Publié le 05/06/2019

#2 La pêche miraculeuse – Récits de la 12e édition des mille lectures d'hiver

À l'issue de la 12e édition des mille lectures d'hiver, les quarante-cinq comédiens-lecteurs ont rendu compte de leurs tournées de lectures. De ces cinq-cents rendez-vous autour de la littérature, ils ont fait le récit. Puis Ciclic Centre-Val de Loire a confié l'ensemble de ces textes à Aurélien Lemant lui demandant d'éditorialiser ces "carnets de route". Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène, comédien et fut lui-même l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver, c'est dire s'il connaît l'aventure !

ÉPISODE 2

Ah la la, j'ai lu ce matin un mot que j'aimerais vous donner : « La vie est la farce à mener par tous ». Rimbaud. Revenons à nos moutons... enfin moutons pas tout-à-fait, les gens cette soirée-là étaient réactifs à l'issue de la lecture et nous avons échangé comme il se doit autour de ce texte. Encore une fois l’auteur lu aura fait bouger certaines lignes, celles des sensations nouvelles sur ce qui n'est pas un roman mais un essai, un monologue, une démonstration aussi, enfin une zone enfouie en chacun de nous : celle du doute, d'un balancement intime, de miroitements changeants selon notre exposition.

Ouvrir un livre, c’est comme aller à la pêche. On attend que quelque chose nous morde. Cette chose qui « fait bouger certaines lignes » tirées le long de l’eau à la surface de nous, tient parfois du monstre aquatique, tapi dans les profondeurs que l’écrivain a su admettre en lui, pour que nous les reconnaissions en nous. Si cette bête mord à l’hameçon, c’est moins pour que nous la hissions vers nos terres fermes que pour l’encourager à nous faire tomber dans l’onde à sa suite, et voir sauter nos bouchons ou couler nos résistances. Lire, c’est aller à la pêche de soi-même. On ne sait jamais sur qui on va tomber.

« Une auditrice trouve qu’il serait plus intéressant pour les accueillants de choisir eux-mêmes sur une liste le livre ou la lectrice », raconte Anne-Elisabeth. « En souriant, je lui rétorque que ce ne serait plus Mille Lectures d’Hiver et je débute ma lecture sur ces quelques mots. »

Cécile renchérit, forte de la prise de parole qui au contraire suit la lecture : « Ici encore, Marcel Cohen était au départ un auteur totalement inconnu pour les personnes présentes qui, après s'être senties un peu décontenancées par cette succession de chapitres sans suite logique apparente, ont eu envie de découvrir un peu plus cette œuvre étrange qui peut réveiller en chacun des zones fortes de l'intime. » Des régions de l’âme que nul n’arpente si on ne lui en donne, non pas la clef – il l’a, on l’a tous – mais le plan de coupe du bâtiment pour se souvenir que ça existe. Des contrées loin à l’intérieur, comme un voyage à rebrousse-moi. Richard en témoigne, oscillant sur sa chaise entre humour et embarras, ces deux cousins : « L'après-lecture est riche d'échanges et de controverses. Moi, le lecteur, forcément tordu pour l'avoir choisi... Une ambiance shakespearienne... Un auditeur vient à ma rescousse : "Comme toutes les œuvres artistiques, on peut ressentir du vertige mais le seul remède à cela c'est de prendre de la hauteur !"... Une ambiance shakespearienne je vous dis...La soirée est superbe. »

Tordus ou non, comment ces lecteurs publics ont-ils élu l’auteur qu’ils nous lisent ? Oh, c’est une interrogation qui revient à chaque fois en bouche, quand le comédien referme le bouquin devant l’assemblée pantoise, « pourquoi ce choix, comment choisir un livre, comment choisir une heure de lecture, les autres livres de l’auteur, qui est-il, les autres livres lus les précédentes éditions, puis des questions plus personnelles : ce que j’aime lire, mon métier de comédienne, etcetera », rappelle Gaëlle, et l’exercice qui s’ensuit relève de la capacité à se réinventer pour ne pas céder à la tentation de la litanie. Les lecteurs n’ont rien à vendre.

