Publié le 05/06/2019

#3 Une incarnation – Récits de la 12e édition des mille lectures d'hiver

À l'issue de la 12e édition des mille lectures d'hiver, les quarante-cinq comédiens-lecteurs ont rendu compte de leurs tournées de lectures. De ces cinq-cents rendez-vous autour de la litérature, ils ont fait le récit. Puis Ciclic a confié l'ensemble de ces textes à Aurélien Lemant lui demandant d'éditorialiser ces « carnets de route ». Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène, comédien et fut lui-même l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver, c'est dire s'il connaît l'aventure !  

ÉPISODE 3

Bonjour petit journal des Mille Lectures, enfin je te retrouve. Enfin je repars sur les routes. Que d'évènements depuis l'année dernière. Que de doutes, de joies, de lectures pour revenir vers toi, de décisions sur mon engagement à lire, sur la nécessité de lire, sur ma mission de comédien, d'homme. La route vers le Loiret avec le soleil dans la figure. Un beau coucher de soleil d'hiver. J'ai cela en moi depuis sept ans maintenant. Et c'est cela que j'aime retrouver.

Les comptes-rendus de tournées rédigés par les lecteurs publics des « Mille » – comme les appellent souvent entre eux les comédiens – ont d’abord l’aspect d’un formulaire renseigné en ligne par chacun, quand il trouve un moment et une connexion Internet, après une journée de lecture, de façon à garder le souvenir de la rencontre, fraîchement cueilli à ras des expériences et glissé entre deux pages web, comme on insère une fleur ou un trèfle à quatre feuilles au cœur d’un livre, pour cristalliser le passage de ses teintes et odeurs. C’est la mémoire écrite des Mille, sa chronologie poétique, son annale vivace comme on le dirait d’une plante, son encyclopédie des sensations. Les lecteurs n’y noircissent pas des cases pour la bureaucratie : ils racontent une histoire. L’histoire que l’on écrirait à destination d’un correspondant étranger, un penfriend comme disent les anglophones, un ami de plume, un ami-stylo. Ce compte-rendu est un interlocuteur imaginaire, furtivement constitué pour et par notre gigantesque collectif – toi-moi-nous, responsable, assistante, comédiens, auteurs, publics, rédacteur, internautes... Le Club des Mille. Qu’elle prenne forme d’autobiographie, de journal intime, de carnet de bord, d’un portrait de famille improvisée, de carte postale accompagnée de sa chatoyante photographie, voire de télégramme envoyé depuis la plus proche station mobile, cette histoire fixe et incarne pour la postérité l’arrivée d’un livre dans l’existence de ceux qui l’ont attendu puis entendu. Dans ce récit de vie, les lecteurs publics peignent leur lieu d’accueil, font parler les auditeurs, se rappellent la couleur du soir, décrivent la qualité du son, expliquent comment un roman, celui qu’elle ou il a choisi, se matérialise et se personnifie, se manifestant à l’écart d’eux-mêmes comme un tiers qui n’est ni l’écrivain, ni le protagoniste de sa fable, mais un être à part entière, animal sauvage de compagnie ou superbe double fantomatique surgi là parce qu’on l’a appelé, comme lorsque Coraline lit M Train de Patti Smith :

« Ce soir, dans le public, il y avait une femme qui ressemblait beaucoup à Patti Smith. Grande, le visage émacié, enveloppée dans un long manteau noir, une capuche sur la tête, des cheveux gris éparpillés... A chaque fois que je levais les yeux du livre, je la voyais, l'air un peu sévère mais très attentive. J'étais heureuse de cette impression, car cette saison j'ai vraiment eu la sensation d'avoir l'autrice du texte que je lisais comme compagne de route. Plus encore que lors des saisons précédentes. Peut-être parce que le texte est très autobiographique, mais je crois surtout parce que j'ai aimé partager la voix de cette femme, la faire résonner, et prendre certaines de ces phrases comme des mantras. »

