux séances d’une heure et demi tous les quinze jours, soit au fil de dix séances entrecoupées périodiquement de rencontres plus étendues avec des invités de mon choix à l’audience internationale — Miguel Abensour, Antonia Birnbaum, Philippe Ivernel, Alejandra Riera, Michèle Riot-Sarcey —, j’ai abordé un certain nombre de points qui structurent provisoirement le contenu d’un ouvrage à venir sous le titre phalanstère W.

Devant une assistance souvent fidèle et attentive, j’ai aussi bien abordé la question du sauvetage sous l’interrogation générale « Réunir Benjamin avec Fourier veut-il dire les sauver ? », celle du retour politique de Charles Fourier dans les années 1930 et la question afférente de son antisémitisme, la position de W. Benjamin « entre Marx et Fourier » selon Pierre Klossowski, le détail précis du contenu, ou des manques, de la liasse W consacrée à Fourier dans le Passagen-Werk, l’imaginaire et la réalité du phalanstère fouriériste pour W. Benjamin ou encore, dernier exemple, ce que j’ai appelé la politique fouriériste de la dissémination subversive soit, pour partie, la question de la propagande et de la propagation des idées fouriéristes vue et reprise, réactualisée en direction de l’avant-garde et de l’art moderne par W. Benjamin. Lors des rencontres avec les invités, d’autres aspects furent privilégiés, la place de l’utopie dans l’œuvre de W. Benjamin, celle de la première et de la seconde techniques dans « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », le rapport entre utopie et théâtre d’enfants prolétarien à partir de son texte écrit pour Asja Lacis, ses évocations de Sade et Fourier ou encore, les questions d’historicité chez l’auteur d’ « Expérience et pauvreté ».

Après un Cahier Charles Fourier que j’ai dirigé en 2010 avec Michèle Riot-Sarcey et consacré à « Walter Benjamin lecteur de Charles Fourier » (n° 21), il s’agissait avant tout pour moi de reprendre à neuf les matériaux de ce dossier et notamment les 190 fragments qui constituent, entre la liasse « Conspirations, compagnonnage » et la liasse « Marx », la liasse W consacrée à Charles Fourier dans Paris, capitale du XIXe siècle. Pour le dire autrement, et éclairer le titre du séminaire, il s’agissait d’explorer, ce fut en tout cas l’une de mes hypothèses de départ, le phalanstère bâti par W. Benjamin lui-même dans cette liasse W, soit le réseau de passages qui lui permirent, à partir de l’œuvre du « rêveur sublime » ou de sa réception, de maintenir l’utopie sauve au regard de la crise, ou des crises, qu’alors exilé en France, à partir de mars 1933, il ne cessera de traverser.

À noter en outre, pour compléter la vision de ces matériaux, qu’à l’exclusion de la liasse W et ces presque 190 fragments consacrés directement à la pensée de Charles Fourier, Paris, capitale du XIXe siècle comporte 50 autres références explicites à Fourier, mais surtout, implicites voire masqués, 150 fragments supplémentaires évoquent l’univers du sociétaire. Près de 400 fragments du Passagenwerk touchent donc à Fourier qui ouvre aussi les Exposés « Paris, capitale du XIXe siècle » écrits en 1935 et 1939 et dont les idées innervent, par ailleurs, ici et là, la plupart des textes importants écrits par Walter Benjamin entre 1933 et 1940.

Ce fut aussi l’occasion de formuler un certain nombre d’hypothèses devant une assistance manifestement curieuse de les voir ainsi exposées publiquement, non pour en vérifier immédiatement la validité, mais afin d’en percevoir le poids, la pertinence : de les éprouver en quelque sorte sous une forme orale

Ce projet de séminaire s’est aussi inscrit, il est important de le noter, dans le contexte favorable d’éditions ou de rééditions récentes : neuf volumes des Œuvres complètes de Charles Fourier viennent d’être repris aux Presses du réel dans la collection « L’Écart absolu », cinq volumes de l’édition des Œuvres complètes de 1841 ont également été récemment réimprimés par les Archives Karéline et l’édition critique intégrale des vingt et un volumes des Œuvres et inédits de Walter Benjamin est en cours de traduction en français, en partie sous ma responsabilité scientifique, alors que sa source allemande, la nouvelle édition critique intégrale publiée par Suhrkamp, a déjà plusieurs volumes à son actif parus depuis 2008.

