Publié le 12/06/2017

Cher(e)s étranger(e)s, – #2 Récits de la 10e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 10e saison de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir la suite de la série que vous retrouverez chaque mois sur ce site.

Cher(e)s étranger(e)s, 

Où nos héros font la connaissance d’un nouveau protagoniste. Où l’on s’aperçoit que celui-ci s’avère capital pour la suite du récit.

Voir du pays, c'est voir du monde. Mais comprenez : des personnes. Des masques qui attendent qu’on les tombe, des noms qui veulent être prononcés, de timides et patientes biographies qu’on risque de ne pas même entendre pendant le choc ralenti de notre mutuelle découverte. A l’exode solitaire du lecteur en tournée répond ainsi la symétrie de son accueillant, figurine magnifique et difficile qui se tient à la croisée de l’acteur qu’elle reçoit, et du public qu’elle invite. Lire chez des inconnus, c'est entrer dans leur âme par effraction, et leur laisser temps et place pour nous pénétrer en échange. Notre approche de leur terrain – ce lieu éphémère où épanouir la parole d’un livre – sera modifiée par nos expériences de cet autre-là, nos expérimentations avec et sur lui. C'est la rencontre avec la bande d’humains en face qui terraforme notre géographie mentale, puis notre progression en cascade dans la lecture à haute voix. De nos aventures avec toi, l’être qui nous accueille, dépendent la forme et la poursuite de notre voyage, qui est d'abord un déplacement du regard, avant d'être un mouvement de nos deux corps dans le même azimut. 

Je translate donc mon regard. Et je ne me glisse plus dans les sabots du comédien-lecteur appliqué à déchiffrer sa feuille de route, carte au trésor qui le conduira vers la prochaine épreuve de son parcours. Je deviens l’autre. Celui qui ouvre la porte avant même parfois que l’on ne toque, caché derrière elle tant il est impatient de recevoir, afin de se voir tendre la grâce de pouvoir, lui aussi, offrir à son tour.

« Quelle joie pour nous lecteurs d'être ainsi attendus. »

Cet autre, on le nomme « accueillant ». Et accueillant, il doit l’être en vérité s’il veut que tous – lui, toi, moi, les jeunes gens qui garent leur voiture en contrebas de l’allée et ce vieux couple charmant qui patiente sagement dans le couloir qu’on vienne le saluer, eux et cent mille autres –  que tous vivent un instant arraché aux continuités du temps et consigné pour toujours dans l’inventaire des bons souvenirs que l’on voudra recommencer. 

« Je pars découvrir les nouveaux visages, la dernière surprise de la saison. Je connais la route, je connais ma lecture – des phrases se sont imprégnées dans ma mémoire et surgissent dorénavant à l'improviste – mais je ne connais pas encore mes hôtes, et les petites aventures propres à chaque "moment de lecture"... »

Quel étrange métier que celui d’accueillant. Si l’on se met à sa place – c’est simple et facile, je l’ai fait pour comprendre, et vous le ferez pour savoir –, c’est un travail dans l’inconnu, comme un hameçon sans appât jeté dans un bassin dont on ne connaît ni le fond ni le contenu. Un parfait étranger se présente à votre domicile, votre bureau, une salle communale, ou dans les locaux de votre association. Pour y lire le texte, que vous n’avez souvent pas encore lu, d’un auteur dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler. Ou si peu. Ou en mal. Ou c’était il y a longtemps et l’on ne se rappelle plus. Et vous, apprenant le nom de la lectrice ou du lecteur, le titre de l’œuvre qu’il ou elle a choisi, un numéro de téléphone où joindre cet étranger… et rien d’autre… vous vous assignez pour tâche de convaincre des amis, des parents, des collègues, des salariés ou des patrons, un fils parti vivre de l’autre côté de la frontière du département, des passants dont vous aimez le sourire quand vous les croisez depuis quatorze ans sur l’avenue sans demander leur prénom ni annoncer le vôtre, le mari d’une cliente qui, vous a-t-elle dit un jour, aime beaucoup la littérature mais ne peut plus lire du fait de sa vue basse, et cent mille autres donc… les convaincre de venir concourir à ce partage insolite du silence, le silence qui suit les rencontres un peu trop bouleversantes pour ne pas susciter de la gêne. D’accepter le pari de l’ennui, et le risque de l’émotion. D’accueillir, enfin, l’intime et belle bizarrerie du moment à venir. De se faire, eux aussi à leur tour, l’accueillant du lecteur-voyageur et de son livre-voyage.