Ici, peut-être voudriez-vous que la lectrice eût cité l’une ou l’autre formule magique de la longue dame punk qu’elle a décidé de livrer aux publics, mais c’est tout le contraire qui fait le propos des Mille Lectures d’Hiver : non pas lire, mais entendre lire ; non plus du texte, mais une parole. Débroussailler ces carnets de route, c’est vivre la délicieuse sensation d’avoir manqué quelque chose de grand, regretter de ne pas avoir été du voyage, et pas seulement se dire, comme beaucoup : « Je vais me procurer le livre ! », quand bien même la plupart des gens le font vraiment, après. Parce que vous ne pouvez pas vous procurer le lecteur. Vous ne pouvez pas rattraper le moment. Vous ne pourrez pas exiger de l’artiste qu’il le reproduise. C’était une trouée, une percée, une évasion, c’était unique et il ne nous reste que ce compte-rendu pour s’en souvenir et le faire savoir : Sarah lisait Un notaire peu ordinaire dans une bibliothèque où « il y a des photos de l’écrivain, des tirages imprimante couleur, on voit bien ses yeux bleus qui ressortent, trois feuilles A4 scotchées sur les montants d’étagère. Je pense à Yves Ravey » – l’auteur. « Il ne saura pas que cet après-midi, c’était un peu sa fête. » C’est du temps enfui, mais c’est éternisé dans ces petits journaux secrets – n’est secret que ce qui risque d’être révélé.

A demi figurée dans la silhouette assise d’une inconnue, à demi appelée par des portraits placardés comme des icônes, à peu près projetée via ses propres mots prononcés par une autre, c’est le témoignage cryptique d’une apparition. Yves Ravey était là, et il ne le savait pas.

Oscar Kokoschka répond présent, lui aussi, lorsque Mathilde vient lire La Poupée de Kokoschka d’Hélène Frédérick à une trentaine d’élèves de seconde, auxquels le professeur de Lettres a présenté des œuvres du peintre expressionniste quelques jours plus tôt – « J’ai passé un magnifique moment. Les jeunes sont fabuleux ! » écrit la comédienne, comme si l’opportunité de leur donner lecture était un cadeau qu’on lui faisait à elle.

C’est important de connaître un peu avant, pour se rendre compte qu’en réalité on ne connaissait pas : « Certains auditeurs connaissaient Patti Smith comme chanteuse (la rockeuse énergique) et ont été étonnés d'entendre sa voix d'une autre manière dans son texte... plus nostalgique, plus contemplative aussi. De très beaux commentaires sur cette écriture des petites choses qui nous touchent : retrouver au fond d'un tiroir une boîte qui renferme un trésor de l'enfance, et plonger... »

En dépit des prélèvements opérés en amont par le comédien sur la matière littéraire – quel ouvrage, quelle continuité de chapitres, et pourquoi ceux-ci plutôt que d’autres au sein du même livre que l’on donne en partage ? – et des accidents ou trouvailles (ce sont les mêmes) face à l’assistance, ce n’est pas l’interprétation qui prime, c’est cette contemplation d’une substance incarnée. Le lecteur, acteur professionnel dans le civil, se dépouille de lui-même (tout moi est un surplus) et convoque cette chose qui échappe et résiste à tout.

« C’est vous qui lisiez le Mona Ozouf l’année dernière ? C’est fou, j’ai adoré ! J’ai même acheté le livre, mais je n’ai strictement aucun souvenir de vous », avoue quelqu’un à Baptiste.

A la faveur d’un débat post-lecture de Fils du feu de Guy Boley, Laura saisit pourquoi elle se tourne « souvent [vers] des romans "contemplatifs" : à rebours de l'urgence et du souci permanent d'efficacité dont nous sommes les jouets dans la vie de tous les jours, prendre le temps me semble d'une grande importance. Se tourner vers l'intérieur, accepter qu'il ne se passe rien en apparence (pas d'intrigue haletante), et de se laisser happer par des évocations, des tableaux, des choses infimes sur lesquelles l'écrivain, à l'instar du peintre, sait s'arrêter. Et c'est grâce à cette assemblée, modeste par sa taille, mais fort pertinente, que je l'ai compris. Même le chat a été si attentif que j'ai failli le compter parmi les auditeurs ! » Comptabilisé ou non, le voici recensé et immortalisé, ce chat, grosse balle de patience tendue dans l’écoute, affirmation synthétique, condensé symbolique de la concentration du public pendu au verbe de l’auteur délivré. Encore l’incarnation de quelque chose, malgré soi.

