Publié le 15/07/2019

#4 Publics empêchés – Récits de la 12e édition des mille lectures d'hiver

À l'issue de la 12e édition des mille lectures d'hiver, les quarante-cinq comédiens-lecteurs ont rendu compte de leurs tournées de lectures. De ces cinq-cents rendez-vous autour de la litérature, ils ont fait le récit. Puis Ciclic a confié l'ensemble de ces textes à Aurélien Lemant lui demandant d'éditorialiser ces « carnets de route ». Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène, comédien et fut lui-même l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver, c'est dire s'il connaît l'aventure !  

ÉPISODE 4

A part ce livre, vous n’avez rien d’autre sur vous ? Passez-le dans la machine.

On croirait entendre Ferré. Poète, vos papiers ! Mais ça n’est pas une image. C’est ce que le maton dans le sas de la maison d’arrêt demande au lecteur public, avant de lui faire franchir le portillon qui le verra entrer en prison. On scanne tout ce qui déborde. Ce que le gardien ne sait pas, c’est que c’est la machine qui va passer dans le livre. Dans une trentaine de minutes à peine, le livre sera la seule machinerie qui soit. Il contiendra toute la Terre, toute la vie et le centre pénitencier lui-même sera dedans. Ce livre, c’est un plan d’évasion. La clef, la pioche, l’hélicoptère, le complice, la planque, la famille. Tout y est. Voilà ce qui peut arriver lorsque les Mille Lectures vont en prison.

« Public captif ». Cette expression, qu’on associe plus souvent au suspense d’une séquence de cinéma, est ici employée par Cécile pour témoigner de sa propre expérience en milieu difficile, ou différent ; expression qui peut convenir à toutes les situations où des gens sont maintenus, pour leur bien-être, ou celui de la société, beaucoup plus rarement des deux ensemble, à l’intérieur d’un microcosme immobilier à l’écart du reste du monde. Contre leur gré ou sur leur demande propre. Nous parlons de ceux qui n’ont plus leurs deux pieds dans l’exacte réalité que nous croyons tous partager.

On est en milieu hospitalier. Richard, pas plus que les autres lecteurs des Mille, ne choisit les lieux où il va lire, ni les publics qu’il va saluer. Il ne peut refuser d’aller çà ou là, une fois reçue sa feuille de route, et de toute façon il sait aussi qu’il a signé pour se rendre partout où on l’appelle et l’attend, il y a pris goût, comme à peu près tous ses collègues. Richard dit : « Le titre du livre fait peur à mon hôte qui décide de ne pas le communiquer aux patients de l’hôpital souffrant de troubles psychiques. » Ça ne change rien. Parce qu’il les respecte, il leur dira dès le départ que ça s’appelle Sort l’assassin, entre le spectre. Et il aura plus peur qu’eux, c’est toujours comme ça que ça se passe.

Bénédicte connaît la chanson et ses turpitudes. Elle dit : « Mon accueillante est médiatrice culturelle et, à ce titre, manifeste les réticences habituelles dans son métier : elle est ravie d'accueillir ses amis pour une lecture, mais dans son travail, ce serait quand même bien de pouvoir choisir le livre : il faut que ce soit adapté, quand même ! C'est connu, nous, les professionnels, nous savons mieux ce qu'il faut pour nos publics défavorisés... » ajoute-t-elle, dans une ironie mêlée de lassitude. Car, on l’a déjà souligné plus tôt, c’est contraire au principe des Mille Lectures d’Hiver. Ne pas se faire condescendant face à une assistance que l’on ne connaît pas, formée de tant et plus de subjectivités curieuses et affamées, ouvertes, patientes, peut-être méfiantes, oui, aussi. Mais jamais là où l’on croirait.  « Je suis un peu méchante en écrivant ça, alors que c'est pétri d'une si noble pensée ! Je témoigne de toutes les expériences lors des Mille Lectures, en maison de retraite, en service psychiatrique, en prison, en centre de formation, en lycée professionnel, en foyer de vie, qui sont la preuve bienheureuse du contraire de ce qu'elle pense, mais c'est difficile de lutter contre une croyance si fortement appuyée sur la bonne conscience. »

