Publié le 15/07/2019

#1 Tourner, c'est retourner – Récits de la 12e édition des mille lectures d'hiver

À l'issue de la 12e édition des mille lectures d'hiver, les quarante-cinq comédiens-lecteurs ont rendu compte de leurs tournées de lectures. De ces cinq-cents rendez-vous autour de la litérature, ils ont fait le récit. Puis Ciclic a confié l'ensemble de ces textes à Aurélien Lemant lui demandant d'éditorialiser ces « carnets de route ». Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène, comédien et fut lui-même l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver, c'est dire s'il connaît l'aventure ! 

ÉPISODE 1

Ah ! Pouligny-Saint-Pierre je connais bien, c'est drôle j'y allais quand j'avais 14-15 ans en mobylette. J'y suis allé ce soir-là en voiture et j'ai 50 ans.

C’est de la triche.

Ce souvenir date de 2016. Repéré par nos soins lors de la lecture des carnets de tournées de la dixième édition des Mille Lectures d’Hiver. On l’avait soigneusement mis de côté, découpé sur son feuillet, dans l’épais classeur où il était gentiment consigné. Depuis conservé à la manière d’un trésor minuscule, comme la réminiscence floue ou la désuète commémoration d’un événement de notre vie propre. Ce petit bout de biographie nous avait marqué à l’époque, on en avait parlé avec l’équipe : « Il y a ceux qui ne quittent jamais leur terre natale, il en est d’autres qui la fuient pour toujours. Et puis il y a les comédiens. » Ces personnes qui retournent, réapparaissent, resurgissent comme le méchant qu’on croyait mort à la fin d’une série, Ulysse à Ithaque, ou le soleil après l’éclipse. Les acteurs font de leur retour une existence, ils passent leur vie à tourner, donc revenir.

On s’était dit : « Le temps transforme une mobylette en voiture, mais le garçon de quinze ans et l’homme de cinquante sont le même ». Cet homme, on le connait, peut-être l’avez-vous même entendu lire plusieurs fois dans votre petite ville pour les Mille Lectures en telle puis telle année, ici chez des proches, l’année d’après chez vous. On aime souvent retrouver un lecteur public déjà écouté. C’est comme un rendez-vous qu’il n’a pas pris mais que l’on honore. Sa voix, ses mains sur la couverture. Son goût pour une littérature qui se précise au gré de ses choix.

« Pas grand-chose à rajouter si ce n'est le froid extérieur, et cette place aux tilleuls déjà présents il y a trente-cinq ans. » dit encore François – c’est son prénom.

Deux ans plus tard, lui aussi est encore présent. Il revient. C’est son métier. Aux confins des géographies poitevines, berrichonnes et tourangelles, il lit Pierre Senges à « des gens du village ou des alentours, et puis trois amis à moi présents (et ma mère !) » dans « la bibliothèque de Martizay [qui] reçoit des lecteurs depuis le début des Mille Lectures d’Hiver ».

Pour revenir, il faut des cases départ, un point de ralliement, des origines, de la famille ou des collègues, et un plan du pays. Sur sa propre tournée, Laure « [s]’arrête déjeuner chez François à Châteauroux. Il [lui] présente son adorable famille, son incroyable et magnifique petit théâtre au fond du jardin... » Ils échangent « sur [leurs] lectures et après une petite sieste dans son grenier » Laure « file vers la Champenoise ». Elle doit lire, c’est son tour. Un roman d’un autre Pierre. Demarty.

Bientôt, elle se dira « très heureuse de retrouver des accueillants de [sa] première saison des Mille Lectures (Comme le sait Richard, « Revenir dans un lieu où on a commencé ses premières lectures ça réveille des mémoires enfouies et soulève de bonnes vibrations… », et pas que pour l’acteur venu lire). Les habitués arrivent et seront assez nombreux. » Parce que nos comédiens-liseurs ne peuvent dire qu’ils reviennent que s’ils sont vus comme des revenants. Pour ça il faut des témoins. Des fidèles, des enthousiastes qui ne se désabonnent pas facilement de leur appétit des belles-lettres. Il y a de ces assidus passionnés qui « reçoivent une lecture chaque année depuis au moins huit ans » voire « depuis le début ». Ça peut aller loin, certains ont même fait savoir à Bruno qu’« ils organisent régulièrement des lectures et assistent autant que possible à toutes celles des autres, avec l’avidité des grands passionnés de Littérature, qu’ils sont. »

Dans cette forêt humaine, c’est immanquable, on finit bien par croiser des visages connus. C’est Adrienne qui le dit – parlant de visage il faut qu’on imagine le sien, peut-être une pétillance aux lèvres ou qui sait, un élan des yeux : « La fête continue ! Je rencontre, chez Magali, une autre Magali, chez qui j'étais allée lire il y a un an. Quel plaisir de se retrouver. J'aimerais connaître davantage cette femme ; sa parole directe, son sourire vivifiant, stimulent sacrément. (Il y a tant de gens dont je me dis, ça serait chouette de les revoir) ».