Comme lorsqu’un personnage inconscient fait irruption vers le réel, pendant une lecture de Danièle où « [Mon accueillante] a un ami qui se met à ronfler exactement au moment où dans le texte, je dis : "vous ronflez". Pareille mise en scène aurait dû demander des mois de travail. Tout le monde rit et applaudit, vivant et détendu, le dormeur s’éveille joyeux et on continue. »

A l’inverse, on peut distraitement se laisser aller à croire en la présence effective de quelqu’un qui pourtant n’est pas là. Mais vous savez, quand on se figure quelque chose dur comme fer, c’est vite à moitié vrai si on ne conteste pas la fiction qui s’installe, c’est arrivé à Antoine : « Suite à une étourderie de mon accueillante concernant le carton d'invitation, certains convives pensent que je suis le traducteur du bouquin. » (Atlas d’un homme inquiet, de l’Autrichien Christoph Ransmayr) « La discussion qui suit est assez décalée. Un dialogue de sourds... Surtout quand j'annonce que je ne parle pas un mot d'allemand. Nous avons beaucoup ri... » 

Nous aussi pouvons rire en épluchant les carnets : dans ceux de Fabrice, l’auditoire a une drôle de manière de dévorer Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo : « Zut le gâteau, il avait quelle forme ? C’est tout découpé maintenant, mais il avait la forme d’un livre… un livre avec le titre de la lecture marqué dessus et le nom du lecteur… »

Bien sûr, lors d’autres rencontres, c’est plus délicat. Complexe. C’est pour ça aussi, parfois même surtout, que l’on se lance dans une telle bataille : si c’était si facile, on n’aurait pas besoin des Mille Lectures d’Hiver. Antoine se rend dans un CFA, il est reçu par le documentaliste, qui est aussi professeur de français – on multiplie les casquettes quand il n’y a pas trop de moyens (« trop » en intelligence et en sensibilité, ça veut dire quoi, au juste ?) ; cet enseignant « se démène comme un beau diable pour apporter un tout petit peu de culture dans l'établissement. J'imagine que ce n'est pas vraiment simple... La lecture se passe très bien et dans un bon climat. Le petit groupe de treize élèves reste bien concentré. La discussion après la lecture ne s'engage pas facilement. La prise de parole est difficile, aucun des élèves n'a jamais lu un livre... Le professeur pose quelques questions, moi aussi, la parole se libère fébrilement. Plusieurs élèves me font part de leur plaisir d'avoir pu assister à une lecture. »

C’est qu’il est bien sûr tellement « agréable de sentir que les gens ont découvert quelque chose qui les intéresse, le style d'un écrivain qui les bouscule et les émeut. » comme en témoigne Leila, lisant Éric Vuillard. C’est là le moteur de toute cette entreprise. Faire apparaître l’au-delà des écrits. L’oralité a ce pouvoir. Une femme dit à Sarah : « On voit tout. Il ne décrit rien mais on voit tout ! » Ailleurs, quelqu’un lance à Caroline, à propos d’Erwan Rougé : « "Il arrive à décrire des choses qu'on sent mais qu'on ne sait pas comment dire". » Cela incite les gens à demander à Caroline, comme si elle pouvait répondre – et ça c’est merveilleux, parce que nul ne peut satisfaire la moindre de ces interrogations, et pourtant toujours l’acteur s’efforce de rendre hommage à l’auditoire en méditant avec lui –, « Où et quand commence la littérature et pourquoi ? Est-elle séparée de la vie ? Peut-on tout écrire... ? » On se prend à imaginer, peut-être à tort, qu’elle leur a répondu (qu’elle pense que) OUI.

OUI, si l’on estime que la littérature raboute ces deux extrémités que sont la joie et la mort, dans des noces d’azote, de sucre et de nitroglycérine. On n’est jamais séparé de la vie quand on parle de son soi-disant contraire : on lit en plein dedans. Nathalie nous le dit comme elle l’a ressenti : « Ce texte de Michel Tremblay nous amène à penser à ceux qui ne sont plus, et auxquels seuls la littérature et les souvenirs redonnent vie. » Une réincarnation. « Alors les vivants et les défunts sont ensemble, de même que ce soir les années se rejoignent. Les frontières du temps deviennent poreuses. L'absolu présent dans lequel nous jettent les Mille Lectures d'Hiver s'imprime. Quand la lecture commence, ce présent-là prend le dessus. Oui, il y a ceux qui partent et ceux qui arrivent, comme cette petite fille qui est là désormais sur leurs genoux... le présent pour toujours. » OUI. Immortalisée donc immortelle, la petite fille, on la voit assise à côté du chat de tout à l’heure, entre le sosie de Patti Smith et la photo d’Yves Ravey, les yeux sur nous tous, unis par le fil lumineux qui nous relie comme « un collier de perles douces » – le mot est de Bénédicte.

