Publié le 29/10/2019

#5 Le Repas alchimique – Récits de la 12e édition des mille lectures d'hiver

À l'issue de la 12e édition des mille lectures d'hiver, les quarante-cinq comédiens-lecteurs ont rendu compte de leurs tournées de lectures. De ces cinq-cents rendez-vous autour de la litérature, ils ont fait le récit. Puis Ciclic a confié l'ensemble de ces textes à Aurélien Lemant lui demandant d'éditorialiser ces « carnets de route ». Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène, comédien et fut lui-même l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver, c'est dire s'il connaît l'aventure ! Le Repas alchimique est le dernier épisode de cette série qui vous aura fait (re)vivre la réalité intime de la 12e édition....

ÉPISODE 5

Il n’y aura pas de viande ce midi, ça ne te dérange pas ? Tu aimes la betterave crûe et le risotto ?


Le givre a gagné les rétroviseurs. Le froid a rentré les bêtes et sorti le blanc du ciel. Bas et lourd, comme le front penché d’un dieu inquiet, un peu aveugle, à deux pas de chuter. Nuage clair à travers lequel perce un arbre empesé de neige ou de glace, sœur de la pluie.

Sur sa route de lectrice, Laure est accueillie « dans un grand gîte gelé, il fait cru et je lirai mon manteau sur les genoux en guise de couverture. Pour l'après-lecture mes hôtes ont trop froid pour avoir envie de parler et nous rapprochons une table basse de la cheminée et servons un kir pour nous réchauffer. »

Le feu d’un verre ou de l’âtre sera souvent remplacé par la mitoyenneté des auditeurs, leurs corps ardents comme des tisons qui brûlent d’entendre un livre. Isabelle lit celui qu’elle a choisi parmi « onze personnes, bien au chaud dans une petite maison, avec une hôtesse tout aussi chaleureuse. Les sièges sont disposés comme en escargot, moi plus ou moins au centre. » Et c’est bon comme un souper qui fait fuir tous les hivers comme un soleil dans les assiettes. « Le plaisir de la lecture et du partage réchauffent. Je me sens portée par ce silence qui écoute », confirme Adrienne.

On raconte que dans certains coins égarés de France, il y a plus de cent ans, les paysans se sont décidés à monter entre eux des pièces de théâtre durant la morte saison, créant des troupes d’acteurs pour tromper le grésil et le désœuvrement, toutes vaches à l’étable et terres frigorifiées. En mammifères forcés par le barographe et les thermomètres à ne plus mettre un cochon dehors sous peine de le voir changé en statue, éleveurs et cultivateurs se retrouvent l’hiver venu pour ne pas geler sur place, les pieds pris dans l’humidité du bocage. Depuis plus d’un siècle, ces travailleurs des champs ont recours à la littérature et à la proximité du public pour que recule la dormance et l’inaction, dans le festin de la parole dite et des textes échangés – les hommes ont besoin qu’on les prie de se retrouver autour d’un tel incendie. Invitation à se tenir les coudes et s’ouvrir les oreilles au cœur des frimas et des giboulées, les Mille Lectures d’Hiver ont cet instinct de tradition et l’amour du rapprochement, avec la quarantaine de comédiens de métier qu’elles embauchent pour faire la nique aux grands froids à coup de romans brandis devant l’audience, comme un exorciseur ou un bluesman débouchent la fiole d’eau bénite ou le gallon de whisky : pour libérer les âmes, autant que pour voir surgir les démons. Soudain les températures s’élèvent.

« Il fait bien froid dans cette petite bibliothèque... » déclare Camille. « Les radiateurs ont été coupés par la ville à cause de travaux. Les gens commencent à arriver.

Venez ! On va chez nous, proposent Jean-Luc et Florence.

-  Attendez ! Il y a des radiateurs électriques !

Branle-bas de combat, on branche et on se réchauffe, au son peu appréciable des ventilations ! On éteint un radiateur, on en allume un autre, on en déplace un troisième… Quand le confort sonore est trouvé et que la température nous paraît bonne, la lecture peut commencer, dans une complicité joyeuse liée à ces aléas qui rassemblent ! Les manteaux tombent et l'écoute se fait belle rapidement... La chaleur électrique et la chaleur d'être ensemble. »

Il est d’autres chaleurs pour fondre les excédents d’hiver, soit qu’elles dansent le long des bornes sous les vitres embuées de Bénédicte « arrivée en avance dans cette maison agréable avec un grand jardin derrière. Je suis passée par des routes de campagne, via Quincy et Reuilly, de nobles sites, pour les vins du Cher. », comme autant de prophéties devançant les rencontres à venir ; soit qu’elles soient appelées par les chapitres lus, allumées en torchères pour les auditeurs d’Isabelle qui la « remercient pour cette lecture, qui leur a permis de "voir le texte". » Voir permet de goûter un peu. Un convive lui confie : « "J'ai bien aimé… les fruits... ça me donnait envie de les manger". »

