Publié le 19/01/2016

Des auteurs évoquent leurs pratiques de la lecture à voix haute

Nombre d'écrivains font vivre leurs textes par la voix. Pour en savoir plus sur cette pratique qui consiste à faire découvrir la littérature par l'oralité, Ciclic a interrogé cinq auteurs sur leur pratique de la lecture à voix haute et sur la nature du texte selon qu'il est lu ou écrit. Deux articles réunissent l'ensemble de leurs réponses.
Première question : Quelle est votre pratique de la lecture à voix haute ?


Je lis souvent mes textes en public dans des salles de concerts, des centres sociaux, des lieux associatifs, des festivals, des maisons de poésie, de littérature, des théâtres, des écoles d’art, des collèges, des médiathèques, des bars. Parfois je lis chez moi ou dans la rue ou n’importe où, je me filme puis je diffuse les vidéos sur Internet. Internet est un moyen magnifique de laisser vivre des lectures, de les laisser pousser seules, et d’aller vers tout le monde. Je suis en train de créer une chaîne Youtube de poésie.
Mes lectures ne sont pas scénographiées, elles sont parfois amplifiées quand le lieu dans lequel je lis est grand ou bruyant. Je dis qu’elles sont performées, mais ce n’est pas tout à fait le mot qui convient, j’utilise ce terme pour distinguer mes lectures des lectures de comédiens par exemple, ou de professeur, j’utilise le mot performée dans le sens de l’implication, c’est une lecture impliquée en réalité, je suis dedans entièrement. Si je ne suis pas dedans, j’ai raté.
Je lis pour faire venir la poésie directement, comme une musique.
Laura Vazquez, poète

 

Il y a d’abord celle des livres que je lis. Certains passages, certaines pages appellent une lecture à voix haute, pour des raisons qui me restent dans l’ensemble opaques. C’est en tout cas probablement le signe que le texte a triomphé, que lecteur est gagné par un chant venu de l'extérieur. 
Pour ce qui est de mes propres textes : je les lis parfois pour moi-même à voix haute, quand j’ai besoin de vérifier la sonorité et la justesse de la phrase, pour l’oreille. Lire en public est une autre affaire. Les premières années, je déclinais le plus souvent possible les invitations de ce genre, par timidité d'abord, pensant aussi que ce n’était pas là forcément mon métier. J’ai depuis changé d’avis, sans doute pour avoir assisté moi-même à des lectures absolument magistrales, dont j’ai pu mesurer l’efficace sur le texte, sur l’intelligence du texte. Aujourd’hui je m’efforce de lire en public, dans les festivals et les lieux où je suis invité, y prends même du plaisir. C’est un autre versant du travail d’écriture, qui agit sur elle en retour. La seule lecture un peu inhabituelle — plus qu’une simple chaise et un micro — que j’ai faite était avec un ami musicien électronique, Jérôme Schmidt, à l’Espace Ricard. L’exercice m’avait beaucoup plu.
Oliver Rohe, romancier

 

