Publié le 27/09/2018

“Comme un retour” à La Source : Sylvain Coher, auteur associé au Théâtre Charbon, portrait et entretien

Le romancier Sylvain Coher a effectué de fréquents séjours à Orléans-La Source, depuis début 2018, pour un projet partagé avec le Théâtre Charbon, dont une part du résultat est rendue publique cet automne. Les lieux, et leur traversée, sont le cœur de ce rêve partagé, entrelacement subtil et remarquable entre genèse d'un texte longtemps porté par son auteur et partage de mots, d'impressions, d'expériences, d'un territoire, avec ses habitants. Entretien avec Guénaël Boutouillet.

“Quand tu vis dans un tourbillon de béton perdu au milieu des champs, hors de la ville et pourtant très, trop près d'elle, ce qui est le cas pour La Source et ses 22.000 habitants comme cela l'était dans ma grande banlieue, la topographie (au sens étymologique) et le "déplacement" prennent une dimension très particulière.”

Courses, voies et intersections : une vieille histoire

Au tout départ, il y a une course. L'histoire d'une course, il y a longtemps. Cette histoire incroyable, qu'on croirait légendaire, et pourtant vraie, de celles qui fascinent et agrippent un romancier comme Sylvain Coher, c'est celle d'Abebe Bikila, lors des Jeux Olympiques de Rome, en 1960 :

“Ce garde du corps impérial du Négus avait pour rêve ultime de porter un survêtement au dos duquel serait imprimé « Éthiopie ». Sa course exceptionnelle commença le soir et s’acheva la nuit, au terme des 42 kilomètres 195 mètres réglementaires. Lorsqu’il arriva devant l’Arc de Constantin, avec 200 mètres d’avance sur son poursuivant, Abebe Bikila fut le premier Noir africain à être sacré champion olympique. Il avait 28 ans. Il venait de courir les pieds nus devant des journalistes condescendants et rigolards. Les conteurs africains ont raconté depuis la légende de « L’homme capable de courir du lever au coucher du soleil ». Jean Giono, présent à l'arrivée, décrivit lui aussi ce moment. En 2004, j’évoquais déjà Bikila dans mon troisième roman (Facing, éditions Joca Seria, 2005), sans savoir à l’époque qu’il m’accompagnerait aussi longtemps. Fin 2006, après un an passé comme pensionnaire à la Villa Médicis, je suis rentré de Rome avec un important fond documentaire (films d’époque ; archives de presse et de radio ; interviews de marathoniens, de médecins et d’entraineurs ; etc.), une trame de roman et quelques dizaines de pages rédigées. Il ne me restait plus qu’à faire un long et studieux travail de sélection et de regroupement de mes notes pour enfin achever la rédaction de cet Abebe Bikila ; mon roman sur le marathon.”

La vie (“et notamment la parution de Courir, magnifique biographie romancée de Zatopek, autre coureur légendaire, par Jean Echenoz”, aime à ajouter Coher, dans un sourire blagueur) en a décidé autrement, laissant longtemps ce texte en berne, sur le bord du chemin – projet abandonné comme en recèlent les tiroirs de chaque écrivain, de ces délaissés qui comptent aussi dans une avancée, dans la construction d'autres textes, d'un imaginaire, d'un art romanesque. On peut d'ailleurs s'amuser de l'importance du/des déplacements comme thème et motif des deux magistraux romans récents de Coher chez Actes sud : Carénage (2011) et ses motos, et Nord-nord-ouest (2014, prix Étonnants Voyageurs), angoissante traversée en voilier – lui-même ne s'en prive pas, s'amusant à spéculer pour de faux sur ses prochains thèmes (“Le livre d’après parlera-t-il d’hélicoptère, de trottinette ou de deltaplane ? Je ne sais pas encore.”). Mais si sa fascination formelle pour le mouvement comme objet d'écriture (“Dans mon vieux Facing comme dans Carénage (ou encore Nord-nord-ouest, où la ponctuation jouait avec le mouvement des vagues, j'étais fasciné par l'idée d'écrire cette chose si difficile à raconter, la sensation du mouvement, le "verbe qui bouge", la "phrase en 3D", etc.“), si cette part-là de l'obsession pour cette course s'est éloignée , le marathonien éthiopien et son exploit ont continué leur course, enfouis en lui :

“Un projet inachevé - sur lequel on a passé du temps, dans lequel on s’est projeté, etc. - laisse toujours un goût amer qui revient par moment, c’est qui fait que la mémoire reste active et qu’on ne l’oublie jamais complètement.

C’est un peu par hasard, au détour d’une discussion tenue lors d’une rencontre publique effectuée dans une médiathèque, que j’ai reparlé de ce vieux projet.

Devant l’enthousiasme des personnes présentes, je me suis dit qu’il était peut-être temps que je reprenne mes notes et que j’achève enfin – après dix années d’interruption, quatre romans publiés, trois opéras et plusieurs récits poétiques – ce livre auquel je tenais tant. Car treize ans après, je me rends compte que j’ai une sorte d’affection durable pour Abebe. Le personnage m’est devenu familier et reprendre ce roman, c’est un peu comme retrouver un vieil ami perdu de vue à la terrasse d’un café. On a du temps à rattraper. Une résidence permet d’avoir ce temps et de se passer la commande.”