Ces fruits réchappés des vignes et des fables, tous vont pouvoir les déguster, en contexte comme hors texte, tels une récompense, un dédommagement face à l’hibernation impossible. Chose promise : « L'après-lecture a été très sympathique » se souvient Coraline, « autour d'un jus ou d'une tasse de café en hommage à l'autrice qui ne cesse d'en boire tout au long du livre, ce qui souvent a beaucoup marqué les auditeurs. » C’est qu’ils ont l’eau et le sel à la bouche de voir se former dans les airs, au son de la voix de la comédienne, ces odeurs de joie ou de soif, qu’on plaque sur le lecteur comme s’il était sujet aux désirs de l’écrivain. « Cela doit faire une vingtaine de minutes que la lecture est commencée » relate Julien, « lorsque je perçois un chuchotement au premier rang, puis une personne se lève discrètement et sort de la pièce. Une envie pressante ? Un besoin de prendre l'air ? Une envie de tousser ? Je continue. Tout en lisant, j'entends maintenant qu'on s'affaire à l'arrière de cette petite salle des fêtes vieillissante. Mais enfin qu'est ce qui se passe ? Je continue. Une minute plus tard j'entends le parquet grincer de nouveau lorsque la personne revient sur la pointe des pieds. Bon... ça va durer longtemps ? Pour finalement poser... sur la petite table à mes côtés... une carafe d'eau et un verre ! Merci ! » Les gens s’imaginent que ça doit être un calvaire de lire en public une heure durant, comme si lire, c’était causer – et causer tout seul, encore. Or ce que font les Mille Lecteurs et Lectrices, ce n’est pas ça. Ce qu’ils fabriquent s’apparente à écouter eux aussi l’écrivain qu’ils ont distingué, pour le donner à entendre au plus grand nombre. Aussi, quand ils lisent, ils ne parlent pas. Ils expriment. Mais il est beau de découvrir qu’à la mesure de leur sollicitude envers le lecteur, les accueillants devancent parfois toutes les problématiques afin de permettre à cette lecture d’être comme un dîner en tête-à-tête avec le livre. Camille, ça la « frappe en arrivant à Varennes, dans cette jolie cave voutée. Les dames avaient installé les chaises légèrement en arc de cercle, de biais pour qu’on aie un bel angle de vue, me disent-elles. Elles me demandent si ça me plaît, une petite table, un petit fauteuil... On a pris soin de trouver la bonne orientation, on cache les tables pas assez belles en les recouvrant d'un drap... Et je me dis qu'à chaque fois, oui, il y a cet effort charmant, de trouver la scénographie de la lecture. Des fleurs discrètes sur la table, un verre d'eau plutôt qu'une bouteille en plastique, le livre exposé, une lumière rapportée de la maison exprès, une petite nappe, pourquoi pas ? C'est déjà une partie de la magie. C'est d'être attendue, et ce soin pour ce moment à venir. Je suis touchée à chaque fois par ces gestes, mais ce jour-là, je me le formule en souriant. »

Ce sourire est déjà une fête, et les apprêts qui le rendent possible éclosent comme des échos sur la face des écoutants. Guy Frédéric le raconte en dressant le portrait d’un de ces moments où l’alchimie fait or de toute flamme dans l’œil de l’autre : « On fait connaissance en bavardant, on installe le coin où je lirai bientôt. Quand la lecture démarre, je suis devant un groupe d'un tout petit peu moins de vingt personnes. L'attention est extrême, pas une seule virgule n'a la possibilité de s'égarer sur son chemin vers les oreilles. Le public réagit au quart de tour à chaque méandre du texte. Ici aussi, on donne l'impression de se régaler. » Il précise « aussi », parce que l’enchantement a déjà pris plus tôt dans la tournée, les lecteurs le savent et s’en réjouissent : c’est fréquent et ce n’est pas moins fantastique pour autant. « Après la lecture, effectivement, on n'a pas fait que donner l'impression. On s'est régalé et on le dit. La conversation démarre tout naturellement, dans la gourmandise et la passion des mots, et se prolonge un peu, très agréablement. Le texte, l'auteur, la culture et la littérature japonaises, la traduction… Nous nous baladons dans tous les sujets permettant de prolonger le plaisir le plus longtemps possible. Quand nous nous extrayons de nos sièges, c'est pour aller un mètre plus loin, à l'étape suivante, celle qui voit apparaître en grand nombre des petits mets fabuleux, et des flacons merveilleux sur une table garnie de savoureuses victuailles préparées par les convives. Nous savourons. Et nous parlons, parlons, parlons… »