Du côté de Laure, le public se fait très technique pour pouvoir cerner son admiration d’un auteur, parce que derrière la décortication d’un style ou de manies repose la perle douce, sécrétion parfaite que l’actrice lisant avait pêchée sans le savoir : « La discussion porte sur le rythme de l'écriture, les longs tunnels de description sans point ; les espaces blancs suivis parfois de quelques phrases très courtes. Ce procédé leur fait aussi penser au mouvement incessant des vagues. » Il attend là, notre trésor.

Bruno a sa propre façon de dire la vague, c’est là son filet pour déloger la perle : « A la fin nous parlerons davantage de l’acte de lire à haute voix devant les autres que du contenu de ces très légères oscillations. Certaines seront émues par l’incarnation du texte et comment il se raconte. Je leur explique que chaque texte impose sa façon de lire et sa propre voix, qu’à chaque fois c’est du cas par cas, qu’il n’y a pas une seule méthode pour tous, la transmission orale de chaque auteur, et même de chaque livre de chaque auteur, a quelque chose de singulier. » C’est que l’incarnation dont il leur a parlé n’est que celle du moment, en dépit de la direction arpentée, des essais à voix basse seul dans une pièce close pour ne pas qu’on nous entende tout de suite, des vocalises, des mises en bouches, des répétitions avant de se lâcher sur les routes en tournée.   

Tout reste encore à faire, beaucoup de choses se décideront hors préparation de la tournée, presque à notre insu, dans le direct de la rencontre avec le livre, rencontre qui a lieu non pas lors du montage orchestré par le comédien, mais à chaque ouverture de l’ouvrage devant les inconnus qui grouillent sur leurs sièges. « D'après les remarques des auditeurs », Jean-Christophe ressent que Notre château d'Emmanuel Régniez « a la particularité de prendre sa pleine mesure quand il est lu à voix haute. Au point que, pour certains d'entre eux, ce livre leur tomba des mains lorsqu'ils tentèrent de le lire pour eux-mêmes en amont de notre rencontre. La lecture de ce texte à voix haute met en valeur ses qualités musicales, ses périodes, ses alternances de rythmes. D'ailleurs au début et à la fin du roman sont apposées quelques mesures de partitions. S'y ajoutent une structure répétitive, un personnage principal pris dans une urgence énonciative :  "-Je vais tout de suite dire quelque chose..." page 13 ; "-Mais te rends-tu compte de ce que je viens de dire" page 28 ; des dialogues, des soliloques, un suspense maintenu ; sans compter que l'exercice lui-même, de lecture à voix haute, est mis en scène dans le roman, mettant ainsi en abîme la lecture effective du lecteur : "Notre vie est tournée vers la lecture, notre vie est pour la lecture. Ce que nous aimons faire ma sœur et moi, c'est nous lire à voix haute des extraits des livres que nous sommes en train de lire.", page 36. Par ailleurs, des mots, des expressions, sont détachés, mis en italiques, et exigent de par leurs positions au sein de la phrase une accentuation de la part du lecteur, au risque sinon de passer complètement à côté du sens. Le fait que la lecture initiale se déroula dans l'espace d'un auditorium renforça encore les aspects musicaux et parlés propres au texte, favorisa leurs mises en résonnance. Tous les éléments énoncés ici rendirent, je crois, l'exercice vivant et partagé, peut-être légèrement théâtral et hypnotique. La lecture elle-même devenant un élément majeur du conte. Une histoire qui se raconte en écho d'une autre qui n'est pas encore terminée. "Comme tous les soirs l'histoire continue, elle ne peut s'arrêter. Et même si c'est une histoire connue, elle continue, elle ne peut s'arrêter."  Ainsi se finissait quand même cette première lecture. Je crois qu'un livre, après avoir été travaillé, nous travaille à son tour. Il deviendra un compagnon, le prisme au travers duquel je lirai de nouvelles rencontres. Le soir je dormis dans une maison "trop grande" pour un homme devenu veuf il y a peu de temps. Dans la chambre de nombreuses photos de sa femme qui hantèrent ma nuit. Je crois que le roman est vraiment rentré en moi à ce moment-là. »