Ce que l’on ne vous a peut-être pas forcément dit, ou que vous avez oublié parce que cela ne vous touche que très indirectement – ce qui est une manière comme une autre pour vous faire comprendre que vous êtes concernés –, c’est que les comédiens des Mille Lectures, chaque année au début de l’automne, se réunissent, afin de travailler ensemble : pour se rencontrer, étant donné que certains sont des nouveaux, des nouvelles, des primo-arrivants ; pour se retrouver, vu que beaucoup de ces lecteurs publics n’ont pas d’autre occasion pour enfin conclure une discussion entamée un an ou deux auparavant ; pour échanger, en professionnels de la voix qui raconte, sur leurs expériences hors de leurs carnets de route, dont la lecture n’est pas publique quant à elle, ou seulement par haïkus comme ici ; pour se mettre à jour, car les Mille Lectures sont comme un Pokémon, en constante évolution puisque vivantes, fluides, grandissantes, observantes de règles qui épousent ce que l’anecdote, l’incident, l’idée merveilleuse ou le questionnement inédit suscitent, parce que l’on n’y avait pas été confronté avant : telle ou telle situation est sans précédent. Cette rencontre d’avant toutes les rencontres, c’est un perpétuel affinement de la répétition de l’essentiel : passer le message à ton voisin. Ici, le message est un livre.

Ce que l’on ne retient pas toujours non plus, c’est que lors de ces retrouvailles automnales, les lecteurs font la connaissance de deux auteurs qui ont répondu OUI à l’invitation de Michèle Fontaine. Invitation à converser chacun tour-à-tour toute une journée durant avec l’assemblée de comédiens, cette nef des fous qui peut sembler impressionnante, impossible et fantasque, entre ces paires d’yeux qui avalent le monde et ces mains qui ne tiennent pas en place, à se gratter, tapoter, cureter, griffonner… Ces auteurs font la lecture à ce public inversé, arroseur arrosé – lui qui a l’habitude d’être de l’autre côté de cette absence de barrière, le voilà Sgt-Pepperisé à son tour, assis en cercle, tel l’écoutant de ses propres tournées de lecture. Les deux écrivains y dévoilent les œuvres littéraires qui les ont façonnés, eux, évoquent aussi des pans de leur propre écriture, on y cause boutique, il est question d’intentionnalité, de posturologie, d’absence de gestes, d’absence de regard et même d’absence de ton, ou pas. C’est ouvert, ce n’est pas exactement un cours magistral. C’est ouvert, dans le sens où l’invité ne déclame pas plus qu’il ne nous demande de le faire : il dialogue, propose, suggère, improvise, écoute, lance la balle, attend. On peut le rencontrer à la pause pour poursuivre à deux-trois-quatre plutôt qu’à environ quarante.   

Cela repose des bases sur d’autres bases, sous-marines ou spéléologiques, pour les tournées à venir. C’est déjà un peu plus que du discours. C’est encore un peu moins que de la pratique. C’est du concret en ré-attente d’expérience.

Et puis il y a cet autre moment dont vous avez davantage pu entendre parler, parce qu’il est plus qu’ouvert, quant à lui : il est ouvrant. Trois fois l’an, ces deux écrivains, jamais les mêmes d’une édition à l’autre, accompagnent en public les Mille Lectures d’Hiver, comme un marrainage de fées littéraires, avec à leurs bras de pleins paniers de poissons argentés, crépitants, frétilleurs, que l’on va moins dévorer que libérer en nous : leurs œuvres publiées, proposées aux Mille Lecteurs comme un possible jalon dans leur parcours, palpitants signes du vivant.

Ces auteurs, sous l’appellation d’écrivains associés, sont appelés parce que leurs littératures font quelque chose à la littérature. Ou défont pour refaire. A trois reprises donc, ces auteurs viennent dénuder leur propre amour des livres en public, dans les six départements de la région (chacun en sillonne trois), et offrent à lire des extraits de leurs textes à des comédiens de la compagnie des Mille, pour les oreilles du Centre ou du Val de Loire et leurs environs. Si vous y avez assisté l’an passé, alors vous avez rencontré Cécile Coulon ou Pierre Senges. Ou les deux, mais c’est alors que vous êtes un pêcheur confirmé. Grand écart facial entre ces deux écrivains, par la génération, le style, le goût, la formation ou le format, affirmation généreuse de la biodiversité des poissons qui hantent les abysses de la francophonie.

Trois acteurs de la compagnie ont choisi Cécile Coulon pour cette saison 2018, lisant deux de ses opus en tournée – l’un d’eux ayant été retenu par deux lecteurs différents. Pierre Senges a été lui aussi lu par trois comédiens, là encore avec deux de ses textes. Bonnes pioches. D’autres écrivains ont été pêchés la même année plusieurs fois de suite ou en même temps par les autres lecteurs (Patrice Franceschi, Christoph Ransmayr), car cet accompagnement n’est pas une prescription. C’est à peine un présent. Une idée jetée du bout de la canne dans la mare aux créatures. L’acteur garde la main sur ce qu’il veut aimer à haute voix, puisqu’il propose lui aussi deux bouquins, au choix, rédigeant pour chacun d’eux une note d’intention de lecture à destination de Catherine Martin-Zay et Michèle Fontaine.

