Publié le 05/02/2018

Dans l'atelier d'Étienne Le Roux

Au mois de décembre, nous nous sommes rendus à Veigné, une petite commune au sud de Tours, à la rencontre d'Etienne Le Roux. Accueillis par le chauffagiste, – la chaudière est en panne – et la maison, donc, glaciale en cette saison, nous nous rendons au fond du jardin, dans la petite dépendance, atelier de l'auteur. Bien au chaud dans cette pièce lumineuse donnant sur le jardin, merveilleux capharnaüm où voisinent pêle mêle planches de dessins, Cintic et ordinateur, pinceaux et crayons, multiples cendriers et mugs de café... le tout entre des piles de livres, nous entamons une discussion avec notre hôte, généreux, passionné et passionnant.

Quelle est votre formation, quel parcours vous amené à devenir scénariste et dessinateur de bande dessinée ?

Je suis plutôt autodidacte, j'ai toujours dessiné et j'ai su dès le collège que je voulais faire de la bande dessinée. J'ai passé deux années à l'institut d'arts visuels d'Orléans, mais je n'étais pas très attentif.  La BD n'était pas encore à la mode, mais je ne voulais penser à rien d'autre. Je me suis formé, seul dans un premier temps, puis grâce à des rencontres. Il faut longtemps pour apprendre à dessiner ; mais cela ne suffit pas, il faut aussi apprendre les us et coutumes de la profession : savoir à quoi doit ressembler un dossier de présentation d'un projet, à qui le présenter (fanzines, petits éditeurs, journaux, etc.)... J'ai passé plusieurs années à essuyer des refus et des critiques sévères. J'ai appris depuis que c'était la norme et que l'entêtement est indispensable pour exercer ce métier. Comme tout bon autodidacte, pendant longtemps je ne me suis pas senti légitime, aussi ai-je lu énormément pour compenser ce que je croyais être des manques. C'est ce qui m'a donné envie d'écrire pour essayer d'englober la totalité du métier. Mais le parcours n'est pas terminé et je suis toujours prêt à apprendre.  

Quels furent vos premiers pas en bande dessinée, jusqu'à la publication de votre premier album ?

J'ai commencé par publier quelques pages dans des fanzines créés par des copains, puis chez un éditeur régional associatif, les éditions Week end doux, puis j'ai enfin osé présenter mes dessins à un éditeur parisien. J'ai ainsi obtenu mon premier contrat pour un album couleur de 46 pages, une histoire dérivée d'un jeu vidéo, qui n'a pas rencontré le succès prévu mais qui m'a permis de rencontrer mes collègues dans cette collection, Freddy Martin et Serge Pellé. Ensemble, nous avons fondé l'atelier Zébulon avec un autre dessinateur nommé Vincent Froissard et l'aide de Grégoire Seguin, qui venait d'ouvrir la librairie Bédélire à Tours. Cette librairie a réuni tous les talents éparpillés dans la région, et comme Grégoire écumait le milieu depuis déjà longtemps, il a pu servir d'intermédiaire pour promouvoir des projets d'auteurs trop timides pour oser les présenter eux-mêmes, ou faire se rencontrer le scénariste débutant et le dessinateur à la recherche d'un projet. C'est grâce à lui que je suis entré chez Delcourt, qui est devenu mon éditeur principal.
Le travail en atelier avec Vincent, Freddy et Serge a achevé notre formation à tous, dans toutes sortes de boulots : peindre une fresque de quarante mètres dans un parking souterrain, produire des tonnes d'images, des sculptures pour des festivals éphémères, des albums à plusieurs mains, des décors de jeux vidéo - peints à la gouache, s'il vous plaît - et tout ce qui peut nécessiter du dessin, jusqu'à ce que nous ayons chacun des contrats et des enfants... Nous sommes donc retournés travailler chacun chez soi, sans jamais cesser de nous revoir ....

Comment s'organise votre journée, votre semaine de travail ?

J'ai de grosses journées. Je travaille environ une dizaine d'heures par jour, en général. Je me fais un programme plus ou moins hebdomadaire, tant de pages sur tel projet - la plupart du temps, un seul à la fois, et quand mon programme est accompli, je m'autorise des digressions ou des moments de recherche et développement, d'écriture parfois.

Travaillez-vous seul ou en collaboration ? 

Je ne suis pas fait pour travailler seul et, bien que la plupart de mon temps soit passé en solitaire, les livres publiés le sont toujours en collaboration. Sur la série "14 18", j'ai formé un atelier virtuel avec Jérôme Briard et Loïc Chevallier, qui m'aident sur les décors et les couleurs des albums. Je suis scénariste avec Vincent Froissard (nous avons déjà publié trois albums ensemble) et parfois je mélange mes pinceaux avec d'autres dessinateurs pour réaliser des story-boards ou des projets encore plus hybrides. Je suis toujours attiré par ce que je n'ai pas encore fait et par les amitiés lointaines que partagent ces solitaires que sont les dessinateurs ou les scénaristes de bandes dessinées.

Quelles sont vos relations avec vos éditeurs ?

J'ai la chance d'habiter la même région que mon éditeur chez Delcourt, Grégoire Seguin. L'ancien libraire de Bédélire est devenu mon interlocuteur privilégié, avec qui je peux préparer des projets pour le futur. Avec les autres éditeurs, les relations se font le plus souvent par mails. On se rencontre sur les festivals, parfois à Paris. J'ai la chance de n'avoir que des bonnes relations et de ne travailler que pour des éditeurs solides, mais ça n'a pas toujours été le cas.

Comment pourriez-vous définir votre "métier" d'auteur de BD ?

Ce n'est pas un métier, c'est un sacerdoce, c'est le Tao, la recherche infinie d'un absolu  qui sans cesse se dérobe. Au début de chaque nouveau projet, il faut tenter d'imaginer un monde entier, dans le moindre détail. Au commencement, c'est comme une soupe primordiale aux potentialités infinies. Quand on en est à la moitié du projet, l'univers s'est réduit aux dimensions de l'album à venir et les potentialités à la taille d'un embryon de ce que l'on imaginait au départ. Quand l'album est fini, dans le meilleur des cas on éprouve un soulagement et on se jure que le prochain sera mieux, beaucoup mieux... une parfaite adéquation entre la forme et le fond, le texte et l'image, la suggestion et la démonstration. Après quelques dizaines d'albums réalisés, je me sens encore débutant.

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Je consacre la majorité de mon temps au dixième et dernier tome de "14-18", qui sortira en octobre prochain. A coté, je tente d'écrire un scénario pour Vincent Froissard, qui explorera les paysages des routes de la soie et, pour 2019, je prépare un gros projet : une fresque historique avec Luc Brunschwig au scénario.