 « Mon tout premier lieu est une bibliothèque à Bléré, ville qui me touche personnellement car elle a vu naître mon père dans une de ses maisons. On se sent alors tout de suite proche d'un lieu sans le connaître ! »

 « Il suffit de monter / La porte est ouverte / Il suffit de rentrer / La main est tendue / Tu viens comme tu es / Tu seras comme ça vient / Tout est simple quand on aime »

La comédienne apparait ! C’est une énigme. A quoi ressemble-t-elle ? Comment bouge-t-elle ? Quelle stature, surtout – on l’imaginait moins grande. Mais sa voix est pareille à l’idée qu’on s’en est faite au téléphone, deux semaines auparavant, lors de notre seul et unique contact pour préparer sa venue, poser un décor adapté, une harmonie de lumières, une acoustique des corps assis, une idéale communauté d’esprits disponibles.

« Comme elle le dit, mon hôte m’a « googlelisée » (on est peu de choses !) avant de me recevoir, ce qui lui a permis de préparer un petit topo biographique qu’elle souhaite partager avec les auditeurs avant la lecture… Elle prendra des photos au tout début, car le correspondant de la Nouvelle République "ne se déplace jamais "mais veut bien publier un article qu’elle devra elle-même rédiger ! »

On franchit ensemble la porte-fenêtre. Théâtre de bougies. Sanctuaire de coussins. Forêt de fauteuils. « Vous lirez ici ». Une stratégie se fait jour. 

« Elle me donne son sentiment, son analyse, nous recoupons nos informations sur l'auteure, cela me détend un peu, mais fébrilement tout de même je cherche ma position de lectrice… car elle m'avait mis une table… une table ! Je n'avais pas pensé à lire derrière une table, et si finalement c'était plus confortable ? J'installe, je relis un passage, rapproche encore un peu la table… »

Tandis que le lecteur aiguise ses respirations, dans une pièce voisine, le souper multiplie ses pains et poissons sur une autre tablée aux promesses aromatiques, au fur et à mesure qu’au compte-gouttes se signalent nos convives. « Ça sent bon la cuisine et le partage. » 

C’est une cérémonie désuète et indispensable, « c'est comme à la maison et notre hôte a mis ses habits de fête et surtout de magnifiques chaussures grenat. »

« Je viens de pénétrer non pas dans une bibliothèque, mais dans une volière ! Elles sont six à s’occuper de la bibliothèque municipale et rapidement je ne distingue plus qui est qui : elles se ressemblent, me demandent à intervalles réguliers si je veux m’isoler, si je veux un autre café, si l’espace me convient, où j’ai acheté mon gilet, si je veux essayer une autre chaise, changer la lumière, etc. Et tout en préparant les tasses, les verres, elles s’échangent des clés de voiture pour aller chercher les gougères, accueillent les premières arrivées (« t’as préparé du salé ou du sucré, tiens pose ça là »), plaisantent, se charrient dans un va-et-vient incessant entre la partie bibliothèque et la cuisine en passant par l’espace réservé à la lecture : elles sont gaies, amicales et c’est très agréable. »

« On dirait la préparation d’un réveillon, je me sens tout de suite de la famille, ça va être une belle soirée. »

Tant d’égards et d’ensoleillements portés à l’apprêt de cette nuitée qui, pour devenue singulière dans l’isolement citadin et emmuré du robot moderne, n’en demeure pas moins la fille de traditions ancestrales, aussi vieilles que l’humanité tout entière. Quelque chose remonte du puits sombre de l’anfractuosité, l’abri dans la pierre abandonné voici des dizaines de millénaires, quand on blottissait nos peurs sous la même aile lunaire et primitive, chétive tribu promenée dans les dits du patriarche. L’assistance sait sans le savoir ce lointain gouffre éternel qui dégorge dans nos chromosomes le besoin vivant d’entendre l’histoire, encore et encore, découpée en autant de livres qu’il existe d’hommes.

L’accueillante « a réuni plus de vingt personnes, issues de milieux différents, des amis, des voisins, des connaissances par forcément très férues de lecture. Un accueil très chaleureux évidemment pour moi mais aussi pour ses invités dont elle prend soin. » 

« Il y a une grande hétérogénéité chez les participants, différentes générations, de 35 à 85 ans, différentes professions, différents rapports à la lecture. »

Des gens « qui ne se connaissaient pas tous auparavant : le vendeur de miel » ; « un jeune homme dynamique, amoureux des livres et du cinéma, qui propose aux cent cinquante lecteurs de la commune et de ses alentours de nombreuses manifestations dont Les Mille Lectures d’Hiver » ; « un boucher à la retraite blagueur » ; « des gens jeunes, actifs pour la plupart. Ils sont de milieux très divers, plusieurs d'entre eux proviennent du monde agricole. Certains sont lecteurs, d'autres non mais aiment venir écouter. »

« Tout le monde arrivera en co-voiturage, on s'organise, on mutualise, on est solidaire ici, je le sens déjà. » 

« Quand toutes ces dames et cet homme arrivent, c'est un bourdonnement joyeux de conversations, de bonjours, de présentations, il y a du monde, beaucoup de monde ! On me dit avec humour qu'il faudra parler fort, pour la copine appareillée. »