C’est parfois presque un peu vain et douloureux, aussi, parce que dans un autre compte-rendu, Adrienne précise « On se dit souvent "A bientôt", on est sincère tout en ne s'illusionnant pas. Combien de fois l'ai-je dit et entendu avec des accents de vérité au fond des yeux ? » et bien sûr tous ses collègues l’ont vécu, on le vit tous en tournée, c’est de la grâce pour plus tard, quand on promènera nostalgiques dans le cortex notre collection de souvenirs, à l’heure des passages en revue de tous les êtres regardés durant ces lectures – notre inventaire des tête-à-tête, réussis, loupés ou indiscernables. Certains membres des publics évoqués, telle autre lectrice les a connus en tournée. Elle se souvient bien d’eux ! Leurs noms, leurs yeux. Dans mon esprit ça ressemble à la pochette de Sgt. Pepper des Beatles : toutes ces personnes au fil des années, sans lesquelles il n’y aurait pas de lecture, ce public qui est notre partenaire au moins autant que l’auteur que l’on a choisi, ces confrères d’un jour assis les uns derrière les autres dans des gradins ou des canapés comme pour une grande réjouissance mystérieuse. Ces gens sont tous installés dans nos hypermnésies de comédiens. Qui saura dire quand on se retrouvera tous pour une telle photo ?

Peut-être Stéphane : « Plaisir de revenir dans ce Foyer de Jeunes Travailleurs après huit ans ! L'accueil de Marlène, le mélange de l'auditoire, le repas au plateau mais ensemble, revoir Kevin et sa photo, tout le monde participe ; il y a même un panneau retraçant mon passage et ma lecture de Microfictions (de Régis Jauffret, que Stéphane a lu là-bas la première fois). » Les lectures s’inscrivent en mosaïque. Le patchwork d’images fait remonter les mots, les prénoms, les livres.

Dans les carnets de route de Marion, on peut trouver ceci, cette impression du fond du temps, qui vient compléter le portrait de famille en raccordant nos enfances à cette expérience cérémonielle :

« Les bibliothèques de village sont des lieux merveilleux

Celle de mon village m’a laissé des souvenirs inoubliables

J’y trouvais refuge les mercredis après-midi

Les dames de la bibliothèque m’appelaient par mon prénom

Elles me reconnaissaient

Elles s'intéressaient à ce que je lisais

J'en éprouvais une joie immense

Pour quelqu'un cela comptait

Ici

elles rient

m'installent

me font du café

m'offrent des biscuits

nomment les habitués qui seront là

accueillent un groupe supplémentaire

préparent d'autres chaises et une lampe

ont sorti des livres de leur fond en rapport avec la lecture

elles réveillent en moi l'émerveillement vital de l'enfance »

Quelques jours avant, nous avions parcouru les récits de tournées de Nathalie. Les sentiments de Marion entrent en collision avec ce témoignage venu cette fois-ci du public lui-même, dans un fracas de détails où la poésie factuelle est celle d’une lecture enfantine aussi forte que l’absurde et la terreur, peut-être plus forte encore que ces deux puissances :

« Cette lecture de fin d'après-midi a ouvert, à tous les auditeurs présents, la porte des souvenirs. Le mari de l’accueillante, qui s'exprime en premier, nous annonce qu'il est reparti soixante-treize ans en arrière grâce à Michel Tremblay. Les enfances reprennent vie dans ce salon du premier étage, et les auditeurs qui disent d'eux-mêmes qu'ils forment une belle assemblée de septuagénaires redeviennent des enfants. Leurs visages s'éclairent des souvenirs passés. Le mari de mon accueillante raconte alors comment enfant il se réfugiait avec sa famille dans des caves aux alentours de la gare de Châteauroux, pendant les alertes et les bombardements de la seconde guerre mondiale. Il se souvient d'un jour en particulier, où les femmes criaient à chaque détonation et où il a dit à sa mère : "Maman, elles peuvent pas arrêter de crier ? J'arrive pas à lire mon Tarzan !". Alors cette charge du passé dans le texte fait écho aux murs qui nous entourent. »