Le centre des chèques postaux, point de départ et de fuite 

Le Théâtre Charbon est en résidence depuis plus d'un an au Théâtre Gérard-Philipe, au coeur du quartier de La Source. Sur ce territoire, il travaille à réunir au sein du théâtre les habitants qui composent le quartier.

Leur rencontre avec Sylvain Coher, en amont du projet, s'est d'abord focalisée sur le Centre des Chèques Postaux, bâtiment désaffecté depuis 1995, qui, après avoir été le point névralgique du quartier pendant vingt-cinq ans, en est devenu une sorte d'immense point aveugle.

L'auteur et le théâtre convergent vers ce lieu et la course reprend : Abebe Bikila revient, pour un projet double : Sylvain Coher écrira un long monologue intérieur de et avec Bikila, sorte de dérivation de son roman jusqu'alors inachevé ; et travaillera parallèlement à explorer la mémoire et les usages de ces lieux si ordinaires que fascinants, chez les habitants de La source.

« Et si La Source était le centre du monde » , rêvent-ils ensemble, à l'abord de ce projet de réinvention du monde à son contact, de nouvelle cartographie, de nouvelle traversée de cet ordinaire à la fois loin et proche.

“C’est en effet une association d’idées, un fil sur lequel on tire et qui nous en fait apparaître d’autres. La course puis le parcours, et la ville à découvrir, et la déambulation, et la mémoire... Avec Thierry Falvisaner, le metteur en scène du Théâtre Charbon, nous cherchons à nouer cette histoire à celle des habitants du quartier. Nous multiplions les rencontres, individuelles ou par le biais des associations, des organismes de formation... Notre démarche sous-entend de trouver des relais pour porter notre histoire et la transmettre. Pour commencer, nous avons lancé une vaste collecte des souvenirs des habitants de cette ville nouvelle, déjà quinquagénaire et un peu à l’écart du centre d’Orléans. C’est à partir de ce matériau que nous travaillerons, pour aller vers une topographie sensible qui fonctionnera comme un plan de ville. À partir de ce plan, les idées se bousculent, que ce soit pour la scène lors du festival qui a lieu au TGP fin novembre ou d’autres formes sur lesquelles nous réfléchissons en ce moment. Par ailleurs, deux rendez-vous sont donnés pour entendre le texte en cours d’écriture avant le festival. Le premier avait lieu samedi 16 juin à la médiathèque Maurice Genevoix, accompagné par le flûtiste Cédric Jullion de l’ensemble Cairn (flûte traversière et flûte peule) sur une partition originale du compositeur Jérôme Combier. La prochaine lecture aura lieu au même endroit le 6 octobre, avec d’autres propositions artistiques.“

Cette topographie sensible se constitue par une vaste collecte dans le quartier :

“J’invite les gens à nous confier très librement une brève anecdote qui leur soit personnelle, par le biais d’un « formulaire » qui stipule simplement le lieu et la date où elle se déroule. Ce « formulaire » est confié à des tiers qui le transmettent à d’autres, comme une chaine humaine qui demande à chaque fois des explications et beaucoup de convictions. “

Coher au Charbon — comme un nouveau retour au texte

Ces questions partagées résonnent en retour sur le texte de l'auteur – ou plutôt les textes, car Coher, à l'instar d'un athlète alternant fond et demi-fond, décline l'épopée de Bikila sur plusieurs distances : pendant que le monologue s'écrit pour et avec Théâtre Charbon, le roman initial a repris son cours, un cours autre, neuf :

“Ce roman n’en est pas vraiment un, puisque avant même de le lire on connaîtra déjà le début, le déroulement et la fin. C’est une sorte de monologue intérieur fictif et en cela, c’est déjà une voix. La voix d’un homme qui court. La voix d’un jeune soldat éthiopien. Qui court à Rome. En 1960... L’essentiel pour moi est de trouver cette voix en la rendant la plus juste et la plus crédible possible. C’est un travail formel sur le rythme, la ponctuation et la sonorité des phrases. Une fois cette voix trouvée, je dois en effet la poser tout le long des 42 kilomètres 195 mètres du roman, sans trop épuiser le lecteur."

Et c'est en regard que l'écriture romanesque et l'écriture théâtrale avancent, relancées sans cesse l'une et l'autre, autant que par le fruit des échanges et collectes, circulations et parcours, effectifs ou confiés par écrit à “Coher et Charbon” 

“J’ai toujours eu l’impression qu’ils étaient deux à courir ce jour de septembre 1960 ; il y a Abebe bien sûr, mais aussi son entraineur suédois, Onni Niskanen. Une forme dialoguée entre ces deux-là, dans l’effort de la course, est une première piste pour l’adaptation; Le roman me servira de cantine pour nourrir ce dialogue.

L’adaptation théâtrale (dont le texte doit durer le temps de la course, soit 2h15'16'') consistera à faire entendre cette voix, quitte à la morceler. “ 

Et le texte avance, pendant que les questionnaires essaiment, transmis comme par contagion, les réponses ayant déjà dépassé la centaine.

Et c'est ainsi que, des jeux Olympiques au Centre des chèques postaux, des rues de Rome à celles d'Orléans-La Source, des songes de Sylvain Coher au plateau du Théâtre Gérard-Philipe, Abebe Bikila court toujours.

Guénaël Boutouillet, septembre 2018