Publié le 05/02/2018

Analyse de planches d'albums d'Étienne Le Roux par Christophe Meunier

Vous venez de découvrir le dossier "Lumière sur... un auteur BD", consacré à l'œuvre et au parcours d'Étienne Le Roux. En complément, Christophe Meunier vous propose ici l'analyse de quelques planches emblématiques de cet artiste tourangeau.


Illustration 1 : Corbeyran, Le Roux, Brizard, La Caverne du dragon (juin 1917), Delcourt (2017), p.3-4
 

Le tome 8 de la série 14-18, La Caverne du dragon (juin 1917), comme tous les autres albums de la série d’ailleurs, débute par deux planches de prologue en recto-verso. Sur les deux planches, un jeu intelligent de cases de tailles variées amène la nouvelle aventure qui attend les huit protagonistes de la série. La première case de la première planche, qui prend toute la largeur de la page, situe l’action dans le temps et dans l’espace : nous sommes dans la banlieue parisienne, en septembre 1925. Le dessinateur nous montre un petit pavillon de banlieue installé au milieu d’une cour arborée. Le portail grand ouvert invite le lecteur à entrer et aller plus loin. La bande qui suit se compose de trois cases. La première prend toute la hauteur de la bande. Comme un voyeur, le lecteur est à l’extérieur de la véranda qui donne sur la cour et devine, à travers les vitres, deux personnes qui attendent dans ce qui semble être une salle d’attente. Les deux cases suivantes sont disposées l’une sur l’autre. Nous comprenons alors que nous sommes dans le cabinet d’un médecin qui est en train d’ausculter un patient. Jusque-là, l’œil du lecteur a été intrusif, et du plan large de la première case de la planche, le lecteur a pénétré dans le cabinet par un rapide processus de travelling et de zoom. La dernière case de la planche rompt cette succession rapide de cases par sa forme oblongue qui s’étire sur toute la largeur. Elle marque un coup d’arrêt dans le récit. En gros plan, une main frappe à la porte du médecin dont on apprend alors le nom : « Docteur Jules Lebris ». À qui appartient cette mystérieuse main qui vient interrompre le travail du médecin ? Qui est celui qui refuse ainsi d’attendre son tour dans la véranda ? Cette dernière case invite alors le lecteur à tourner la page.

 

Illustration 2 : Schéma de composition des pages 3-4 de La Caverne du dragon

 

De nouveau, la première case de la planche suivante inscrit l’action dans le temps et dans l’espace. Le patient, découvert précédemment, est en train de quitter le cabinet par une porte sur la droite de l’image alors que le mystérieux importun entre par la porte de gauche. Pendant ce temps le médecin, à son bureau, s’est tourné vers son classeur. Un mouvement circulaire est ainsi donné à la scène par le dessinateur de sorte que les trois personnages s’évitent du regard. A la case suivante, l’homme-mystère et le médecin sont seuls dans la pièce : ils ont commencé à échanger verbalement mais leurs regards ne se sont toujours pas croisés. C’est à la bande suivante qu’a lieu véritablement la rencontre entre les deux personnages. Deux cases d’abord permettent au dessinateur de montrer les deux protagonistes en gros plan : le temps pour Jules Lebris de reconnaître Steven. À la troisième case, les deux personnages en plan américain entament leurs retrouvailles. Ces dernières ont lieu à la bande suivante : ils se prennent dans les bras l’un de l’autre (case 1), ouvrent une bouteille de champagne (case 2) et trinquent à leurs retrouvailles et surtout à la mémoire d’un absent, « Victor » (case 3).

Ces deux planches sont assez emblématiques du travail d’Etienne Le Roux : un dessin réaliste avec ce qu’il faut de caricatural pour le rendre plus léger, une science de la mise en page et de la composition, de ce que Thierry Groensteen nomme la spatiotopie, une mise en récit qui ménage le suspens à chaque fin de planche, le génie de la dernière case qui n’est pas ici une case de chute mais une case suspendue. 


Illustration 3 : Brunschwig, Le Roux, La Mémoire dans les poches, t.1 (2008), p. 37 à 41.    

 



Dans La Mémoire dans les poches, Brunschwig reprend la même cité, la cité des Tommettes. Le personnage principal est un vieux, Sidoine Letignal, qui habite cette cité. Il vit avec sa femme et son fils, Laurent, futur jeune romancier qui donne des cours d’alphabétisation le soir dans le quartier à de récents immigrants. Sidoine se retrouve avec un bébé dans les bras, celui d’une jeune élève maghrébine de son fils, Malika. Le premier volume est un récit tout en analepses. Le vieux Sidoine arrive dans un café de banlieue et raconte ce qu’il fait là, à cette heure avancée de la soirée, avec un bébé affamé dans les bras. Le récit qu’il fait aux clients du bar fait remonter certains souvenirs de son enfance. À la fin de son récit, il parvient à fausser compagnie à son auditoire. Dans le deuxième volume, Laurent, qui est devenu un romancier reconnu, lance à la télévision un appel à qui lui donnerait des renseignements sur son père disparu. Il apprend alors que ce dernier a été vu en Algérie. Il décide de partir à sa recherche, accompagné d’une journaliste qui va couvrir l’enquête. C’est grâce aux nombreux papiers retrouvées dans les poches de son père, que Laurent suit les traces de son père et découvre son histoire. Le troisième volume, comme tout troisième élément d’une trilogie, est celui des révélations, celles qui expliquent les actes de Sidoine Letignal, qui lui apprennent sa véritable identité et son histoire cachée.

