Publié le 04/11/2015

Cécile Portier, une auteure en présence sur ciclic.fr

Cécile Portier était, cette année 2013, auteure invitée chez Ciclic. Le site et le centre de ressources en ligne de la chaîne patrimoine ont été ses terrains d’investigations et d’invention. Cette « présence virtuelle » (formule aux airs d’oxymore, sans l’être vraiment, le substantif « virtuel » n’étant pas l’antonyme de « réel », mais une déclaration de potentialité), qui a fait suite, différente et complémentaire, à celle de Nathanaël Gobenceaux sur le site de Livre au Centre en 2012, constitue une innovation, une expérimentation, une recherche partagée, qui convient bien à la singularité d’une auteure peu commune.

Une auteure numérique

C’est quoi, un auteur numérique ? Et, de surcroît, est-ce que ça existe vraiment ? La question se pose, en ces temps de mutation, de basculement (au moins) partiel et (largement) prédit d’une culture du livre vers une culture de l’écran, de ce que la numérisation accrue de nos vies y change. Elle se pose, redoublée, à l’écrivain, affecté, comme tout individu, dans ses faits et gestes quotidiens, mais aussi au cœur de son activité : l’atelier de production, les canaux de diffusion, comme les lieux de destination, d’usage, de ses textes ont déjà changé et continuent de muter. Tout écrivain, dès lors, ainsi numérisé, serait devenu écrivain numérique ? Certes non, et ce changement de paradigme global semble, dans une majorité de cas, ne pas atteindre aussi globalement l’œuvre en cours – comme si le « dehors » ne jouait pas, ou très peu, sur le « dedans », comme si l’écriture pouvait se couper du monde en son état du jour.

Or il revient sans doute, pour partie, aux poètes et romanciers de s’emparer des bouleversements du dehors, de penser l’époque, de questionner le réel – réel immédiat dont les impacts numériques modifient au moins la texture, sinon la structure. Ces façons qu’ont nos vies et leur représentation d’être simultanément altérées par cette massification de notre « mise en données » passionnent, questionnent et agissent Cécile Portier. Laquelle, usant de moyens numériques pour interroger le numérique et ses moyens, semble pouvoir être considérée, en plusieurs endroits, comme une auteure numérique.

Numériques sont en effet ses lieux de production, diffusion, de lecture. Son seul livre « imprimé », Contact, le fut dans la défunte et trop brève collection Déplacements des éditions du Seuil, repris ensuite en livrel aux éditions publie.net. Saphir Antalgos, son deuxième ouvrage, est paru directement chez publie.net. Et la majorité de ses projets sont à lire en ligne : Dans le viseur, À mains nues ou Compléments d’objets, séries ouvertes sur son blog Petiteracine.net ; dialogues (avec Juliette Mézenc, Pierre Ménard ou Philippe Aigrain) en Vases communicants (une série dialogique ouverte, d’auteurs s’invitant mutuellement, chaque mois, à publier chacun sur le site de l’autre) ; Traque traces, livre-site (réalisé avec Joachim Séné), témoignant d’une résidence d’intervention et création en région Ile-de-France.

Une auteure du numérique

L’œuvre en cours d’édification se compulse dans cet environnement – manière significative de faire d’un blog un espace éditorial autogéré et littéraire, bien loin d’un simple journal intime devenu extime. Elle ne se contente pas de s’y inscrire : elle s’y conçoit, s’y invente. Le réseau, les données, les « nuages », sont des thématiques pour Cécile Portier, autant que des moteurs, des modules voire des personnages de fiction.

Traque Traces, une fiction, en est un des plus significatifs exemples : ce site, sous-titré tous taggés, tous localisés, s’ouvre par une carte de l’Ile-de-France marques d’épingles de géolocalisation, lesquelles une fois cliquées ouvrent de courts fragments d’un texte collectif. Cette histoire variable peut se lire transversalement, en y cheminant, tel qu’en un livre numérique, selon différentes directions : on peut y suivre des personnages, des tags, ou « tracer » au hasard au cœur de cette intrigue.

