Publié le 09/09/2016

Cinq poètes reviennent sur l'expérience d'un chantier poétique

Sur une proposition des éditions Al Dante, Ciclic a invité de jeunes poètes à partager leurs travaux et questionnements littéraires, au sein de son Labo de création. Entre novembre 2015 et avril 2016, ils ont investi le site livre de Ciclic, pour y déployer virtuellement et de manière simultanée leur espace de création et de réflexion.  Lors de la soirée de clôture du 28 avril à la médiathèque de Bourges, AC Hello et Yannick Torlini sont revenus sur cette expérience de création en ligne et ont partagé leurs impressions avec le public.

Yannick Torlini s'est approprié cet espace numérique comme un carnet de notes, en faisant apparaître au jour le jour ce qui se passe lors de l'écriture de ses travaux et la façon dont ils avancent. Ayant l'habitude de travailler sur plusieurs textes en même temps, le poète s'est servi de cette page blanche virtuelle pour mettre certains écrits en résonance, afin de rendre compte de ses lectures au moment de la création. Selon lui, ce travail simultané permet une agrégation qui donne un texte plus dense et plus unifié. Durant ces chantiers poétiques, Yannick Torlini a écrit une permière mouture de textes intitulée Écrire ça, ainsi qu'une deuxième, Cela, commencée un an et demi plus tôt et achevée lors de ce temps d'écriture et d'expérimentation.

Pour AC Hello, ce dispositif a été l'occasion d'une toute nouvelle et agréable découverte. Elle a notamment beaucoup apprécié la possibilité de continuer à alimenter le site en ligne, au-delà de la date limite des chantiers, ainsi que l'ouverture qui s'offre à elle lorsqu'elle parcourt le portail web de Ciclic. La poète a joué le jeu en publiant une avancée progressive de ses textes créés, depuis l'état de brouillon. Grâce à ce concept, elle a pu mettre en valeur sur le site des types de travail et de données différents, notamment un texte de poésie sonore pure et un autre, encore sous la forme de "matériau", correspondant à la phase de renseignements avant celle de l'écriture.

Justin Delareux a été ravi de participer à cet atelier, ravi aussi de pouvoir continuer à publier sur le site. Il a poursuivi ce qu'il a entamé depuis plusieurs années, c'est à dire la publication de recherches, sur divers supports. Il a pu se permettre de réaliser des montages uniquement destinés au chantier poétique. Un texte paraîtra d'ailleurs dans son intégralité, sous la forme d'un livre, imprimé chez Mille univers et édité par le Domaine M, suite à une résidence du poète entre mars et juin 2016. Selon Justin Delareux, l'initiative originelle est à saluer, c'est une chance de donner à lire ses écrits et ses recherches, c'est pourquoi il tient à remercier Laurent Cauwet, les éditions Al Dante et ceux qui ont rendu possible l'existence de ce chantier poétique. 

Ce projet a permis à Laura Vazquez de partager des idées, des travaux en cours et des semblants de brouillons amenés à devenir des textes. Pour la première fois, elle a essayé d'écrire sur ce qui la fait écrire, les sons, les personnes, les histoires, la réalité, les histoires dans la réalité. Elle n'y est pas parvenue mais elle a écrit, présenté des poèmes inventés avec Simon Allonneau, proposé des lectures et échangé avec Eugène Savitzkaya et Olivier Cadiot lors de soirées poétiques, des moments forts. Dans ce laboratoire, elle s'est sentie très libre, ce qu'elle considère comme la chose la plus importante. Elle a eu l'impression de comprendre un peu mieux ce qu'est l'écriture dans le temps, ce qu'est une œuvre, ou une personne avec son œuvre sur les bras, sur le dos, derrière elle ou devant. Pour tout cela, elle remercie les éditions Al Dante, Laurent Cauwet, Ciclic, Yann Dissez, l'école nationale supérieure d'art de Bourges, les professeurs, les bibliothécaires et les étudiants.

La parole d'Amandine André :
"Cette expérience m'a permis de mettre sans dessus ni dessous ma bibliothèque. Tout a été dérangé. J'ai tout dérangé mais les livres ne m'en veulent pas. Ils échappent à la poussière. Je les ai pris dans mes mains. Je m'endors parfois avec eux. Ils ne m'en veulent pas. Ils ne se plaignent jamais de la poussière. L'humidité n'a pas encore effacé le texte. Je peux encore lire. L'humidité n'a pas encore effacé le texte. La loi travail ne m'a pas encore privée de l'acte de lire. Le travail salarié a cependant ralenti l'écriture. Mais je me suis accélérée dans le travail et le bus 147. J'ai relu un passage de Phèdre de Racine. Je tiens d'ailleurs à remercier Amelia Rosselli et James Baldwin sans qui je n'aurais pas pu écrire, pour leur aide précieuse. J'en ai tellement pleuré. Dans leur lumière, je vous écris, je les regarde, ils sont des livres. Avec Evgueni Zamiatine et Georges Cheimonas et Dimitri Dimitriadis et. Je remarque, vous écrivant, que James Baldwin est à côté de Jean Genet, Genet à côté de Kateb Yacine, Yacine à côté de Raymond Roussel, Roussel à côté de Kafka et que Kafka est à côté de Michel Surya. J'espère qu'ils vont bien et je les remercie tous de m'avoir permis d'écrire. Ils ne se plaignent jamais de la poussière que j'enlève quand je les ouvre. L'humidité n'a pas encore effacé les mots et les phrases. Je voudrais dire à Laurent Cauwet que les livres vont bien, l'humidité n'a pas encore effacé le texte. Ils résistent. Ils ne se plaignent pas. Ils traversent les heures et les années. Je lis encore. Je n'ai pas eu le temps de tout vous écrire. Je sais que vous ne m'en voulez pas car j'étais dans le bus 147. Je sais que vous ne m'en voulez pas. Et je remercie ceux qui sont venus à Bourges ce soir de mars. Car, il m'a été offert devant vous quelque chose et vous en êtes le témoin. Je remercie Bernardo Montet et Pascal Le Gall. Et si le monde le veut, vous pourrez nous revoir bientôt. Maintenant c'est fini. J'écoute Schubert, Horowitz joue et j'entends soudain un homme tousser et la cloche d'une église. Il y a en fait beaucoup de monde à être venu."

6 juin
Sans poids, sans os, sans corps, j'ai marché pendant deux heures à travers les rues et j'ai réfléchi aux difficultés que j'ai dû surmonter cet après-midi dans mon travail.
Kafka, Journal