Captif, retenu, ou entre deux portes, ce public varié porte parfois un autre nom, qui pourrait sombrer dans la périphrase, la circonvolution des circonlocutions admissibles, mais ce nom sue pourtant à grandes eaux une poésie des plus visibles, tant le mot suggère le geste qui s’ébauche et que l’on écrase : « Un tel appétit de culture, une telle envie de parler de l'art m'ont rarement autant frappée que ce soir » avoue Nathalie, « devant ce groupe de gens qu'on qualifie souvent dans les milieux culturels de "publics empêchés". Je me suis souvent demandé pourquoi cet adjectif, peut-être par ce que la société ne va pas assez vers eux ? Mais cette envie de culture que je sens chez la plupart des auditeurs confirme cet adjectif, quand on est "empêché", souvent on développe une envie profonde et irrépressible de ce à quoi on nous empêche d'accéder. »

On avait parlé de pêche miraculeuse un peu plus tôt. Il faut à présent désempêcher. Aller trouver ce public là où il est. Il vous espère. En tous lieux.

A l’hôpital, comme le raconte Adrienne : « J’ai souhaité déjeuner avec le personnel encadrant et certains de leurs résidents. Prendre le pouls. Le rythme est plus lent, le personnel (des jeunes femmes pour la plupart) marche, parle calmement... est-ce moi qui suis speed ? Je déjeune avec Camille et une éducatrice ; se joignent à nous Anaïs, née handicapée, et Annie, accident de la vie. Elles n'ont pas comme nous ces peaux d'oignons qui protègent du monde extérieur. Elles disent ce qu'elles ressentent, leurs filtres ne ressemblent pas aux nôtres. Leurs paroles collent avec ce qu'elles éprouvent sur l'instant. Je suis bien en leur compagnie. J'ai lu devant une dizaine de résidents et six encadrantes. La puissance des regards croisés me fait penser à ceux des nouveau-nés ou des tout-petits quand ils nous fixent. Je me demande ce qu'il y a derrière l'intensité de ces regards ? La lecture se fait au milieu de bruits, de cris parfois, étrangement je ne suis pas déstabilisée. Annie souhaite se mettre à côté de moi, parfois elle m'interrompt, ça concerne toujours le livre. Je lui réponds et reprends le fil de l'histoire. Expérience forte qui a du sens : partager notre humanité. Catherine, très handicapée suite à un accident, a souhaité que son éducatrice l'accompagne. Son merci, un souffle qui vient du fond d'elle-même, me bouleverse. »

En désintox, dans les pas de Lelio : « Lecture particulière et assez émouvante dans un centre hospitalier pour personnes en cure de désintoxication. L’accueillant était très satisfait du nombre d'auditeurs compte tenu de la difficulté des résidents à sortir de leur chambre. »

Dans « un appartement situé dans une cité un peu délabrée » où se rend Bruno : le RERS (Réseau d’Echange Réciproque de Savoirs). Son accueillante lui « vante toutes les vertus du RERS, et avec quelques bénévoles me montre aussi les plannings d’inscriptions et d’échanges, la fresque de l’arbre des connaissances partagées sur le mur, me raconte l’historique de l’aventure des RERS. Bref, en l’écoutant, on est vite convaincu des bénéfices d’humanisme d’une telle entreprise.  Ma lecture d’hiver devient implicitement un partage et un échange de savoirs. »

Dans un restaurant social, aux côtés de Sarah pour rendre visite à « une jeune fille d’une douzaine d'années, une femme âgée, une femme et son bébé, un homme de la soixantaine, une femme, la trentaine, et son sac à dos, des sacs de supermarché remplis d'habits, sa maison semble-t-il. Une des bénévoles travaille dans les finances, elle dit "Il y a des gens ici qui travaillent, vous vous rendez compte ? Ils ont un travail mais ils sont obligés de manger ici." Une cinquantaine de repas servis ce midi. L'ambiance est calme, on pourrait presque croire que c'est un restaurant-cafétéria normal, des dames en cuisine. Mais quand même, c'est différent, il y a un truc dans les regards, une humilité ou une colère rentrée, selon, mais c'est chargé. Le directeur m'a dit : "C’était pour cinquante, quatre-vingts repas maximum, mais au bout du compte on en aligne parfois cent-cinquante et le soir on pousse les tables pour mettre des lits de camp, on n'est pas structuré pour ça mais qu'est-ce que vous voulez, on ne peut pas laisser les gens dehors". Et des gens il y en a, plein. Des familles, des ensemble et des personnes seules qui retrouvent quelqu’un ici, ou pas, mangent seules. Il fait beau alors c'est moins violent. En apparence. Laver par terre. Écarter les tables, un espace lecture. Le soir, après le repas, rebouger tout ça, le réfectoire devient dortoir. La lecture va commencer. »