La pratique de la lecture à voix haute fait partie de l’acte d’écrire. Lire-écrire = écrire-lire. Tester un texte à voix, à basse tension, pour en moduler les rythmes. Et lire ensuite en public, en augmentant la voix de son et/ou d’images. Tout auteur-lecteur est un vocaliste. Donner au jour le texte consiste alors dans la mise en place d’un dispositif spécifique de sortie du livre, agencé en fonction du texte lui-même. Atteindre au cri non crié, car c’est toujours en criant que la poésie se donne à la pensée — bloc vocal à transmettre sans déboucher pour autant sur ce qui pourrait devenir un personnage oratoire, comme si le silence d’une salle où est donnée une lecture était celui d’une entité invisible et prégnante à qui il faudrait accorder une voix qui rassemblerait en meute toutes les présences inscrites dans le texte, dans la retenue des signes de main, de doigts, de paumes, et sans multiplier des têtes, des bras et des cous.
Pour ma part, la pratique de l’écriture de poésie de type post-objectiviste me conduit à arpenter des documents puis à mettre en place, en collaboration avec l’artiste Pierre Giner, des lectures augmentées, TalkSaver, au cours desquelles, à un texte dit, viennent s'adjoindre sur écran des images et des cartographies puisées sur internet, en temps réel et simultanément.
La lecture publique c’est le moment d’après la bataille, une fois que les permutations, les opérations de montage et de simplification/soustraction du texte, les attaques lancées, les flèches jetées contre les coups de lance et les blessures ont su proliférer jusqu’au texte restreint. Un tour inverse au surnombre. Parce que pour soutenir le texte qui veut dire ce qui ne se saisit pas, ne se laisse pas saisir, ne s’écrit pas, il s’agit d’instaurer un nouveau règne, dégagé de la monarchie de l’interprétation dramatique et du pouvoir monopolisant de l’auteur. À restitution de voix moyennes, lecture à voix moyenne. Sans y disséminer les troubles de l’émotion superflue, accentuée, proliférante. La voix ne fait que rendre audible ce qu’est un murmure, un rire ou un cri, par la déformation qu’elle subit quand ces affects la saisissent. Il existe de puissants cris inaudibles, des cris n’ayant pas de forme audible. Vous n’entendez donc pas la voix épouvantable qui crie partout à l’horizon et qu’on appelle ordinairement le silence ? demande Lenz (Georg Büchner).

Le livre appartient alors à ceux qui l’écoutent. La lecture fabrique en rendant visible ce qui ne peut en vérité qu’être entendu par tous. Le public est un paratonnerre, à charge pour lui d’accumuler et de convertir le cri reçu en quelque chose de poétique ? Faire entendre les voix qui frayent la voie à la poésie. La poétique de l’objet ouvre une interrogation sur le mot, la structure du langage et l’imagination, et l’instant poétique est ultimement celui de la voix qui crée un rythme.
Frank Smith, écrivain, poète

Je pratique la lecture de mes textes en public, voix sèche ou amplifiée, performée, soit seule soit accompagnée de musiciens. À peu près tout ce que j'écris – sauf les textes narratifs ou les parties narratives dans mes livres, chose qui reste assez rare – est conçu pour être performé avec la voix. Je dirais que tant que le texte n'est pas performé, il n'existe pas. La production des textes est entièrement tendue vers ce but précis.
A.C. Hello, poète

 

J’ai toujours eu une pratique de la lecture, de mes propres textes et, parfois, à la demande, ou par choix, de livres comptant pour moi. Elle s’est amorcée par le désir de trouver un plan d’affirmation de sa diction, avec toutes les inflexions et tonalités que celle-ci pouvait se permettre quant au livre tenu. Venait de paraître mon premier livre (L’Œil bande, Deyrolle, 1996), livre dont le travail sur la langue, assez violent, et par sa déstructuration, et par les mots qui furent les siens, ou les expériences décrites : j’ai cru alors, avec peut-être comme modèle, en arrière plan, les lectures actives de Novarina, féroces, de C. Prigent, qu’il me fallait trouver avec ce livre un angle d’attaque tel, quelque chose qui, dans son oralisation, se devait de toucher sa propre violence, comme si un rapport mimétique entre les mots imprimés et la voix devait être actualisé. Je crois que cette croyance tenait à ma naïveté, j’ai vite compris, malgré ce qui put séduire dans de telles lectures, ou choquer, que je franchissais une distance qui perdait ma voix dans une sorte de vocifération. Il me fallait au contraire, ralentir, dépassionner ce qui affectait le texte écrit, adoucir le flux de prononciation afin que la violence interne au livre se rende véritablement audible. J’ai continué, depuis ce moment, à suivre cette logique, cherchant la juste distance entre les mot frappés sur la page et l’oralisation, ce que Valéry appelle une « liaison continuée », mais non mimétique, entre la voix qui est dans le texte écrit et la voix qui vient et doit venir en elle. En cela, oui la pratique à haute voix est pour moi une expérience essentielle à l’écriture, à sa continuation, à son actualisation et à sa transmission (il y a toujours un auditeur, caché ou pas, dans le livre lui-même).
Emmanuel Laugier, poète