Sidoine Leginal, de son vrai nom Isaac Cahen, est un enfant juif caché. Il a fait de l’histoire de Malika, fille-mère, rejetée par sa famille d’Algérie vers la cité des Tommettes, et de son enfant Tarik un peu la sienne. Les cinq planches que nous avons choisies montrent bien comment Etienne Le Roux parvient par la composition et la distribution des masses sur les planches à traduire en images les différents cloisonnements qui caractérisent notre société. Les pages 37 à 41 correspondent à un moment où le vieux Letignal raconte aux clients du bar comment il a suivi son fils en cachette pour comprendre ce qu’il pouvait bien faire avec une jeune immigrée algérienne en djellaba. 

Les pages 37 et 38 se passent dans la cité des Tommettes. Letignal est descendu promener son chien. Il surprend son fils en compagnie de Malika. La sortie du cours jusqu’au tête à tête entre Malika et Laurent est composé d’une succession de 8 cases. La première à la bande situe l’action en montrant les personnages de pied. Cette particularité que nous avons déjà soulignée en introduction est une règle pour Étienne Le Roux qui se réfère à la lecture du livre d’entretiens que Philippe Vandooren a mené auprès de Franquin et de Jigé en 1969[1]. À la bande suivante, quatre cases de taille identique décomposent le mouvement des personnages jusqu’à ce que Malika et Laurent se retrouvent seuls dans la rue. Les trois dernières bandes ralentissent le rythme. Il y a peu de texte. Par quelques gestes, Laurent s’installe et réorganise son emploi du temps en mentant à sa mère pour rester avec Malika et la consoler. 

 

Illustration 4 : Schéma des pages 37 à 41.

 

La page 37 s’ouvre par une case longue de situation : Sidoine suit Malika et Laurent qui sont en train de quitter la cité pour se rendre en ville (dernière case de la page). Entre la première et la dernière case de cette page, Le Roux insère cinq cases hors gaufrier pour revenir sur le présent de la narration où le vieux justifie devant son auditoire son comportement. Dans les pages 40-41, nous sommes revenus à l’analepse. Laurent et Malika entrent dans un restaurant réputé, « Le Courbet » (première case de situation). Dans la deuxième bande, trois cases de gros plans montrent les regards inquisiteurs des clients voyant d’un mauvais œil entrer une jeune maghrébine en djellaba. L’attitude des clients active dans la tête du vieux narrateur les souvenirs de sa propre enfance. Une nouvelle analepse s’ouvre alors dans celle qui s’est ouverte auparavant et va s’étendre sur deux bandes en chevauchement sur les deux pages. Cette nouvelle insertion se distingue des autres bandes par des couleurs beaucoup plus sombres. Celui qui est regardé de travers, c’est ici un enfant juif qui porte une étoile jaune sur le revers de sa veste. Le garçon a les traits de Sidoine jeune. À la bande suivante, l’enfant surprend son père en train de discuter avec des SS. La fin de la page revient sur Malika et Laurent qui ont été installés dans une salle isolée. À deux occasions, deux cases, viennent ponctuer le récit par des commentaires des auditeurs de Sidoine.

À travers ces cinq planches, Le Roux multiplie les insertions et les emboîtements, entremêle les temps : le présent de la narration, le passé récent et le passé lointain. Les situations entremêlées sont ainsi mises en regard par le narrateur, le vieux Sidoine. L’exclusion dont est victime Malika d’abord par les siens (exclusion culturelle), puis par la société (exclusion socio-spatiale) renvoie à l’exclusion qu’a subie Sidoine/Isaac dans la France des années 1940. Dans les pages 40-41, les trois récits se mélangent dans la tête du vieux Sidoine jusqu’à semer une confusion qui le plongera dans le volume 2 et 3 dans une sorte d’amnésie et de léthargie. Les multiples parenthèses temporelles renvoient aux multiples barrières spatiales que les hommes dressent entre eux, dans les espaces urbains, au cœur même des cités de banlieue, sous des prétextes culturels, religieux ou sociaux.

La spatiotopie et le tressage sont véritablement peaufinés chez Le Roux comme le montre sa méthode de travail. À partir du scénario livré par Brunschwig, il réalise un premier storyboard faits de petits croquis. Sur une même feuille, il découpe en séquences de 7 ou 8 planches, organise bandes et cases. Ensuite, planche par planche, il place les personnages, répartit les mases. Enfin il reprend chaque case pour les travailler séparément en grand format.


[1] Franquin, Jijé (1969). Comment on devient créateur de bandes dessinées, Dupuis.