Mais, il faut là aussi le souligner, les liens de cause à effet ne sont que rarement effectifs : si aujourd’hui la pensée de Walter Benjamin est en apparence reconnue, ce n’est assurément pas pour cette « admiration sans borne » portée à Charles Fourier que soulignait chez lui Pierre Klossowski ; et ce n’est que trop rarement pour les raisons qui ont à voir avec le caractère éminemment transversal et ouvert de sa pensée. La place « institutionnelle » faite aujourd’hui à Charles Fourier est moins favorable encore, son destin — souligné par André Breton dès son Ode à Fourier — semblant d’être toujours commenté, jamais lu.

Autrement dit, le projet phalanstère W a aussi été soutenu par Martin Arnold et Laurent Evrard, par Ciclic, parce qu’il ne rencontrait pas d’espace « naturel » pour s’épanouir dans les cadres de recherche universitaire ou institutionnel existants, et ce fut donc bien là une chance sans égale qui s’est offerte à moi avec l’hospitalité de la librairie Le Livre à Tours et le dispositif de chercheur associé initié par Ciclic.

Si un premier retour peut être ici indiqué alors que, pour le dire sous cette forme imagée, les moteurs du séminaire phalanstère W viennent à peine d’être coupés et que mes réflexions sont encore sur la ligne d’erre, c’est assurément, d’une part, le luxe d’avoir pu consacrer une grande partie de mon temps à des recherches exhaustives de détail (avec en parallèle l’achat de nombreux ouvrages anciens ou récents qui manquaient à ma bibliothèque) qui m’ont permis de remettre véritablement à plat les objectifs associés à ce projet de nouvel essai.

Ce fut aussi l’occasion de formuler un certain nombre d’hypothèses devant une assistance manifestement curieuse de les voir ainsi exposées publiquement, non pour en vérifier immédiatement la validité, mais afin d’en percevoir le poids, la pertinence : de les éprouver en quelque sorte sous une forme orale(même si l’essentiel du séminaire était précisément écrit au fur et à mesure), manière de mieux les mettre à distance, de les « voir agir ».

Quant au retour relativement rapide des séances de séminaire ou des rencontres (deux soirées d’au moins une heure trente tous les quinze jours sur les mois d’avril, mai, juin et septembre 2015), s’il peut apparaître aujourd’hui comme un objectif quelque peu ambitieux au regard de la charge de travail aussi bien demandé à l’auteur associé qu’à mes hôtes de la librairie Le Livre (qui offraient toujours à tous les participants un buffet à l’issue de chacune des rencontres avec mes invités), ce retour rapproché a cependant eu la vertu de réclamer un travail de recherche intense sur un temps finalement relativement court ce qui, à bien des égards, a bousculé, fait bouger les lignes de l’armature envisagée au préalable pour l’essai phalanstère W.

Enfin, et ce n’est assurément pas la moindre des vertus au regard de la place actuelle, dérisoire, laissée au temps d’une réflexion rigoureuse menée hors des sentiers battus, être « auteur associé » pendant ces quatre mois dans ce qui est sans doute l’une des plus belles librairies de France eu égard au travail sur la pensée et sur la création littéraire, le travail autour de sa diffusion qui s’y accomplit depuis tant d’années, m’a simplement permis de tenir au-delà de la bonne surprise d’une nomination à l’Université qui s’est invitée à la fin du séminaire : tenir sur les exigences de phalanstère W, tenir sur la nécessité de cette recherche encore confirmée à mes yeux, sur celle de continuer à travailler ainsi de tels objets et même tenir pour qu’existent toujours de tels lieux sans lesquels, assurément, aucune pensée ne pourrait parvenir à rencontrer et toucher un public, à le rendre tangible.