Et là, imaginez, comme appelés par le photographe de notre immense pochette de disque ou notre jaquette de livre-monde, lors d’une lecture de Tiphaine : « Au milieu des invités, tout à fait par hasard, je découvre une cousine de ma famille par alliance ! Incroyable. Je ne sais même pas comment on en est venu à parler du village de son enfance et de sa famille de boulanger... qui fait partie de ma propre famille ! Nous nous reverrons dans un autre temps pour évoquer tout cela. »

Oui, il faut chercher à se revoir, famille ou non. Se revoir, et se réentendre. J’ai déjà écouté Benoît M. me lire du Chamoiseau à la maison et maintenant j’ai envie qu’il me fasse encore découvrir mille choses ; l’année dernière il lisait du Tanguy Viel à des accueillants qui l’avaient reçu autrefois : « C'était une belle soirée. Je crois que c'est la première fois que je viens re-lire chez un particulier qui m'avait déjà accueilli. En fait cela n'en était que plus sympathique ! » C’est comme une équipe rassemblée afin de remporter un nouveau match. On sait que l’on fonctionne bien une fois réunis. Dès que l’on a saisi que l’on va rejouer ensemble, on se suggère des défis inédits. Je crois que Julien sera d’accord : arrivé chez des inconnus, par hasard « Je retrouve un groupe pour lequel j'ai lu l'an dernier (un livre de Ousmane Diarra, on a vérifié. Un an plus tard il leur lit du Chantal Thomas. Ça bouge. On est toujours assis sur la branche sciée. C’est du qui-vive, pas du tout-cuit. Des habitudes, peut-être. Mais d’accoutumance, point). Ils me reconnaissent, les discussions vont encore plus vite que d'habitude. »

Cependant même si l’on se côtoie déjà un peu, ce n’est pas une raison pour ne pas agrandir le cercle ainsi tracé, les Mille Lectures n’ont rien d’une souscription Premium pour la coterie des favorisés et autres happy few : « Je retrouve également un couple et une ou deux personnes de l'année dernière », nous explique Catherine, « mais sinon Marie-Paule a cherché à inviter de nouvelles personnes pour faire découvrir les Mille Lectures d’Hiver à des gens qui ne se connaissent pas. »

Ainsi tournent et retournent les auditeurs dans « les Mille », à l’instar des comédiens, tous valseurs dans le même carnet de bal. On danse à huit, seize, trente. Figurez-vous toutes ces âmes prêtes à descendre de l’estrade du décor de Sgt. Pepper une fois le dernier cliché immortalisé, pour se jeter dans le sabbat des livres. Il faut se foutre à l’eau. Comme Gaëlle avec ses allocutaires d’un jour ou d’un soir : « C’est ma première lecture de la saison. Je connais mon hôte, retrouve l’atmosphère apaisante du lieu. J’avais déjà lu chez elle. Elle joue son rôle d’accueillante avec justesse, douceur et un peu d’inquiétude. Il y aura quand même onze auditeurs dont certaines figures connues, rencontrées l’an passé et lors d’autres éditions. Un grand tourbillon de rires, de gâteaux délicieux, de "Oh mais je vous connais !", de "Mais je ne savais pas que…", de "Mon fils était à l’école avec votre fille", de "Que devient untel ? ". Nous apprécions mutuellement ces retrouvailles. »  Depuis décembre 2006 que les Mille se disent et s’écoutent, même si la famille s’étend, s’étoffe, s’étire, tant du côté des lecteurs que des publics, on commence à se sentir chez soi, à identifier couleurs et parfums, à se saluer à la deuxième personne du singulier. On n’est guère plus qu’à un degré de séparation les uns des autres et lorsque toi ou tes compagnons ouvrez vos bouquins, Gaëlle, ce degré descend en-dessous de zéro. C’est le cœur qui flambe. Nous te laissons les derniers mots, annonciateurs des suites à donner à ce tour d’horizon : « Je vais offrir un texte exigeant et magnifique d’un auteur peu connu mais bien présent dans le paysage littéraire. Progresser avec l’auditoire, donner à entendre une langue sophistiquée et belle, partager des réflexions sur le temps, l’universel et l’intime… Il s’agit d’un voyage auquel je me suis préparée, je me réjouis maintenant de le partager avec la "nouvelle petite voisine" diététicienne, l’architecte danseur de tango qui a construit la maison et son épouse, des anciens collègues de travail éducateurs spécialisés, un chanteur d’opéra en résidence pour un temps dans la ville, un ami photographe, des anciens collègues retraités, des copines du yoga, l’agent immobilier qui leur a vendu la maison, des bénévoles de l’Association Lire et faire Lire, de jeunes professeures des écoles, les animatrices du centre social, une bénévole de la toute petite bibliothèque municipale,… »