Le texte, et le site, sont le fruit des ateliers menés avec les jeunes lycéens de la région. Objet de création en environnement numérique, influencé dans sa forme par cet environnement, Traque traces est le fruit d’une réflexion menée coopérativement avec ces jeunes, à propos, depuis et avec les données qui nous signalent, identifient, classent quotidiennement :

« (…) Chaque jour nous sommes, nous, êtres de chair, mis en données. Chaque jour nous produisons, en nous déplaçant, en communicant entre nous, un nombre incalculable de traces qui sont stockées, analysées, réutilisées. Chaque jour nos faits et gestes sont traduits en données, dont l'agrégation et le sens final nous échappent. Nous sommes identifiés, catégorisés, sondés, profilés, pilotés. Notre vie s'écrit ainsi toute seule, comme de l'extérieur.

C'est un constat. Il serait angoissant, désespérant, si nous n'avions pas toujours nous aussi la possibilité d'écrire notre vie. De reprendre la main sur les catégories. D'en jouer. Cette fiction a ce but. Jouer avec les données au petit jeu de l'arroseur arrosé. Écrire les données qui nous écrivent.»

Il y a, lisibles, dans ce projet, une volonté politique et interventionniste, mais également une esthétique, forgée dans les données, dessinée et non simplement décorée par elles. Y apparaît, nettement, cette autre marque de fabrique du travail de Cécile Portier : une volonté de renversement et de reversement. Une fabrique volontariste de relation entre le sensible et la machine, entre la chair et le signe : traquant sur celle-ci les effets de sa transformation en ceux-ci, elle importe simultanément en ceux-ci des émanations, des interférences sensibles, corporelles. En témoigne cette magistrale réponse à une question (« Qu’est-ce qu’Internet change à votre écriture ? ») que je lui posais, ainsi qu’à quelques autres auteurs du web, lors d’une série d’entretiens consignés sur remue.net :

« Disons qu’écrire Internet, j’aimerais que ça signifie écrire dans un espace public. Un espace ou se réunir, sans avoir à montrer patte blanche sur qui on est et ce qu’on veut. Pas de transparence. Un espace ou les individus soudain se rapprochent, se reconnaissent comme personnes. Pas de distance. Ou cette proximité neuve n’est pas aussitôt dévoyée en décryptage, ciblage, vente. Pas d’atteinte. Dit comme cela, peut-être qu’on voit mieux que c’est aussi une question politique. Et que cette question, c’est : ce que l’écriture change à Internet. »

Ré-incarnations par jeu de renversements

Enchâssée dans l’idée numérique, d’où elle s’exprime et où elle s’imprime, l’écriture de Cécile Portier ne néglige pas de prendre corps, de multiples façons. L’auteure a le goût des formes innovantes : en lectures, PeChaKuChas, mises en espaces et expérimentations scéniques (telle cette aventure partagée avec Juliette Mézenc, en résidence à La Charteuse de Villeneuve-léz-Avignon), Cécile Portier porte ces formes courtes au public, les conte, joue voire pianote (comme lors d’une performance twittée pour remue.net, en 2011).

Mais le corps est aussi au cœur de sa série Dans le viseur, suite de questions posées à des photographies trouvées : ces anonymes qui prennent la pose, que nous disent-ils en cette posture, figée par la patine du temps ? Mais aussi (toujours cette façon de renversement), qu’en est-il du photographe, corps absent de l’image ? Comment se tenait-il, et avec lui, quel hors-champ, quel dehors voisinait cette image ? Et cette question, d’incarnation imaginaire, fait fiction :

« Celui qui a caché un trésor : il n'avait pas toujours conscience de son acte, du fait qu'il soustrayait au monde quelque chose. Mais c'est son acte qui a constitué les choses en trésor. Son acte, c'était seulement un regard, sa fixation. Le déclic de l'appareil photo. Quand nous regardons ces images, il arrive que nous fassions coïncider, pour un court instant, notre propre regard avec celui qui a regardé et fixé cette scène pour la première fois. Et c'est cela, la continuité, le trésor à inventer. » (in résidence numérique, voir le billet intitulé « Quel fil pour recoudre des passés disloqués ? »)

Restituer ce mouvement fantôme, rendre cette absence, ce hors-champ, même lorsqu’il est le motif central, est ce qui l’a guidée dans cette observation réflexive sur le site de Ciclic. Face aux images d’archives animées, elle continue d’affronter le paradoxe du corps devenu trace. Un amas de vestiges, réifiés en données. Puis se questionne, en un nouveau renversement de l’ordinaire logique, sur cette « abstraction qu’est la vie ».

suite et fin