« Beaucoup sont venus comme à leur rendez-vous annuel immanquable, comme avec les années il l'est aussi devenu pour moi. Un hiver sans Mille Lectures n'est pas un hiver. On ne s'imagine pas ce que ça peut compter pour les gens qui sont là, qui bravent le froid, le sale – ou le beau temps qui retient au jardin. On est toujours surpris de cette curiosité, de ce désir de rencontre avec une écriture, de cet amour de la surprise. »

Et quand parfois le public vient à manquer, pour cause de maladies saisonnières, gastroentérite et autre grippe, d’oubli ou d’enneigement, l’hôte fait son métier d’accueillant, « fait le tour des voisins et ramène de nouveaux invités. » On descend dans la rue, on sort dans la cambrousse, à la conquête du quartier, d’un lotissement, un hameau, on sonne au bas d’immeubles, on frappe aux portes dans l’espoir d’un sourire, et l’on voit parfois des visages inconnus grossir les derniers rangs et rapetisser le salon, ravis et incrédules. Que se passe-t-il ?

Chacun chez soi, l’autre est toujours une bête défiante, un voisinage de bruits, de vibrations incalculables et malvenues. Et soudain s’éclaire une vérité brutale et nue, la vérité que l’on ne peut accepter que lorsqu’on se retrouve tous acculés à son précipice de bienfaisance :

« La diversité est toujours tellement naturelle quand les gens sont ensemble. »

Mais encore faut-il la force d’un accueillant pour que, du néant où elle espère, surgisse cette diversité. Une telle force a un nom et une adresse : on l’appelle désir. On ne peut la trouver qu’en soi.

On a pu s’entendre dire ici ou là que les Mille Lectures d’Hiver s’adressaient à des privilégiés, des intellectuels nantis, des universitaires déconnectés, la bohème tourangelle… que penser alors de soi-même, avec son faible salaire et son maigre bout de Sologne, quand on invite des amis chômeurs à écouter du Patrick Chamoiseau dans une pièce minus, ou que l’on donne soi-même lecture de livres de Kamel Daoud ou d’Orhan Pamuk en prison, d’Eric Chevillard en maison de retraite, Ousmane Diarra dans un centre social ou encore Tobias Wolff dans une association liée au handicap ? De qui parle-t-on, sinon des gens, de ces gens qui sont ensemble ? Leur seul privilège est de pouvoir l’être quelques heures : unis.

A ceux-ci qui l’ont vécu, je redonne rendez-vous l’an prochain.

« A la clinique de la Chesnaie, où vivent ceux qui sont différents, en marge  (…). Dimanche de Pâques, une résidente m'offre un petit œuf en chocolat, c'est tellement gentil, elle ne m'a jamais vue, dans ce vieux château, vieille cuisine, bientôt la nouvelle ouvrira dans la nouvelle aile en construction, chacun est à son repas, sa tâche. Des résidents et soignants mangent ensemble. C'est un endroit à part mais qui devrait être une norme, me disent les accueillantes. C'est vrai que c'est atypique, ces wagons-lits au loin, et la sensation que chaque mot qui est prononcé est important, fait lien. Sur la partie mezzanine du Club de la Chesnaie, nous vivons ensemble un temps suspendu parce qu'ici chaque instant est du présent à l'état pur. »

« Des hommes des femmes différents qui doivent être soutenus, écoutés, regardés chaque jour par des soignants. (…). J'étais déjà venue ici il y a deux ans, et c'est non sans émotions que je suis revenue, j'y ai retrouvé des résidents, ils sont toujours là, ouf. Ces lieux de vie font pour moi comme une contradiction, à la fois immuable, immobile et dans un mouvement sans fin, exactement comme dans l’œuvre [que je lis]. On a mangé au même endroit qu'il y a deux ans, et toujours cette sensation étrange quand je pars pour prendre la voiture, ça s'est passé, quoi ? : la rencontre avec l'altérité, sa propre altérité. »

« Rencontre fugace et touchante à la bibliothèque de Sepmes: une vieille dame malicieuse avec des lunettes furète dans les rayonnages. Nous sommes isolées des autres, c'est avant la lecture, elle me dit avec gourmandise combien elle aime les livres, les toucher, les feuilleter... "Je n'aime pas Proust, j'ai essayé, mais... je ne suis pas une intellectuelle. Mais j'adore lire des histoires. Quand je suis partie, je ne peux plus m'arrêter, quel bonheur !..." Je lui dédie intérieurement la lecture. »

A ceux-là qui doutent et honnissent, je dis : venez ! Venez nous rejoindre. Car il n’est pas trop tard.

« Il est vingt heures, le quart d’heure berrichon est passé, la lecture peut commencer. »

Fin du deuxième épisode.                                                                                                                              

(À suivre)