Ou dans un centre social aux côtés de Marion : « Voici un lieu chaleureux, convivial, rassurant, où se retrouver quand on est un adulte isolé, vulnérable : le GEM, groupe d’entraide mutuelle, comme "j'aime". J'apprends qu'il est financé par la Région. La lecture a ému, elle a touché. Et ce soir, je suis plus rassurée, pour moi, les miens, les autres, de savoir que ces lieux-là existent et vivent, émue et heureuse de participer à la solidarité et à la convivialité de cette région qui m’a accueillie un jour. »

En enseignement spécialisé – comprendre : à destination des adolescents en difficulté ou en situation de handicap –, à nouveau avec Lelio, où « durant la lecture ils ne semblaient pas tous vraiment écouter, mais au moment de l'échange je me suis rendu compte qu'ils n'avaient rien perdu du texte qui les a interpellés. Je trouve ça formidable que des profs fasse cet effort d'inviter des lecteurs dans l’établissement pour leurs élèves. C'est pas les auditeurs les plus faciles mais c'est ceux que je préfère ! » Et Bénédicte d’abonder en ce sens : « C'est bon de lire à des jeunes gens, c'est bon de susciter leur curiosité, un zeste de plaisir au milieu d'une journée de cours. C'est aussi simple et beau que la neige qui tombe. » Un livre, de la buée sur les vitres d’un lycée, du blanc partout dans la campagne : les Mille Lectures d’Hiver, c’est Noël après l’heure.

Parmi les invalides, en suivant Caroline : « Je suis arrivée pour déjeuner au foyer avec les résidents. Ils sont très handicapés. Ils ont été calmes et attentifs, avec ce don qu'ont les personnes handicapées d’être dans l'instant. Ce texte étant un long poème, qui provoque de nombreuses images, était donc assez idéal pour la situation. L'après-lecture est un peu compliqué car les retours sont difficilement compréhensibles. Mais on sent bien que le texte a fait son chemin dans leurs univers et qu'il a coloré certains endroits. Cela m'a posé beaucoup de questions sur ma posture. J'ai finalement choisi de faire comme d'habitude, c'est à dire leur adresser un regard aux changements de chapitres, et sinon le reste du temps je plonge dans le texte et je laisse les gens venir à leur rythme. J'ai eu peur que davantage de regards ne les incite à s'exprimer pendant la lecture et je voulais quand même tenir le FIL. Ma concentration était aussi différente, car j'avais un monsieur adorable juste à côté de moi qui bougeait sans cesse sur une chaise grinçante... jamais donc de véritable silence. Ce n'est pas grave, c'est juste différent, et donc un peu déstabilisant. Je crois que les lectures dans des foyers de ce type sont des moments importants et nécessaires. Des mots d'adultes pour des adultes, là où c'est parfois carencé à ce niveau-là. Il y avait des flans et une salade de fruits pour le goûter. Ils ont dansé. C'était comme une fête. C'était beau. »

Dans des associations qui, à leur propre mesure et avec leur cahier des charges, souhaitent la même chose que les Mille Lectures, c’est ce que rapporte Leila : « Aude invite à cette lecture les bénévoles qui l'aident dans sa mission pour la Ligue de l'Enseignement qui s'intitule "Lire et faire lire" ; ce sont des gens qui font eux-mêmes des lectures à voix haute pour des enfants ou des publics qui ont peu accès à la lecture. » C’est également ce que vit Benoît G. devant « Cette dame de 93 ans [qui] était si reconnaissante, si heureuse d'être là, de participer à cette conversation qui ne lui était plus accessible dans la salle à manger commune de sa nouvelle maison, que son bonheur irradiait dans la pièce. »

Et donc en détention, auprès de Tiphaine… : « Pendant la lecture, certains ferment les yeux pour s'abstraire de ce monde bruyant. Tout au long de la lecture le son incessant, harcelant, impressionnant : les cris, les frottements, grincements, roulements métalliques et glacés. Toujours toujours le bruit. Difficile de se concentrer. Mais les auditeurs y arrivent. »