Plus prosaïque, Guy Frédéric résume ailleurs le « Protocole classique : On mange, on boit, on parle. » qu’il n’est pas le seul à associer aux Mille Lectures. D’autant que parfois « Madame est plus curieuse de littérature que Monsieur, qui affectionne plus franchement les nourritures terrestres » comme l’évoque Leila : « galettes des rois, mousse au chocolat, crumble, bouteilles diverses, cake au citron. »  Ici avec Bruno, « terrines de gibier et de lapin légendaires », là avec Bénédicte « la quiche au canard, le pâté creusois, et le poulet et le gratin dauphinois, et le fromage et les desserts et le vin. » Autre part, Benoît G. dit « Que c'est étrange la vie ! C'est une destination unique, un havre pour le lecteur épuisé, on y est reçu comme un prince, attendu avec un banquet somptuaire. Le buffet qu'ils ont préparé comportait les mets les plus délicats de tout le Loir et Cher et la Beauce réunis (fromages de chèvre, de brebis, de vache, d'éléphant, charcuterie corse, ardéchoise, croate, béninoise, crevette, même des huîtres (non perlières comme dirait Pierre Senges). » Ce n’est quelques fois qu’un peu de Darjeeling ou de Sauvignon, mais tout le monde est censé apporter quelque chose, même un rien, un bol de chips, une bière, des pommes, pour contribuer à la frairie : « Les sœurs libanaises, elles ne savaient pas que nous voyagerions à Beyrouth » dans le livre élu par Camille. « Elles avaient vécu au Liban, enfants. Elles en ont retrouvé les saveurs, la complexité politique et ethnique, elles en ont retrouvé le verdoyant et l'odeur des grimpants, des bougainvilliers, elles ne savaient pas qu'elles écouteraient les mots de Hyam Yared, et c'est drôle, l'une d'elles avait apporté une salade de lentilles libanaises, et de l'houmous. » Et Laure de renchérir : « Au bout d’un chemin privatif au milieu des bois, c'est assez magique, les moutons sont de sortie et je rencontre tout un tas de gens qui vont et viennent. La cuisine qui est aussi l'entrée de la maison est pleine de femmes qui préparent » la bonne chère « et ça sent drôlement bon, ce sera bar à soupe après la lecture et fromages de chèvre entre autres... Il y a une cheminée en marche et il fait bon. »

Ouvrir un livre comme on rompt le pain, lire comme on distribue la pitance sans cuiller ni marmite, directement dans les consciences voraces venues s’asseoir en quête de trouble ou d’apaisement, c’est bombance pour l’esprit, exhortation à devenir tous commensaux d’un repas de l’ineffable, « mes "compains" comme on le dit au Moyen-Âge » rappelle Nathalie, « ceux avec qui on partage le pain ». Ces bouches lisantes et parlantes qui se font mangeuses et buveuses, ce pantagruélisme occasionnel, à tout le moins cette rabelaiserie partie prenante des Mille Lectures d’Hiver – du côté des Lettres comme du côté des ogres – ne sauraient faire passer la lecture publique pour ripailles orgiaques, alors que des gens meurent de malnutrition dans les rues du pays de Rabelais, d’où qu’ils viennent. C’est même le propos terrible d’ouvrages parmi ceux lus chaque année à haute voix par les comédiens. Et c’est là une merveille si l’on veut : comment mieux envisager le manque qui ne nous manque pas, qu’en le nommant dans la bouche d’un précaire, ce lecteur public, lui-même portant les mots d’un parfois plus précaire encore, l’auteur qui, nimbé d’une maison d’édition et de librairies, laisse croire malgré lui qu’il est tiré d’affaire ?  Aussi, pour remercier l’accueillant aussi bien que le lecteur, les plats confectionnés par celui-là comme par ses invités scellent la bienvenue à l’étranger, le pacte de la fraternité possible. C’est une transaction rituelle. La nourriture de l’esprit apportée par les Mille Lecteurs est offerte en retour, elle est ce tribut payé à ceux qui sont venus écouter, elle est un hommage à ceux qui ne peuvent pas lire, elle est un sacrifice – en notre nom à tous – de l’efficacité, du rendement, du temps que chacun aurait pu consacrer à autre chose, et ce temps se résume à une voix au fin fond de l’hiver, parvenue jusqu’à votre conduit auditif. Si cette lecture est une offrande, c’est chacun qui en fait don par la grâce d’être là. C’est déjà un merci réciproque. Préparer un semblant de repas, comme lire, est le gage de cette présence. Une culture tout entière se dessine là. Les énergies circulent en continu selon des vagues de plus en plus vastes, et hautes.

Il peut arriver, tel que le mentionne Bruno, que « La soirée s’achève très tardivement, arrosée de crûs de qualités, d’une terrine de sanglier miraculeuse et d’une mixité de paroles ». Et puis, le lendemain, lorsque le comédien se réveille chez ses hôtes d’une nuit, c’est d’autres trocs, d’autres protocoles, qui tiennent lieu de magie : « Mon petit déjeuner en tête-à-tête avec Marc sera fraternel. Avant mon départ nous nous échangerons des présents comme des explorateurs ethnologues, il me donnera de la confiture de figues maison et moi je lui donnerai un livre de poche de Christian Gailly. »

Participer à une seule des Mille Lectures d’Hiver, c’est se voir confier la responsabilité de cette amitié, éphémère ou non, là n’est pas encore le propos, d’autres temps le diront. Quelque part, un livre a été lu. Et, peut-être sans vous en rendre compte, vous ne pourrez plus rester les mêmes depuis.

C’était très agréable, merci.

Vous emporterez bien des crêpes ! J’en ai fait pour un régiment !