Publié le 02/12/2016

Emmanuelle Pireyre : portrait de l'auteure en enquêteuse

Emmanuelle Pireyre est en séjour d'auteur au Musée Balzac cette année. Elle y a réalisé un « Bilan Balzac » qui mêle astucieusement journal de résidence, interrogation quant au grand auteur et à ses influences sur elle, explorations du lieu patrimonial. Comme à son habitude, elle renverse sans cesse les représentations, dans un sourire complice. Ce sourire constant, et cette position, si particulière, de récit et de narration, celle d'une implication à distance (à distance y compris d'elle-même, devenant un des objets d'étude de ses drôles de fictions documentaires), sont une des matrices du travail de création (d'écriture principalement, mais aussi d'images, de chansons) de Pireyre depuis ses premiers travaux rendus publics, au début des années 2000. Enquête sur une drôle d'enquêteuse.

L'écriture, «  pôle d'accueil multimodal » 

Emmanuelle Pireyre a débuté du côté de la poésie contemporaine, et son travail, d'un point de vue générationnel autant que formel, s'est inscrit dans ce qu'on ne nommera pas mouvement, mais qui constitue alors (au cours des années 90), une petite constellation d'individus pratiquant des formes mixtes : une poésie hybridée de théorie (Nathalie Quintane n'est pas loin), d'images et d'implication physique (de Charles Pennequin à Jérôme Game, ils sont quelques-uns). Les films, co-réalisés assez tôt avec son compagnon Olivier Bosson (lui-même artiste vidéo) en témoignent : on y voit une Emmanuelle Pireyre presque toujours vêtue du même duffle-coat rouge (ainsi transformée en personnage), théorisant à contre-emploi, mélangeant les domaines et façons de faire. Continuité dans l'apparition mise en scène : ses actuelles expérimentations scéniques, en duo avec le musicien (et écrivain) Gilles Weinzaepflen, associant schémas heuristiques du travail en cours projetés sur les murs, et chansons tragi-comiques, en sont exemplaires.

Cette mise en présence, voire en scène, continue, le confirme  : à elle comme à ses compagnons (et compagnes) de route, l'espace du livre ne saurait suffire. Pour faire plus entrer le monde (et faire entrer plus de monde) dans ses créations, dont les mots demeurent le socle, il faut en faire une terre d'accueil, un « pôle d'accueil multimodal », comme il est inscrit au fronton de quelque gare hybride de grande ville de province. 

Bien faire avec (le monde, ses objets et représentations) 

Ses deux premiers livres, Congélations et décongélations (et autres traitements appliqués aux circonstances) puis Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, chez Nadeau, en 2000 et 2001, s'ils sont de poésie, distanciée et fluide, importent des images volontairement incongrues. Il s'agit d'inventer quelque chose. Et pour commencer, une poétique propre, non seulement à l'époque (où les formes artistiques se mêlent avec conviction) mais surtout à la présence de l'individu, isolé, au cœur de cette époque si bouleversée. Ce qu'expérimente Pireyre, dès lors, c'est une fantaisie prosaïque, qui convoque la marchandise, l'aménagement du territoire en mode «  micro » (la chambre à coucher) comme «  macro » (les zones artisanales et commerciales), les images hétérogènes (issues des mythes et de la littérature autant que des produits les plus « pop », séries télévisées, etc.), et librement associées (comme la psychologie et le bricolage, qui mis ensemble produisent, dès Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, une forme nouvelle : le psychobricolage).

Cette poésie-là « fait avec » le monde extérieur contemporain, avec ses productions (objets concrets, idées, usages) et angoisses. Cette poésie-là est même constituée de cette matière documentaire. Elle sera bientôt constituée de la question même de sa documentation. Son écriture est intensément réflexive, mais toujours légère (le sourire sus-évoqué compte pour beaucoup dans cet aspect, qui pourrait paraître paradoxal). En ce sens, Emmanuelle Pireyre, explorant les recoins de nos façons de vivre, de penser, d'agir le monde, pourrait reprendre à son compte la formulation du chercheur Olivier Ertzscheid, selon qui « L'homme est un document comme les autres ». Les données numériques, le data, son abondance documentaire incontrôlée, la difficulté à s'y mouvoir, sont d'ailleurs des thèmes forts de sa recherche :