Benoît G. s’enflamme, il est heureux de sa prise, toute secouée d’écailles et de reflets : « Un écrivain inconnu du grand public et fou de surcroît. Fou de littérature, de mots, de digressions. Un poète, un romancier encyclopédiste, dont je ne sais si le public va accepter le style, l'œuvre. Il n'a pas eu de prix Nobel comme la plupart des auteurs que j'avais lus les années précédentes. Pourtant la présentation de son travail lors de la journée des écrivains associés m'avait fait forte impression. Qui le lira si nous ne le faisons pas ? »   

C’est quand même rudement beau, cette demande formulée auprès d’écrivains vivants, de venir passer voir les gens qui les lisent, et pas que les professionnels mais tous, le « fan qui suit Cécile Coulon depuis qu'il l'a vue à la grande librairie ! », se souvient Catherine B., lisant Trois saisons d’orage, autant qu’ailleurs « un spécialiste de Shakespeare parmi les convives [qui] est ravi » quand Richard lit Sort l’assassin, entre le spectre de Pierre Senges. Richard précise : « Soulagement ! L'après-lecture est intéressant car deux personnes, ayant trouvé le livre trop ardu, le comprennent mieux après avoir écouté avec attention les nombreux échanges », ajoutant de ce même livre qu’il « est un objet de paroles. Les ressentis, les différents niveaux de lecture se nourrissent les uns les autres et je comprends mieux à mon tour l'ampleur et la pertinence de cette œuvre au regard de notre présent ». Or ces deux remarques sont toutes riches d’enseignements car Pierre Senges avait retravaillé son texte d’une manière similaire, du moins parallèle ! Ecoutons-le, comme si nous étions nous-mêmes issus de la compagnie des lecteurs, assistant à la rencontre :

« L’écriture de Sort l’assassin, entre le spectre a subi un traitement particulier, en passant précisément par la lecture à haute voix, par le travail avec un comédien. J’avais proposé alors ce monologue à Thibault de Montalembert, qui avait déjà lu en public La Réfutation majeure [autre ouvrage de Pierre Senges]. Au cours d’une longue séance de travail, Thibault a lu l’intégralité du manuscrit, encore inédit. Ce passage par la voix d’un acteur m’a permis de corriger cette première version du texte, de procéder à des coupes, des réécritures, des remaniements ; d’une certaine manière, quand le texte a finalement existé sous la forme d’un livre, il était déjà passé au feu de la lecture à voix haute par un comédien – alors qu’en général, la mise en lecture publique arrive dans un deuxième temps. Particulièrement pour un tel texte, destiné d’emblée à devenir un monologue, la mise à l’épreuve orale est imparable. Les tunnels, les longueurs, les répétitions, les redondances, les manques, les ellipses trop abruptes, les obscurités ou les évidences inutiles sautent immédiatement à l’oreille. Et quand le texte, par un heureux hasard, tient le coup, le comédien lecteur s’anime d’une façon nouvelle, l’air de manier un petit navire du bout d’un seul doigt, sur des vagues de crème fouettée. Le travail des comédiens (ceux des Mille Lectures, mais aussi ceux avec qui il m’arrive de travailler à Radio France) est toujours une excellente leçon pour l’auteur : on s’attarde sur un mot, sur l’ensemble d’une réplique, mais aussi sur une syllabe ou une ponctuation ; il est toujours frappant de constater comment cette chose apparemment si abstraite ou cérébrale, une phrase, devient un objet concret, soumis aux lois de la physique, pour en fin de compte venir chatouiller l’intelligence de l’auditeur. »

Ça ne fait pas toujours l’unanimité, attention, et c’est ce qui fait tout le sel des Mille Lectures d’Hiver. L’accueillante de Tiphaine « est un peu mal à l'aise, car elle a lu Le Cœur du pélican de Cécile Coulon et je sens déjà quelques a priori ancrés un peu profondément... ce ne sera pas facile de la faire changer d'idée. Et effectivement, à la fin de la lecture, les réticences initiales, sur lesquelles elle et une autre bénévole avaient déjà de toute évidence échangé, s'expriment. Une auditrice critique la jeunesse de l'auteure... Elle lui reproche l'emploi d'un vocabulaire provocateur tel que "morve", "bave" lors de la description de la course... J'ai beau dire que la provocation reste un ressenti, que le but n'est pas de choquer, mais plutôt de se rapprocher de vraies sensations... je sens que demeure un certain mépris pour "la demoiselle". Les autres lecteurs, timides face à l'emportement de notre amie, me félicitent discrètement. Les plus jeunes ont beaucoup aimé. Le livre est déjà emprunté. Je me doutais que la jeunesse de l'auteure ne serait pas forcément un atout pour certains, ceux qui préfèrent savoir l'auteur sans « e », l'âge mûr, assuré, si possible le poil capillaire rare et le binocle luisant », tandis qu’autre part, on lui dira que « cette jeune femme a vraiment beaucoup de talent ! La discussion est principalement alimentée par les garçons. La documentaliste a acheté plusieurs livres de Cécile Coulon pour le CDI. Elle aime beaucoup son écriture et ses romans. Elle était ravie que ce soit cette lecture-ci. La langue rythmée, cadencée, est très appréciée. J'aurais bien continué ma tournée... je suis très contente d'avoir fait ce choix. »