… auprès de Baptiste… : « Bonjour, je suis le bibliothécaire, j’ai lu le roman que vous allez lire. C’est bien de venir ici nous faire la lecture surtout avec un roman pareil. Mais pourquoi es-tu venu avec un seul exemplaire de ce bouquin, là, il nous en faudrait quinze ! » Dix à vingt prisonniers de mémoire, dont un qui explique à Baptiste : « Vous ne pouvez pas vous en rendre compte, mais ce que vivent ces deux jeunes filles [du récit que vous venez de lire], nous, on le vit tous les jours, ici. On est en sursis, on compte tout comme elles, le moindre sachet de thé. On a peur, on est seul, et, le seul truc qui compte : c’est la démerde. » 

…auprès d’Anne… : « J'apprends plus tard que l'élève illétré qui était resté pendant toute la lecture demande depuis à son professeur une lecture chaque semaine, de "quelque chose qu'il ne comprend pas"... j'en suis très émue ! »

… auprès de Nathalie : « Quand on lit en prison, le texte change, il résonne différemment, des mots jusqu'ici anodins dans le texte prennent une valeur singulière, liée uniquement à cet endroit si particulier. Et puis un autre détenu qui ne se rend pas à la prière pour écouter la lecture, il dit qu'il ira prier juste après le goûter, qu'il peut prier seul, mais ne peut écouter seul. Certaines choses ont le temps, d'autres non, quand c'est passé, c'est trop tard. »

En maison de retraite, où débarque Julien : « Lorsque j'arrive, les résidents sont déjà tous là, assis, prêts, silencieux, sages. La lecture du texte introductif présentant les Mille Lectures d’Hiver est toujours pour moi l'occasion d'ajuster le volume de la lecture, c'est d'autant plus vrai aujourd'hui. Une résidente me demande de parler bien (voire très) fort. Je me demande comment je parviendrai à rester subtil en projetant autant, mais la subtilité des mots de Chantal Thomas y veillera. Pendant la lecture, comme souvent je me demande si les auditeurs s'ennuient ou s'ils sont happés. C'est encore plus vrai aujourd'hui, devant ce public âgé qui peut parfois avoir du mal à se concentrer longtemps. Une fois la lecture terminée, lorsque je les regarde à nouveau et que je sors de ma bulle de mots, j'ai devant moi une assemblée de sourires et d'yeux pétillants. Pendant une heure, ils sont partis avec moi sur la plage d'Arcachon et au soleil. En plein mois de janvier, ça fait du bien. "Continuez de faire ce que vous faites Monsieur, c'est un beau métier" me dit l'une en partant, tandis qu'une autre me livre, d'un œil malicieux "Je vous dois combien pour le voyage ?". Et que dire de cette autre résidente qui prétend qu'elle n'a rien compris, qu'elle est trop bête pour ça, mais qui ne cesse de rire et de faire rire tout le monde. Je lui dis que je vais l'embaucher comme comédienne car à mon avis elle a du potentiel, et les rires redoublent. C'était une belle lecture. » Fany n’est pas loin, à une heure de route dans un autre département, face à d’autres pensionnaires : « Difficile de savoir ce qui est parvenu du livre mis à part la beauté de quelques images évoquées et le plaisir d'entendre quelqu'un lire. L'accueil était très simple et très doux. Ma première nuit en maison de retraite. J'y ai très bien dormi. »

Ce qui nous fait penser que ces gens, responsables, employés ou bénévoles, ont un jour eu l’idée, l’audace même, de téléphoner ou d’écrire pour demander à accueillir une lecture. Geste original, qui implique la prise de risque, du goût pour l’altérité, et un minimum de confiance en soi ou de soutien de la part de pairs qui croient en un projet en apparence simple, mais délicat. Et c’est là qu’on découvre cette phrase, lue chez Adrienne, phrase qui fait tout tomber : « Luc n'osait pas inviter, il craignait que ce ne soit pas assez bien, assez grand chez lui... ». Le premier des publics empêchés, c’est toi. Toi qui nourris des craintes quant à ce que tu es, ce que tu peux, ce que tu ne dois pas, et ainsi de suite. C’est politique et ça demande une implication, c’est un exercice que de recevoir. Mais de même que le comédien ne doit jamais jauger son auditoire avant sa lecture, tu ne dois pas mésestimer la bonté de ceux que tu pourrais inviter. Après tout, c’est un cadeau que tu leur offres. Ne t’empêche jamais de prendre part : toujours c’est beau et grand, il te suffit de lire ces carnets de route pour t’en apercevoir.