«  (…) Si bien que ma position quant aux datas serait de les faire entrer assez largement dans le texte littéraire comme prélèvements du réel dans lequel se déroulent nos vies, mais avec l’objectif constant de les décaler, les tordre, les rudoyer, les réinterpréter… bref, de leur nuire. Ce qui n’empêche pas la précision à leur endroit, au contraire. Il est préférable de considérer les données véritables, l’exactitude des noms propres (surtout pas le côté pitre d’un nom vaguement ressemblant), la liste des produits en magasin, la couleur du meuble, la quantité et l’espèce des algues envahissant les rivières, le menu des enfants à la cantine, la bonne version des chiffres économiques, des horaires, et non leurs simulacres ni leurs versions édulcorées.  » (entretien in Devenirs du roman vol.2  : écriture et matériaux, collectif, éditions Inculte, 2014)

L'enquête est bientôt ce qui motive non seulement le propos mais aussi la forme même du livre. Son essentiel Comment faire disparaître la terre (Seuil, 2007) est fondé sur ce principe interrogatif. La question du comment, dès le titre, est déclinée en sous-questions, organisées en parties et sous-parties, sous une apparence d'analyse hyper-méticuleuse. Une parodie d'analyse, croit-on, d'abord par imitation avec insert des incongruités déjà évoquées, mais pas seulement : car là où Emmanuelle Pireyre agit en poète, et ainsi produit autant d'épiphanies que de sens, c'est en inventant des images, aussi inattendues que fortes (amplifiées souvent par association). Ainsi l'usage qu'elle fait de la méthode d'évasion tirée du célèbre film, ou d'un casse-tête d'enfant, dans le livre, a un effet comique, et soudain bouleversant. 

De l'astuce comme solution aux complications du monde et de l'existence

« Dans des époques de servitude où le monde est clos, des époques de guerre, de camp, de dictature où presque rien ne peut bouger car le monde est encadré dans un tour en plastique blanc, dans ce genre de cas où on n’a pas envie de rire, il faut se souvenir de la méthode inspirée du petit jeu en plastique : trouver le coin où réside un espace vide, même minuscule, et commencer à faire translater le reste de la matière de la même façon qu’on creuse un tunnel pelletée après pelletée ; ainsi le trou se déplace chaque fois. On peut faire bouger énormément de choses en suivant pas à pas cette recette interminable, il suffit d’être patient, très secret, et très très très persévérant. » (Comment faire disparaître la Terre, Seuil, 2006)

Emmanuelle Pireyre interroge longtemps les choses pour qu’elles sédimentent et agissent. Plusieurs années séparent chaque livre, dans un processus d'agrégation lent – processus qui est sans doute, plus que tout autre, celui qui l'assimile au genre du roman. Quand Féérie générale (éditions de l'Olivier) obtient en 2012 le prix Médicis, c'est un roman qu'on couronne, un roman qui ; s'il convoque, augmentés, ramifiés, les mélanges déjà évoqués ; s'il fabrique des récits enchâssés plutôt qu'un seul  ; les étale dans le fameux temps long, l'épaisseur, du roman. Oui, il en faut du temps pour fabriquer cette vitesse, cette astuce que Charles Robinson dans une critique comparait à de la prestidigitation : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin. Ainsi procède-telle, pour répondre à la question du jardinage (au sens «  micro », encore, minimal, intimiste, comme « macro  », universel, métaphysique : « Comment préserver ce monde du péril qui le guette ? »)  : en laissant la parole à Éric Rohmer, selon un principe de montage à la fois dingue et calme, d’une fantaisie très posée.

Pour cela, toujours, elle agit avec méthode, posant pour principe d’énonciation que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous, vous, elle), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs.

Emmanuelle Pireyre – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut par ce qui n'est pas une pirouette mais une assise  :

«  Vous êtes  : poète ? Artiste  ? Fantaisiste  ? Philosophe  ? Chaperon rouge  ? Romancière  ? », lui demande-t-on parfois.
«  Plutôt une raisonneuse  », répond-elle alors.

Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré travail. Un travail aussi joyeux que nourrissant et éclairant.

 

Guénaël Boutouillet.