Le grand écart n’a même pas besoin d’une futile comparaison entre deux auteurs aux horizons éloignés, puisqu’on le voit, chacun déclenche isolément le débat ou la prise de position. Quand à l’occasion serait reproché à l’un ou l’autre d’être élitiste ou académique, on peut très bien dans le même mouvement et selon le public lui contester le droit de plaire, d’être pop ou moderne. Voilà pourquoi il demeure crucial que les Mille Lectures et le comédien restent libres de cette décision, ce coup de cœur et de tête pour Coulon, Senges et les autres : ici, Peter Stamm qui « fait mouche » et suscite à la lecture d’Au-delà du lac par Yvan des « réactions surprenantes à la discussion : [les auditeurs] échafaudent des hypothèses sur les personnages, prennent parti, défendent leur vision... tout cela dans un grand respect et une belle énergie positive » ; là, Anne Sibran et son Enfance d’un chaman produisent avec la voix d’Isabelle mille et un remous dans le bassin où s’ébattent les publics, depuis un « je le lirai pas » et son opposé qu’il attire, à savoir « ça nous a plu… on n’aurait jamais lu un livre comme ça », ou encore son lointain parent, « me sens pas prête, ne connais pas… », jusqu’à des analogies en veux-tu, en voilà, des « Je me sentais dans la forêt, c’est très visuel. Je pensais au Douanier Rousseau, à Frida Kahlo », à « Jessie Burton », à « Yann Martel », à « Le Clézio », à « Castaneda » – c’est la multiplication des poissons –, puis des « Je fais du Chi-Kong. Et ça m’a emmenée en phase de détente », en faisant vivre à la lectrice « parfois une sorte « d’écoute flottante » » et une plage de quiétude pour « sortir du livre, pour moi… et pour eux. Temps précieux où il n'y a pas d'applaudissements, où l'on émerge ensemble de cette intensité… dans le silence. Le premier regard que je croise, celui de la personne juste en face de moi, est plein d'émotions croisées. Cette personne ne prendra pas part à l'échange. Quand je m'adresse à elle autour du buffet, elle me confie que le texte l'a bouleversée. »

Aussi pourquoi laisser aux auditeurs la possibilité de poser une option comme on réserverait un auteur, alors qu’ils font le choix déjà magnifique de venir écouter ? Ce choix ne leur appartiendrait en réalité jamais tout-à-fait, il y aurait toujours quelqu’un pour trancher, imposer, sélectionner – l’hôte, un invité, le président du bureau d’une association, et c’est naturel ! Autant confier ce choix à des capitaines au long cours, quelque peu rompus à l’exercice de la pêche en haute mer, la nage en eaux sombres, d’humbles collectionneurs de léviathans qui vous rendent un peu plus aventuriers vous-mêmes que si vous obteniez du sagement préchauffé connu sur votre bout des doigts. Le marin Patrice Franceschi par exemple, que Thierry a lu, nouvelle par nouvelle, tirées de Première personne du singulier : des histoires de naufrages, de matelots et de danger, qui convoquent des « Quel courage ! Quel courage ! Vous avez choisi la nouvelle la plus difficile du recueil ! » de la part du connaisseur et chez autrui « réveillent des souvenirs de lectures adolescentes (Stevenson : L’Île au trésor, Hugo : Les Travailleurs de la mer) ». Thierry lui aussi ressortira de là avec de belles prises dans son filet, sans se douter de rien. Sans l’avoir ne serait-ce que demandé.  « Le lendemain, avant mon départ, on m’offre deux livres de Yasushi Inoué et W.G. Sebald. On me conseille de lire ceux de Sébastien Ménestrier, « Une belle écriture pour les Mille Lectures d’Hiver ! ». Ce sont en effet deux très beaux romans ... Merci ! »